26/06/2017 Biographie Dictionnaire Textes Album Images Répondre Contact
Photo du jour
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ci-après 15/01/2014 - 20:18:50
JOURNAL (fragments) :
- Journal 2013
- Journal 2012
- Journal 2011 (janvier-juillet)
- Journal 2010
- Journal 2009 (juillet-décembre)
- Journal 2005/2009
JOURNAL 2013 26/12/2013 - 15:09:22
JANVIER

01/01
La musique est le travail d’un esprit généreux qui, avec ou sans effort, recueille nos forces primitives et nous les offre, non pour que nous les récupérions, mais pour laisser la preuve qu’elles continuent à errer par là, les pauvres, et que je leur manque. Je suis la fragmentation. La musique est chacun de ces petits morceaux que j’avais en moi et que j’ai dispersés au hasard. Je me trouve devant une chose et je pense à mille autres. La musique est la solution à ce à quoi je ne me confronte pas pendant que je perds mon temps à observer la chose : un livre – que je lâche désormais au bout de deux pages –, l’envol d’une jupe, l’oblique d’une grille. La musique, c’est aussi, retrouvé, le temps que je perds. Ce sont eux, les musiciens, qui me l’indiquent : combien de temps, comment et où. Moi, innocente et nue, je ne suis qu’écoute simple et aimable. Eux tiennent les rênes de l’univers. Pour moi, gentiment. Une chanson qui ne vieillit pas, c’est la proclamation universelle que mes erreurs ont été pardonnées. Comment aurais-je pu ne pas être reconnaissante ? (extrait, pages 86-86, de Andrés Caicedo, Que viva la Musica !, éditions Belfond)


FÉVRIER

03/02
"Se taire, c’est déplaire, dit Edgar ; et parler, c’est se ridiculiser."

10/02
"Tout cela résumé, c’est-à-dire, considérant l’importance de l’âme de l’homme et d’aujourd’hui, malgré la courte durée de mon expérience, je dirai même en partie précisément à cause de son caractère transitoire, je crois que ça rendit mieux que chez n’importe quel fermier de Concord cette année-là."

ou encore :

"Cela ne coûte rien à parler de, à moins que vous plante plus que suffisante."


MAI

22/05
Quiet

Trouvé dans un WHSmith de l’aéroport d’Amman – je passe actuellement plus de temps dans ces boutiques d’aéroport qu’au Furet de Nord, manière de tuer le temps, et de compléter ce que j’ai appris du pays que je m’apprête à quitter, ou m’informer de ce qui se passe ailleurs –, Quiet, de Susan Cain. Livre publié l’année dernière à New York, bestseller du Sunday Times... Qui traite des calmes, silencieux, introvertis – soit entre un tiers et la moitié de la population – qui ont bien du mal à se faire entendre dans un monde dominé par le modèle du battant, discoureur, extraverti. Généralement considérés comme des individus de seconde catégorie, affligés d’un défaut gênant, voire d’une pathologie, à laquelle il convient de remédier. Plus que jamais, les extravertis occupent le terrain, se privant de ce que pourraient leur apporter les introvertis. Ou l’ignorant, car de fait il y a beaucoup d’introvertis parmi les créateurs, inventeurs, ceux qui font véritablement avancer les choses. Plus, mieux que les extravertis, les introvertis écoutent, entendent, réagissent, connectent. Plus que les extravertis, souvent soucieux de satisfaire leur égo, ils servent les causes, les entreprises dans lesquelles ils sont engagés. Aussi remise en question, l’idée selon laquelle on travaillerait mieux en groupe, que l’on aurait ainsi plus d’idées, le fameux brainstorming. Qui continue d’avoir cours alors qu’il est depuis longtemps prouvé que l’individu est plus productif seul.
L’auteur n’appelle pas à un retournement de la vision commune des mérites respectifs de l’introversion et de l’extraversion, d’autant moins que l’humanité ne se répartit pas seulement entre ces deux types, mais aussi entre des types intermédiaires, qui combinent des traits de l’un et de l’autre. Plutôt à un rééquilibrage de leur appréhension, à une reconnaissance des mérites de l’un et de l’autre – "Extravertis et introvertis sont sociables différemment." – une meilleure collaboration entre les uns et les autres. Les extravertis pensent moins et agissent plus vite, laissant le buzz obscurcir le bon jugement, les introvertis pensent davantage. Et si les possibilités d’évolution de l’un vers l’autre type existent, en particulier au bénéfice d’un enjeu particulier, et à condition que l’on puisse se ménager des niches permettant de se restaurer, elles restent limitées. Extravertis et introvertis ont ainsi tout intérêt à tendre vers un fonctionnement plus équilibré, harmonieux. Et les introvertis, "à faire honneur à leur propre style au lieu de se laisser emporter par les normes dominantes."

Susan Cain, Quiet, The Power of Introverts in a World That Can't Stop Talking, Penguin Books
4e de couverture : "For far too long, those who are naturally quiet or sensitive have been overlooked. The loudest have taken over – even if they have nothing to say.
It’s tile for everyone to listen. It’s time to harness the power of introverts.
It’s time for quiet."

“I feel like I’m on my back and there’s the Sistine Chapel, and I’m painting away. I like it when people say, ‘Gee, that’s a pretty good-looking painting.’ But it’s my painting, and when somebody says, ‘Why don’t you use more red instead of blue?’ Good-bye. It’s my painting. And I don’t care what they sell for it. The painting itself will never be finished. That’s one of the great things about it.” (Warren Buffett, cité page 177 de Quiet)

22/05
Début de semaine (dernière)

Lundi, Francesco Tristano est sur SWR2. Retransmission d’un concert donné quelques semaines plus tôt, en duo avec Kai Schumacher. Arrangements pour piano, entre techno et heavy metal. Comme souvent lorsque j’écoute via Internet, je le fais d’une oreille, insuffisant pour en tirer un avis, mais ça m’a l’air pas mal. J’aime ce que fait Tristano, son toucher dans Buxtehude, son mélange réussi, pas si fréquent que ça, des styles, des époques, la lumineuse évidence de ses projets, bachCage, Long Walk.

Mardi, Maxime Pascal est à l’Athénée. Première d’Ariadne à Naxos, version de concert qu’ils ont concoctée, lui, Benjamin Lazar et Alphonse Cemin. Pleinement convaincu par la direction musicale, la réalisation instrumentale, c’est Le Balcon qui joue. Moins par l’appropriation de l’œuvre à laquelle j’étais venu assister. Le directeur le dit en introduction : vous entendrez toutes les notes de de la partition de Strauss. J'entends : les notes, rien que les notes, ni plus, ni moins. Comme si les interprètes étaient restés en chemin, un peu dépassés par l’ampleur d’un projet dont la réalisation leur prendra un peu plus de temps que prévu. Pas grave, l’important étant qu’ils avancent. Comme Uri Caine, il y a quelques semaines à Lille, m’avouant qu’il n'est pas parvenu à la relecture de la Sixième de Mahler que nous avions projetée. Partition trop riche pour être digérée en une seule fois, et dont il vient de nous présenter une simple lecture. Par un quintette de jazz, quand même.

Mercredi, Yannick Nézet-Séguin est à Bruxelles. Concert de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, au programme copieux. Chaque œuvre sonne différemment de la version que l’on a en tête, elle-même agrégat de toutes les versions que l’on a entendues, et qui nous ont touchés. Marque d’un grand chef d’orchestre. Valse de Ravel au début surréaliste, kaléidoscopique. Mer cosmique, à l’opposé de l’anecdote, application à une matière sonore luxuriante des modes physiques, temporels de la mer. Sacre entre grosse machine à l’américaine, plaisir et volupté.

Trois de ces musiciens qui produisent une musique d'une vitalité, d'une évidence particulières. Et qu’ils aient entre vingt et trente ans de moins que moi, leur donne à mes yeux une dimension supplémentaire.

25/05
la musique du film

Je suis sorti assez enthousiaste de la projection du film de Nicolas Winding Refn, Only God Forgives. Spectacle où la musique non seulement contribuait à la constitution d’un monde, d’une œuvre aboutis, mais était d’une qualité, d’une originalité qui lui permettraient d’exister de façon autonome. Le lien de l’image et de la musique mettant le spectateur en situation d’accepter une musique qu’il aurait probablement rejetée si elle s’était présentée seule à ses oreilles. Puis j’ai écouté cette musique, seule, et les ficelles me sont apparues. J’avais projeté sur elle la réussite du film. Peut-être, d'ailleurs, que privées de musique, les images me feraient le même effet. Caractéristique de l’œuvre d’art totale, où le tout vaut davantage que la somme des parties.
Aussi vu, aimé ces derniers temps, à l’actualité cinématographique généreuse : Le Passé, d’Asghar Farhadi, Une vie simple, d’Ann Hui, et Alatan, de Michael Mayer.


JUIN

01/06
un mois de Sacre(s)

J’avais envisagé, en ce mois du centenaire, d’écouter un Sacre du printemps par jour. Projet à moitié réalisé : j’en ai écouté, vu, une quinzaine, cd, télé, radio, concert, par autant d’interprètes différents. Une œuvre dont je ne me lasse pas, qui comme la chorégraphie de Nijinski, ne cesse de me questionner. Et dont l’audition répétée, comparée, permet, plus que pour toute autre musique, une meilleure appropriation, une meilleure appréciation, aussi, de ce qu’en font, ou n’en font pas ses interprètes.
L’une des meilleures, sinon la meilleure des versions que j'ai entendues, est certainement celle de l’Orchestre du Mariinsky dirigé par Valery Gergiev, à la fois tellurique et parfaitement organisé. Aussi, entendue à Bruxelles*, celle de l’Orchestre de Rotterdam dirigé par Yannick Nézet-Séguin, dont j’ai déjà parlé, et, entendue à Oslo**, celle de l’Orchestre de la Radio norvégienne et de l’Orchestre de l’Académie norvégienne de musique, dirigés par un jeune chef, 26 ans, tout frais émoulu de l’Académie, dont ce concert constituait l’examen de fin d’études. Dirigeant le Sacre par cœur, avec une précision et une efficacité exemplaires. Son nom ? Kai Grinde Myrann***.
Au disque, bien sûr, Pierre Boulez, version de référence, et quelques autres.
À la radio, enfin, de bonnes versions, entre autres celle de Jonathan Nott, et de beaucoup moins bonnes, telle celle d’un Philharmonia mené à la cravache, sans grand souci du détail.

autres versions entendues : Philadelphia Orchestra / Leopold Stokowski (cd) ; Philharmonic-Symphony Orchestra of New York / Igor Stravinsky (cd) ; Boston Symphony Orchestra / Pierre Monteux (cd) ; Philadelphia Orchestra / Eugene Ormandy (cd) ; Orchestre de la Suisse Romande / Neeme Järvi ; Columbia Symphony / Igor Stravinsky ; BBC Philharmonic / Juanjo Mena (radio) ; Christian Ivaldi & Noël Lee (cd).

* Bruxelles, Bozar, mercredi 15 mai.
** Oslo, Académie norvégienne de musique, mercredi 8 mai.
*** http://www.kaimyrann.no/en/home.php

02/06
Britten pour tous

Moments de bonheur, cette semaine, avec l’aboutissement de deux projets faisant une large part à la musique de Benjamin Britten. Un compositeur qu’au pays de Debussy, Ravel ou je ne sais qui, on continue de considérer de haut, alors qu’il conjugue avec une rare réussite, artisanat, implication dans la cité et musicalité la plus pure.
Et quel plus bel exemple de cela que L’Arche de Noé, Noye's Fludde, où Britten fait se côtoyer musiciens professionnels et jeunes musiciens amateurs ayant quelques années à peine de pratique instrumentale. Une musique qui, malgré cette contrainte, sonne, un spectacle qu’un humour irrésistible contribue à rendre accessible à tous.
Rencontre que nous avions enrichie de celle de jeunes de Londres et de jeunes de Lille et environs.*
Autre œuvre de Britten, plus utilitaire encore, au sens d’ayant une fonction autre que la communication d’une pure émotion musicale, le Young Person's Guide to the Orchestra. À la fois l’une des présentations de l’orchestre symphonique les plus efficaces qui soient, en attendant celle qui renouvellera le sujet – mais peut-être ceci est-il trop lié au renouvellement de l’orchestre symphonique lui-même pour voir le jour indépendamment – et musique bien faite. Qui s’écoute, se joue avec plaisir.
Autre bonheur, celui de voir en action un jeune chef d’orchestre que nous avions invité à diriger ces concerts. Jouant de l’orchestre, un peu trop, peut-être, péché de jeunesse dont tout laisse à penser qu’il saura rapidement se défaire, mais surtout possédant la technique, l’artisanat, la capacité de faire en sorte qu’un orchestre sonne, joue, ensemble.**

* Lille, Nouveau Siècle, mardi 28 mai, Lille, Nouveau Siècle, mardi 28 mai, L’Arche de Noé, direction Ronal Corp.
** Lille, Nouveau Siècle, jeudi 30 et vendredi 31 mai, concerts découverte pour les jeunes, direction Quentin Hindley.

18/06
Vu en Amérique

Un Américain, deux Américains. Père en allé, mère à charge.
L’un est lycéen, voudrait devenir journaliste, fait feu de tout y compris le chantage afin de contraindre ses condisciples à écrire pour le journal de l’école. Mais le destin…
L’autre est danseur, monté à New York, y prend racine malgré une mère qui le presse de revenir à la maison, s’occuper d’elle. Et puis son cœur balance, jusqu’à ne plus balancer du tout. Oubliée maman, à lui la Grosse Pomme, et les bras de son bel amant.
Struck, réalisé par Brian Dannelly, avec Chris Colfer ; 5 Danses, réalisé par Alan Brown, avec Ryan Steele et Reed Luplau. Deux films de série B, qui ne valent guère que comme bouche-trous d’une journée hors les murs, occasions de laisser reposer les jambes, rentabiliser la carte UGC Illimité… sans oublier la vue de quelques corps, bien dansant.


JUILLET

01/07
format...

Brahms, 3e Symphonie, derniers accords. Applaudissements, le chef fait lever l’orchestre, sort, revient, fait lever le cor, qui a pourtant accroché dans son solo du 3e mouvement, fait lever l’ensemble du pupitre, qui… fait lever l’orchestre, sort, revient, fait mine de faire lever l’orchestre, qui refuse, honneur au chef, qui salue, ému… Fin du concert, format... age achevé (examen de fin d’étude de direction d’orchestre, Paris, Cité de la musique, 29 juin).

01/07
notes diverses

Le temps passe, et ce qui devrait s’étaler ici, souvent se limite à une accroche, plus souvent encore, sombre dans l’oubli avant que j’en aie saisi un mot. Il y a une quinzaine jours, je notais, accroche : "à venir : Melancholia, Blackbird, best of, atonaux/néo..."

MelancholiaMelancholia I, de Jon Fosse celui des livres norvégiens lus à l’occasion de mon récent voyage à Oslo que j’ai le plus apprécié. Parce que la langue y semble à la fois le fruit d’une pure recherche esthétique et le tracé produit par quelque sismographe connecté à la folie du personnage. Ambiguïté qui est souvent, sinon toujours, au cœur de la création artistique.

Blackbird… Film de Jason Buxton, où il est question de Sean, adolescent que son isolement, son agressivité apparente destinent à devenir le bouc émissaire de la communauté à laquelle il appartient. Rarement j’ai ressenti autant d’empathie pour un héros de cinéma. Au point, sortant de la projection, de ressentir chaque passant comme potentiellement menaçant.

best of… de je ne sais plus quoi. Le Lille Piano(s) Festival, peut-être ? dont je dirai un mot ensuite.

atonaux/néo... Atonéo-naux ? Allusion à cette querelle lamentable, qu’on espérait définitivement révolue, renvoyée au passé, comme l’un et l’autre camps. Puisque l’on a maintenant, surtout parmi les plus jeunes, des compositeurs qui sont bien au-delà de tout cela. Pour quelles raisons cette querelle, qui n’ont rien à voir avec la nécessité vitale de remettre le compositeur au cœur de la cité, qui en repoussent la réalisation ?

Festival, donc... Et tant pis pour l’enchaînement, ou tant mieux ! Au lendemain du Lille Piano(s) Festival, je notais : Ils pourraient être frères, ont quasiment la même tête, quelques années de différence, à peine. Pianistes l’un et l’autre. Mais l’un joue l’un de ces trois ou quatre concertos, toujours les mêmes, à quoi se résume le programme de bien des concours internationaux. Sérieux garanti, ennui aussi. Tandis que l’autre enchaîne des thèmes de jeux vidéo, musique certes mineure, mais qu’il s’approprie, lui donnant une vie qui ne faiblit, et qui fait qu’on ne décroche pas un instant au long des soixante et quelques minutes que dure sa prestation (l’un : Rémie Geniet, lauréat du Concours Reine Elisabeth, vu sur Arte ; l’autre : Auxane Cartigny*, invité du Lille Piano(s) Festival).

Lundi, 1er juillet, séance de rattrapage. J’écoute sur SWR2, Cédric Pescia, dont j’ai raté, durant le festival, l’Art de la fugue. Qui joue là une autre de mes œuvres fétiches, la Sonate D. 960 de Schubert. Et qui surtout, avant cela, enchaîne sans interruption Couperin, Debussy, Messiaen, à nouveau Debussy, Couperin. Donnant à l’ensemble de ces pièces, jouées sans interruption, une unité qui ne gomme pas leurs différences. Comme si c’était une seule musique qui se déroulait, passant d’un temps, d’une couleur, d’une sensibilité à l’autre, sans solution de continuité.

Pour finir, deux ou trois choses notées :
"- Les gens avec qui tu as travaillé disent que tu es très réservé.
- Des gens avec qui je sors ?
- Non, avec qui tu travailles ! Tu es très discret. Tu gardes tout pour toi.
- Calme, ça, c’est sûr.
- Tu penses que tu es timide ?
- Non, je ne suis pas timide, juste calme."
et aussi :
"- Je me suis toujours senti à part. Plus j’essayais de m’intégrer avec les autres, peut-être à cause de ma timidité, plus je me retrouvais en marge des choses. J’ai toujours été un observateur et ça n’a pas changé. Je suis un peu plus grégaire maintenant, plus social. En tout cas, beaucoup plus que lorsque j’avais 17 ans. À l’âge de 17 ans, j’étais d’une grande timidité. Il m’était très difficile d’aborder les gens, de dire bonjour et de me présenter.
- Quand cela a-t-il changé ?
- Il y a un an. [rire] Je dirais pas avant… probablement les années 80. J’étais quelqu’un de très solitaire dans les années 70, et une bonne partie des années 80. Beaucoup de choses ont changé dans les années 80. J’ai dû travailler aussi dur pour être plus social que pour mon travail lui-même. Mon travail était une façon de fuir les individus. C’était certainement le compagnon parfait."
Réponses de David Bowie, entendues sur Arte.

* http://www.onlille-playagain.org/


SEPTEMBRE

01/09
pour commencer



J’aurais bien passé le week-end à Tournai, Belgique, afin de tout voir, tout entendre des Inattendues, rencontres de musiques et de philosophies. Je me suis limité aux deux premières manifestations* de ce dimanche, 1er septembre.

Je me suis autrefois intéressé à Michel Serres, à sa pensée, et puis, l’enchaînement des livres, de plus en plus rapide, le discours, brillant, trop brillant, me semblait-il, m’ont fait m’en éloigner. Récemment, on a attiré mon attention sur cette Petite Poucette, livre vite avalé, et ce matin je suis allé l’écouter. Découvrant, redécouvrant, au-delà de dons oratoires presque agaçants, une pensée, une approche du monde actuel décalée, tranchant par son optimisme sur le pessimisme de rigueur.
Qu’il évoque l’ordinateur, les nouveaux médias, dont il reconnaît qu’avec eux nous avons changé d’espace, tout en remettant ce changement dans une histoire qui a connu d’autres mutations avant celle-ci. L’augmentation exponentielle de la quantité d’information à laquelle nous sommes soumis, alors que, dit-il, c’est à nous de choisir l’information qui nous est utile. La solitude que généreraient les téléphones portables et autres outils de communication, alors qu’ils permettent, selon lui, de rompre une solitude qui leur préexistait. Le chômage, enfin, que génère l’informatisation. Là non plus, selon lui, rien de nouveau, on a connu de telles crises avant, celle-ci constituant un défi spécifique. Ce chômage n’est pas conjoncturel, il est structurel, et nécessite que l’on redéfinisse ce que sera le travail demain. Évitant aux jeunes générations de souffrir plus encore que celles qui les ont précédées.

Second rendez-vous de la matinée, avec une connaissance plus ancienne, plus importante, encore, pour moi, Vladimir Jankélévitch. Dont, il y a quelques dizaines d’années, je ne manquais aucune des conférences à l’Universite Populaire de Lille, et dont je suis depuis resté proche. Raison pour laquelle, j’ai été assez déçu par le spectacle vu ce matin. Qu’il s’agisse du choix des textes, donnant de Jankélévitch une image faussée, comme formatée pour la télévision, enchaînant les bons mots plus que restituant une pensée en fusion, en perpétuelle évolution. Qu’il s’agisse du choix des enregistrements de Jankélévitch lui-même, phrases isolées, piquées ça et là, montées hâtivement, et ne donnant qu’une vague idée de sa pensée, de la façon dont elle se déployait au contact de l’autre.
La seule chose que j’ai apprise de Jankélévitch, c’est cette amitié exceptionnelle qui le lia au principal destinataire de ses lettres, et l’importance qu’elle eut pour lui. Quant à ceux qui ne connaissaient pas Jankélévitch, je crains fort qu’un tel spectacle ne les ait égarés sur une voie de garage.

Aussi, vu, entendu ce jour, quelques-uns des cds du coffret "Leonard Bernstein, Historical recordings 1941-1961", formidable témoignage auquel je reviendrai lorsque je l’aurai écouté jusqu’au bout ; un film, comédie qui m’a accroché, amusé comme je ne l’avais pas été par un film depuis fort longtemps, Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier ; et, en différé des Proms, l’une de ces musiques dont l’efficacité émotionnelle jamais ne s’émoussera, pour moi en tout cas, Lachrymae de Benjamin Britten.

*
1. "Petite Poucette", un nouveau monde en train d'apparaître, café-croissant-philo
Michel Serres, philosophe
2. La vie est une géniale improvisation
Bruno Abraham Kremer, comédien
Bruno Abraham Kremer et Corine Juresco, adaptation libre et mise en lecture
Mehdi Ahoudig, création sonore
Karol Beffa, piano
d'après la correspondance de Vladimir Jankélévitch
JOURNAL 2012 04/10/2012 - 07:10:37
JANVIER

2012

Nouvelle année, nouveau départ.
Footing, histoire de bien démarrer. Temps doux et humide.
Temps des résolutions, entre autres celle d’alimenter régulièrement ce site. Tenable ?

Autre Photo du jour possible, celle de mes chaussures de footing, couvertes de boue.
Ou celle, que je me refuse à faire, par respect pour ceux qui y figureraient, de ce bidonville, à Lille, au-delà de la rue Gandhi, en contrebas du boulevard Robert Schumann. Honte, aberration d’un système ligoté par l’égoïsme et le court terme, aveugle à l’intérêt qu’il y aurait pour lui à investir dans le dynamisme de ces gamins qu’il laisse patauger dans la boue.


02/01
concert

Concert du Nouvel An à Vienne, tradition, dirigé cette année par Mariss Jansons, bon cru. Je le regarde sur France 2 et, à un moment de son commentaire, Benoît Duteurtre dit que Jansons lui rappelle les chefs d'orchestre, Carlos Kleiber et quelques autres, qui se sont distingués dans cet exercice. La même idée m’est venue quelques instants plus tôt. Là où la plupart des chefs, même les plus renommées, suivent un orchestre qui pourrait se passer d’eux, Jansons est l’un des rares qui apporte à l’interprétation de ce répertoire par l’orchestre qui le connaît le mieux, un supplément de dynamisme, de souplesse aussi, une plasticité qui produisent par une autre voie, plus terrienne, laborieuse, quelque chose d’équivalent à ce que Kleiber créait de façon plus aérienne, magique.


03/01
la musique était partout

"De fait, c’est tout le comportement des auditeurs qui était lui-même modifié, car on ne venait plus au concert pour un programme annoncé à l’avance, et la musique, offerte gratuitement, était aussi dispensée de tout protocole et de toute cérémonie : il n’y avait plus de lieux particuliers pour la musique ni d’horaire pour les concerts ; la musique, toute la musique, était dans l’air, partout, à tout moment." (Alain Fleischer, La hache et le violon, page 252)


04/01
heifetzian

Évoquant le récent enregistrement du Premier Concerto pour violon de Béla Bartók par James Ehnes, Rob Cowan utilise l’expression de "most Heifetzian recording yet". Un rapprochement qui vaut pour tout ce que le violoniste nous donne à entendre, concert après concert, enregistrement après enregistrement, d’une perfection technique, musicale, constante, unique. Et d’abord pour les deux concertos qui complètent ce Premier Concerto, le Second, et le Concerto pour alto, Ehnes passant du violon à l’alto sans que cela lui pose de problème apparent.
"Il a beaucoup de violonistes et puis il y a Heifetz", disait David Oïstrakh. On peut, je crois, en dire autant, aujourd’hui, de James Ehnes. Il y a certes d’autres violonistes, plus ceci, plus cela, mais si la fonction de l’interprète est de réaliser la musique, alors je n’en vois pas d'autre qui y parvienne de façon plus constante, aboutie que lui.

Bartók, Concertos pour violon n° 1 & 2, Concerto pour alto / James Ehnes, violon, alto, BBC Philharmonic, direction Gianandrea Noseda (Chandos).


27/01
MĀORI, leurs trésors ont une âme


(Paris, Musée du Quai Branly, 22 janvier 2012.)


FÉVRIER

20/02
Visions fugitives


d’après Kelly Richardson, Exiles of the Shattered Star
(Tourcoing, Le Fresnoy, Visions fugitives.)


AVRIL

09/04
musique mystique

D’abord le récit de la mort du Christ, puis le choral "Wenn ich einmal soll scheiden", a capella, silence. Sentiment fort, quasi-mystique, d’une foule pétrifiée dans son infinie diversité, spectateurs, musiciens dont l’âme vient d’être aspirée et rendue par le chef à quelque ailleurs. (Bach, Passion selon saint Matthieu, direction Yannick Nézet-Séguin, Rotterdam, 6 avril 2012)


30/04
proximités




























(Intense proximité, Triennale d’art contemporain / Paris, Palais de Tokyo.)


MAI

01/05
Bilbao


Bilbao, 26 avril.

autres photos de Bilbao et photos de Guernica dans Images, 39, Bilbao, Guernica (avril 2012).


20/05
le but de la musique


Paris, 15 mai.


Lille, Palais des Beaux-Arts, 19 mai.


Lille, Palais des Beaux-Arts, 19 mai.


Villeneuve d’Ascq, LaM, 19 mai.


Villeneuve d’Ascq, 19 mai, LaM.

"Le but de la musique est la liberté."
(Sergiu Celibidache, La musique n'est rien, Textes et entretiens pour une phénoménologie de la musique, éditions Acte Sud, mai 2012.)


JUIN

13/06
Devenir chauve



























"Devenir chauve, ça, c’est dramatique. Et encore, il y a les greffes."
(Mélodie pour un tueur, film réalisé par James Toback.)


JUILLET

01/07
né en 1912

… Le but de la musique est la liberté.

… Si vous pensez pendant l’acte musical, vous êtes foutu, perdu.

… Ce qu’on appelle communément "interprétation", c’est la coquette somme de l’ignorance de celui qui joue et de celui qui écoute.

… S’attendre à tout : présent, en éveil.

… Un mouvement n’est ni lent ni rapide, si tu le vis. Au contraire : il est ainsi et pas autrement.

… sentir à chaque instant où je me trouve, d’où je viens et vers où je veux aller.

… Si les gens sont capables de quelque chose, on passera beaucoup de temps. Si les gens ont une limite naturelle, alors la répétition sera très courte.

… je ne suis pas un Allemand, mais un Berlinois.

… La musique n’est pas quelque chose, mais quelque chose peut devenir musique, et c’est le son.

… rien de ce qui est dans la musique ne peut être réalisé par la volonté propre, par l’ego.

(extrait de Sergiu Celibidache, La musique n’est rien, Textes et entretiens pour une phénoménologie de la musique, Actes Sud, mai 2012, pages 81, 98, 144, 175, 178, 191, 193, 206, 283, 300)


Sergiu Celibidache, né à Roman, Roumanie, le 11 juillet 1912.
JOURNAL 2011 (janvier-juillet) 14/02/2011 - 21:51:07
JANVIER

01/01
un vœu

Il y a quelque chose d’exceptionnellement roboratif dans le livre de Stéphane Hessel, dans son titre, qui ne suffit pourtant pas à dissiper le doute. Stéphane Hessel fut associé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, or celle-ci demeure largement lettre morte, 22667 jours après son adoption par l’Organisation des Nations unies.
Notre indignation suffira-t-elle à remettre les maîtres du monde dans le droit chemin de son application ? En particulier celle de ses articles 25 – extrait : "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires" – et 26 – "Toute personne a droit à l'éducation" ?
On peut se le souhaiter.


02/01
wikileaks

Drôle de phénomène que celui constitué par les révélations de Wikileaks et les réactions qu’elles suscitent. Particulièrement significatif lorsque n’apportant rien qu’on ne savait déjà, ces "révélations" provoquent néanmoins du côté de l’establishment, toutes tendances confondues, des réactions qui semblent à la mesure d’un danger particulier. Ainsi des récentes "révélations" concernant le financement des politiques français par le dirigeant gabonais Omar Bongo, et de la réaction – "indignée" – des partis affirmant que jamais, au grand jamais, ils n’ont touché quelque argent que ce soit. Françafrique, le documentaire diffusé il y a quelques semaines sur France 2, me paraissait pourtant avoir montré de façon particulièrement claire et convaincante l’existence de ce financement, et comment il avait fonctionné.
L’establishment serait-il en danger ? On ne peut que le souhaiter. Souhaiter aussi la concrétisation de ce danger. Souhaiter longue vie à Wikileaks et à toutes les initiatives susceptibles de nous faire progresser vers un autre fonctionnement.


03/01
authentique(s) ?

L’authenticité ne fait guère bon ménage avec l’habitude, quelque elle soit. Entre autres celle qui aurait pour conséquence l’application du label "authentique" à un Carmen présenté à Paris, sur la scène qui vit la création de l’opéra, sur instruments d’époque, sur, sur, sur… plutôt qu’à un Pelléas présenté à New York, Metropolitan Opera, temple américain de l’opéra.
Et pourtant, le premier, estampillé Gardiner et auquel Télérama n’a pas hésité à décerner ses "trois T", m’est une nouvelle fois apparu, à l’occasion de sa récente rediffusion sur France 2, irrémédiablement compromis par une distribution où seule Anna Caterina Antonacci, en Carmen, tire son épingle du jeu, et par une mise en scène qui ne vaut guère mieux. Produit d’une tradition caduque et qui néanmoins a la peau dure. Où au nom de quelque logique douteuse, on se contentait de chanteurs incompréhensibles, au physique, au jeu inadéquats. Pourquoi continue-t-on de présenter de telles productions, à les diffuser, à en faire l’éloge ? Mystère de la vie musicale.
Le Pelléas de New York, au moins si j’en juge sur ce que j’en ai entendu retransmis, via Internet, en direct du Metropolitan Opera, m’est apparu infiniment plus authentique. Des chanteurs dont on ne perd pas un mot, au moins s’agissant de ceux qui assurent les rôles principaux. Un chef, Simon Rattle, accordé au temps debussyste, qui nous donne à entendre toute la musique de l’opéra. Des chanteurs parfaitement crédibles dans leurs rôles respectifs, avec une mention particulière – oui, on sait, je suis fan ! – pour Stéphane Degout, qui culmine en une fin de quatrième acte d’anthologie. Où à l’image de son personnage, qui ose enfin se jeter à l’eau et avouer son amour à Mélisande, il semble balancer par-dessus bord tout ce qui a caractérisé son chant jusque-là, style, diction, française, etc., pour n’être plus que chant incandescent. Parachevant ainsi une trajectoire idéale, qui contribue à celle que le chef déroule de la première à la dernière note de l’opéra.


04/01
une famille

L’orchestre est une famille, air connu, dont j’ai autrefois fait partie. Lui-même membre d’une famille plus large, celle des orchestres que j’ai un jour vus, écoutés. Que je revois plus ou moins souvent, régulièrement, certains à date fixe, l’occasion de prendre des nouvelles. Ainsi du Philharmonique de Vienne et du concert du Nouvel An, que je ne rate jamais, recourant, parfois, à quelque magnétoscope. Regardant qui est là cette année, qui ne l’est pas, qui a pris un coup de vieux, qui au contraire... L’occasion aussi de quelques réflexions, ainsi cette année au sujet de la présence des femmes dans cet orchestre qui leur fut longtemps hermétiquement fermé, mais qui curieusement, semblent toutes s’être habillées de façon plutôt masculine. Anecdote.
L’important est qu’ils jouent, bien, malgré la relative insipidité du chef qui les dirige cette année, Franz Welser-Möst. On sait qu’avec un tel orchestre le chef compte peu, sauf lorsqu’il est suffisamment exceptionnel pour lui imprimer sa marque. La prochaine cuvée, confiée à Mariss Jansons, devrait être d’un autre niveau que celle-ci.
Et puis, souvenir, souvenir, ce Concert de Nouvel An me rappelle toujours un peu, beaucoup, celui que j’entendis en direct, il y a quelques dizaines d’années. C’était la dernière fois que Willy Boskowsky officiait, et je me souviens particulièrement de l’impression que me fit cette façon inimitablement viennoise de jouer le trois temps de la valse lorsque Boskowsky, archet à la main, lança la première de son programme.


05/01
a comme

a comme auchan, anpe, amazon, allocine, annuaire, allociné, ameli, air france, assedic, aol,
b comme bon coin, boulanger, bnp, badoo, but, bricot depot, bouygues, bouygues telecom, barbok, blog,
c comme caf, conforama, cdiscount, carrefour, caisse d’epargne, castorama, cic, credit mutuel, cmne, cora,
d comme deezer, darty, dailymotion, decathlon, dofus, dictionnaire, dpstream, downparadise, dilandau, dafont,
e comme…
intéressant, non ? les listes de mots que propose Google dès qu’effectuant une recherche, on frappe une lettre. Matière à un état des lieux de notre société et/ou quelque texte oulipien.
(à suivre)


06/01
synthèse, hommage

Ce personnage qui, au début des Faux-monnayeurs, dit ne plus pouvoir jouer une fugue de Bach sans s’aider d’une partition.

Cet autre qui, dans Somewhere, se met à ânonner le début des Variations Goldberg, tel un reste de vie dans une existence où il ressent qu’il n’est plus rien.

Il fut un témoin, éveilleur, observateur intransigeant des dérives d’une société dont on constate aujourd’hui à quelles extrémités d’atomisation, d’égoïsme et d’irresponsabilité l’a conduite sa marche forcée vers la réduction de toute manifestation humaine à un acte commercial, enrobée d’une communication proliférant aux dépens du sens.
Infatigable avocat de la sensibilité, dont il trouvait qu’on la sacrifiait trop, dans l’enseignement, au profit des disciplines scientifiques, basant sur celles-ci une évaluation forcément inexacte, injuste, car réductrice.
À Chagall il préférait Matisse, aux séductions immédiates du premier la sévérité du second, qui nous entraîne vers d’autres profondeurs. Et au-delà, se passionnait pour toute expression artistique qui faisait sens, nous entraînant à la découverte de mondes, en particulier ceux des arts liés à l’expression de la foi, que nous aurions probablement ignorés sans lui.
Plus que tout autre musicien, c’est Bach qu’il aimait, le jouant au piano avec une passion qui compensait largement quelques déficiences techniques.
Et puis il nous fit, me fit découvrir, rencontrer quelques personnes, tel Marcel Légaut, qui continuent d’agir en moi.
Il ne fut ni un homme public ni une star des médias, mais si l’on compte les centaines de personnes qu’il toucha, et les centaines que chacune d’elles, dans le cadre de ses fonctions d’enseignante, toucha à son tour, on peut affirmer qu’il eut autant, voire plus d’influence que s’il l’avait été, une influence d’un autre ordre, certainement plus profonde.
Il parlait, parlait de synthèse, de la synthèse que chacun effectue parvenu à un moment de sa vie. Et je me souviens que l’idée me dérangeait, que l’on puisse ainsi, c’est ainsi que j’imaginais alors les choses, s’arrêter, et dresser le bilan. Je pense néanmoins être parvenu à une sorte de synthèse, d’une expérience qui se poursuit, s’enrichit, s’élargit, et d’une synthèse qui a en fait commencé il y a longtemps, et que je définirais plutôt comme une appropriation. Il n’y a d’expérience qui vaille si on ne la fait sienne, transformation en conscience, comme disait Malraux, de l’expérience la plus large possible. Et l’élargissement de celle-ci ne saurait s’achever qu’avec la vie.
Il est néanmoins une expérience que je souhaite à Jean Castelein, aumonier des Équipes enseignantes, celle d’avoir aujourd’hui rencontré le 5e Évangéliste, partageant avec lui l’une ou l’autre de ses musiques.


07/01
rien(s)

Un homme a échangé sa vie contre une existence de star d’Hollywood, et va d’hôtel en studio, satisfaisant aux obligations liées à sa fonction. Corps objet, vide, où s’attarde, s’égare parfois quelque trace, souvenir d’une existence autre, humaine. Lorsqu’il se met au piano pour jouer, maladroitement, le début des Variations Goldberg de Bach. Reste d’une vie antérieure où il y avait place pour une telle musique ? dont on se souvient qu’elle eut pour fonction première de dissiper l’ennui d’un comte insomniaque ? Lorsque dans un bref sursaut de conscience, il réalise qu’il n’est rien. D’abord un peu agacé à l’idée qu’il puisse ne rien proposer d’autre que cette contemplation du vide, je suis, aidé en cela par la qualité de sa réalisation, entré dans ce film. Où l’acteur, censé avoir une existence pleine, passionnante, se met à refléter le vide que le système qui l’a élu, a généré dans une société censée, elle, se nourrir de lui (Somewhere, film réalisé par Sofia Coppola).

Une femme a annoncé à son mari, son fils et sa fille, qu’elle les quittait pour aller vivre avec l’homme qu’elle aime. Discussion. Texte comme constitué de propos réels, notés, compilés. Additionnés de silences qui ont le côté artificiel de ceux que l’on provoque en appuyant sur la touche pause de la télécommande. Et qui en dehors d’un intérêt dramatique incertain, semblent avoir pour utilité de permettre à la pièce d’atteindre la durée minimum d’une heure, sans éviter un goût de trop peu. Car au-delà du sujet, du langage, de son traitement, le problème est que nous n’avons là, me semble-t-il, qu’un fragment de ce qui constituerait une pièce complète, où il trouverait sa pleine dimension. Ni rien, ni tout ce qu’on attend d’un spectacle. Comme si l’auteur, qui en introduction de la présentation évoquée précédemment, s’estimait privilégié de pouvoir jouer avec tout un tas de supports, était de ce fait condamné à ne produire que des bouts de ceci, des bouts de cela. Autre image du monde contemporain ? (Le Problème, de François Bégaudeau, mis en scène par Arnaud Meunier, à Lille, Théâtre du Nord)

Vu aussi, au Lille métropole musée d’art moderne d’art contemporain et d’art brut, alias LAM, l’exposition "Habiter poétiquement le monde", ou comment à partir de riens, ne même pas produire un presque-rien, au sens où l'entendait Jankélévitch. J’y reviendrai (François Bégaudeau dit qu’il accepte toutes les critiques négatives, que cela fait partie du jeu, mais qu’il faut argumenter, alors…)


08/01
une photo



La photo n’est pas exactement celle que j’avais prévu de mettre en ligne le 4 janvier. Le chemin, que j’emprunte lorsque je cours, serpente en contrebas du Boulevard Robert Schuman, de la rue Gandhi à l’Avenue Winston Churchill. Entre ce chemin et le boulevard sont apparues l’année dernière quelques tentes, qui non seulement ont survécu à la neige, mais moyennant divers matériaux de fortune, se sont transformées en un embryon de favela. À Lille, France, en 2011 !
Bien sûr, conditionnés comme nous le sommes, divisés, opposés les uns aux autres afin de servir au mieux les intérêts de l’ordre économico-politique actuel, nous trouverons à cette situation de bonnes raisons : des gens du voyage, des clandestins, des roms, etc. Tombant dans le piège auquel il n’y a pas d’autre façon d’échapper qu’en refusant par principe, et une fois pour toutes, qu’il puisse y avoir quelque exception que ce soit à l’application de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
La photo que j’avais prévu de mettre en ligne est celle de cette "favela", mais par respect pour ceux qui l’habitent, et qui se trouvant à proximité auraient également figuré sur la photo, j’ai préféré celle-ci, où seul un foulard abandonné révèle qu’ils sont passés par là.

ps : ce lieu a, quelques semaines plus tard, retrouvé son état naturel. Partis, ceux qui le hantaient. Où ? je ne sais pas.


09/01
deux photos


juillet 2010


janvier 2011

Été comme hiver, qu’il fasse chaud qu’il fasse froid, indifférent aux diktats du turnover, il est là qui me regarde passer alors que je termine mon footing.


10/01
semaine 01
aussi lu, écouté, vu…


Daniel Barenboim dirigeant la Walkyrie à la Scala, Mariss Jansons la Septième de Beethoven au Concertgebouw d’Amsterdam, deux exemples de cette direction large, pleine, qui prévaut aujourd’hui. Qui permet à Jansons, une fois établi ce cadre solide, de dessiner des motifs, jouer des couleurs, comme en écho aux tableaux exposés au Rijksmusem voisin. (France Musique, où l’on pouvait réentendre, jusqu’à la semaine dernière, la soirée d’ouverture de la saison à La Scala ; Arte, 9 janvier)
Autre chef convaincant, Nikolaus Harnoncourt, qui fait entrer dans Ma Patrie une Bohème de rêve. (BBC 3, rediffusion d’un enregistrement réalisé l’été dernier au Styriarte Festival, l’orchestre étant l’Orchestre de Chambre d’Europe)
Quelques images d’un concert organisé, fin 1989, par Heiner Müller, à l’est de Berlin juste réunifié. Où l’on voit apparaître Jack Lang, suivi du ministre allemand de l’économie et des finances, suivi de Jean-Claude Casadesus, tels trois rois mages venus saluer le rocker punk qui vient de se produire. (Arte, Rock & the city, 5 janvier)


11/01
à technologies nouvelles, homme nouveau ?

Il va de soi que le développement des technologies nouvelles, en particulier de toutes celles qui ont permis un accroissement vertigineux de la quantité d’information que nous échangeons, va de pair avec l’avènement d’un homme nouveau. Est-ce que cela va vraiment de soi ?

Visitant la semaine dernière à Bruges, l’exposition "Van Eyck à Dürer", consacrée à l’interaction entre Primitifs flamands et artistes d’Europe centrale, j’ai été frappé par l’intensité des échanges qui avaient cours au XVe siècle. Circulation des motifs, des idées, des techniques, qui souvent passait par la copie. Et dont la trace nous est conservée dans des œuvres qui témoignent de l’influence réciproque d’artistes qui habitaient à des centaines, voire des milliers de kilomètres les uns des autres. Échangeons-nous davantage aujourd’hui, de façon aussi créative ? Pas sûr.

Il y a quelques semaines, X:enius, magazine d’Arte, consacrait l’un de ses numéros aux "natifs du numérique". Et constatait que les changements observés chez eux n’étaient finalement pas aussi importants qu’on l’aurait cru. Ainsi de la gestion de plusieurs taches en même temps qui, limitée par notre capacité de traitement, serait largement une illusion. Rendue possible parce que nous n’accorderions d’attention complète à aucune, que certaines demanderaient moins d’attention que les autres, et que surtout notre cerveau ferait l’aller et retour entre les unes et les autres. Ce qui me rappelle Sergiu Celibidache affirmant quelque chose de similaire à propos de la façon dont nous écoutons une musique polyphonique, notre conscience allant rapidement de l'une à l'autre voix et produisant ainsi l’illusion de les percevoir toutes en même temps. Après avoir dissipé quelques illusions supplémentaires, le magazine concluait que, finalement, "l’homo numericus n’existe pas".*

À moins que tout cela ne soit qu’autojustification d’une époque en mal de repères ?

* Pas plus que l’homme moderne. Qui, journaliste, politique ou je ne sais quoi, ne parviendrait à donner l’illusion qu’il est de surcroit écrivain qu’en recopiant les livres écrits par d’autres. Mais ceci est une autre histoire.


12/01
émotions musicales

Une vie de héros était hier soir au programme du 35e anniversaire de l’Orchestre national de Lille. L’une de ces œuvres que je me suis appropriées il y a longtemps, celle-ci en me préparant à aller l’écouter dirigée par Karl Böhm, et que je ne réentends jamais sans qu’elle ravive en moi une attention, une émotion particulières.
L’opposition ne cesse d’étonner chez Richard Strauss, entre le bourgeois terre à terre et le musicien inspiré, qui aligne les notes comme d’autres les chiffres et qui, le moment venu, déclenche une émotion aussi fabriquée qu’inspirée.
Ainsi de ce thème des violons, à quelques pages de la fin de l’œuvre, qui semble exprimer un sentiment d’accomplissement, reconnaissance du héros au terme d’une existence tumultueuse. Trajectoire que reproduisent la plupart des œuvres de Strauss, du chaos initial à la réalisation finale, modèle d’une vie réussie.
C’est le cas d’une autre œuvre de Strauss qui m’est chère, l’opéra Ariane à Naxos. Qui culmine, pour moi, mais je suis sûr que d’autres ressentent ce point culminant ailleurs, avec le triple appel des nymphes, "Töne, töne, süße Stimme". Comme Pelléas et Mélisande culmine avec le thème descendant entendu trois fois au dernier acte, la première sous les mots de Mélisande : "Est-ce vous, Golaud ? Je ne vous reconnaissais presque plus."

Le point où la musique fait sens ne se confond jamais avec elle, pas davantage avec nous, mais se concrétise quelque part entre elle et nous. Et, en partie déterminé par l'expérience personnelle que nous avons de cette musique, il est forcément unique.

Il y a dans Casse-noisette, aussi réentendu récemment, à l’occasion du concert de Yannick Nézet-Séguin à la tête de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, que l’on pouvait voir en direct sur le site de Radio 4, radio néerlandaise, deux thèmes qui m’émeuvent particulièrement : celui du n° 8, "Dans la forêt de pins", et celui du n° 14, "Pas de deux". L’un et l’autre d’une grande simplicité, le second particulièrement, dont le début est constitué, mélodiquement, d’une simple gamme descendante. Étonné qu’une telle musique, un tel thème, certes enrichi par Tchaïkovski de rythmes, de couleurs, puisse susciter une telle émotion, on cherche à celles-ci d’autres raisons, en particulier du côté des expériences que l’on a pu associer à cette musique. Pour moi, entre autres, la version du ballet signée George Balanchine, que je vis il y a quelques années et qui, enrobée de l’atmosphère d’un Noël à New York, me fit une forte impression. Ceci dit, j’entendais récemment l’un des critiques réunis par France Musique pour commenter différents enregistrements de cette musique, avouer sa préférence pour ce même thème. On peut donc être ému par une simple gamme descendante ? À suivre.


rengaine
Ils étaient pourtant bien partis : 1 Nagui, 1 Fogiel, 1 Canteloup, etc., jusqu’au six milliard neuf cent dix huit millions cent quarante neuf mille six cent trente deuxième homme vivant aujourd’hui sur terre. Mais les voilà qui repartent à zéro. Comme si 1 Nagui, 1 Fogiel, 1 Canteloup, etc., valait davantage qu'1 je ne sais qui, disons le n° 3 465 345 821.


13/01
juste pour le plaisir

L’improbable banquette éjectable qui a subitement soustrait nos héros à la catastrophe, et assis sur laquelle ils se balancent mollement dans les airs, comporte un accessoire tout aussi improbable : une platine vinyle qui, sortant de son logement, vient se placer à l’horizontale et joue le tout début de la Troisième Symphonie, "Héroïque", de Beethoven. Bref instant suspendu, à la signification incertaine, avant que ne reprenne l’action jouissivement débridée du nouveau film* de Michel Gondry. Quelqu’un qui me donne toujours l’impression rafraichissante de réaliser des films pour se faire plaisir plutôt que pour mettre en œuvre quelque conception prétentieuse.
C’est tout ? Oui, presque : dans la salle où j’étais, il y avait, assis à quelques rangs de moi, un spectateur qui passa une bonne partie des deux heures que dure la projection, à recevoir des textos, et à y répondre.
Peut-être que j’aurais pu lui en envoyer un, et qu’il m’aurait dit, lui, ce que viennent faire ces accords initiaux de l’"Héroïque" dans le film de Michel Gondry.
Juste pour le plaisir ?

* The Green Hornet


14/01
une leçon de démocratie

"Ce qui m’a toujours scandalisé, c’est que des démocrates, des gens qui sont démocrates chez eux, ils sont pour la dictature. Des gens qui sont pour l’honnêteté ici chez eux, sont prêts à frayer avec des mafieux. Moi je trouve que la question n’est pas une question tunisienne, c’est une question franco-française. Il va falloir peut-être s’interroger sur le personnel politique qui est dans ce pays. Est-ce qu’il représente véritablement, et à la fois les idéaux et les intérêts de la France républicaine, de la France que j’aime, de la France des droits de l’homme ? Tous les Tunisiens ont été scandalisés par les propos de Chirac venant en Tunisie, racontant que les Tunisiens, à partir du moment qu’ils mangent, ils ont pas à se plaindre, par Madame Alliot-Marie, par les déclarations du président Sarkozy. Je suis bien content que ce peuple modeste ait donné une leçon de démocratie à ces prétendus démocrates." (Moncef Marzouki, opposant tunisien, interrogé ce soir sur Arte à propos de la position de la France vis-à-vis de la Tunisie)

et aussi

"Selon une étude récente, 79% des Français aimeraient mener une existence radicalement différente." (Arte, Yourope, aujourd’hui)

"Dans un monde devenu plus riche, il est scandaleux que ce qui est essentiel pour le bien public ne soit pas disponible. Je sais qu'il est un peu facile de dire "il faut prendre l'argent là où il est". Mais ce qui a été conquis ne doit pas être abandonné : la première responsabilité des Etats est de veiller à ce que les plus défavorisés ne soient pas laissés dans la misère. Cela demande une politique fiscale forte, intelligente, et de mettre un terme à des revenus énormes, de veiller à ce qu'on ne puisse pas gaspiller l'argent comme on le fait." (Stéphane Hessel, extrait de Stéphane Hessel : "L'économie financiarisée est le principal ennemi", interview aussi concise et roborative que son livre, où il se dit par ailleurs "malheureux pour notre Europe, dont les valeurs fondamentales sont des valeurs de démocratie sociale, aujourd'hui menacées par une économie de profit." / Le Monde d’aujourd’hui, 14 janvier).


16/01
détour par le Japon

Une île où tout semble voué à disparaître, les oiseaux, le parfum, les roses… où les rares personnes qui se souviennent, sont traquées par les chasseurs de mémoire.

Une maison où, invisible à ceux qui l’habitent, vit une autre famille, le père, la mère, la fille, hauts d’une dizaine de centimètres, qui survivent en chapardant.

Un pays dont l’irréductible étrangeté attise mon appétit de tout ce qui le concerne. Un tout-autre qui se reflète dans son cinéma, sa littérature, ses… pratiques.

Il était encore question du Japon, ce soir à la télé. Des Japonais qui, de plus en plus, excluent l’autre de leur activité sexuelle, délaissant la relation sexuelle au profit d’une sexualité autocentrée. Avec comme conséquence "collatérale", la possible division de leur nombre par deux d’ici 2050.

"Le Japon est-il différent, ou tout simplement en avance ?" Auquel cas nous finirions par le rattraper, et devrions renoncer à tout ce qui en lui nous attire.

lu dans le métro, quelques chapitres de Cristallisation secrète, de Yoko Ogawa,
vu au cinéma, Arrietty, le petit monde des chapardeurs, de Hiromasa Yonebayashi (Studios Ghibli),
vu à la télé, L'empire des sans, de Pierre Caule, sur France 3.


17/01
semaine 02
aussi lu, écouté, vu…

vu au cinéma cette semaine :
1. The Green Holmet, de Michel Gondry. Beaucoup aimé ce film de super-héros réalisé par un formidable bricoleur, et qui se classe aujourd’hui en tête du box-office américain. Autre succès à mettre à l’actif de la French Touch ?
2. Incendies, de Denis Villeneuve. Impressionné par ce mélange de tragédie antique et de cinéma à grand spectacle, pas complètement abouti, mais néanmoins convaincant.
3. Poupoupidou, de Gérald Hustache-Mathieu. Plutôt sympathique, et drôle, ce film qui est au grand film hollywoodien ce que son héroïne est à la véritable Marylin Monroe. Bref : ne casse pas cinq pattes à une grenouille.
4. Arrietty le petit monde des chapardeurs, de Hiromasa Yonebayashi. Film totalement abouti, ce qui suffirait à susciter mon admiration. Mais il y a aussi cette donnée de départ, d’individus comme vous et moi sauf qu’ils mesurent une dizaine de centimètres, et vivent en se cachant des "vrais" humains. Donnée qui dans un film ordinaire se dissoudrait en un happy end, la petite amoureuse grandissant, sous l’effet de quelque baguette magique, jusqu’à égaler son prince, et partant à son bras. Mais on est au Japon, où un mystère demeure un mystère.

au programme de l’Ensemble intercontemporain, dirigé par Bruno Mantovani, quatre pièces, de Wolfgang Rihm, Hugues Dufourt, Dmitri Kourliandski et Bruno Mantovani. Et sans surprise ma préférence va à Objets impossibles I, de Kourliandski. Qui ouvre, ouvre sur tout un monde sonore inouï, alors que les autres ne font qu’illustrer, avec plus ou moins de succès, tel ou tel courant de la musique contemporaine. (France Musique, 10/01)
réalisation très professionnelle (voir plus haut), du niveau de ce qu’on entend habituellement sur Broadway ou du côté du West End (My fair Lady de Frederick Loewe / France Musique, 31/12/10)


20/01
et à part ça

L’information est partielle, souvent partiale, délivrée par un individu, un ensemble d’individus qui agit, pense agir pour notre bien, ou pas. Aussi avons-nous tout intérêt à nous interroger en permanence sur qui parle, ses intentions, sa capacité à contribuer positivement à l’information dont nous avons besoin. Et parce qu’aucune n’est exhaustive, que nous ne serons jamais sûrs de sa fiabilité, à multiplier nos sources d’information.

Wikileaks, dont on a beaucoup parlé, dont on parle moins – peut-être à cause de ce renouvellement permanent que la société de consommation nous impose, peut-être pour une autre raison – a pour première vertu de redonner de l’épaisseur à l’information prête à consommer que l’on nous délivre matin, midi et soir. Provoquant de la part de l’élite politico-économique une réaction à la mesure de ce qu'impliquerait pour elle, une perte de contrôle de l’information. Excessive, désordonnée, même lorsque l’information visée ne fait qu’ouvrir une porte déjà ouverte, par une information issue d’une autre source.

Je ne dispose évidemment pas de moyens qui me permettraient d’être mieux informé qu’un autre, d’avoir à propos de tel événement, information, une réflexion exceptionnellement pertinente. Je n’en constate pas moins, comme beaucoup, les dysfonctionnements des structures chargées d’organiser notre vivre-ensemble, entre autres celles qui ont pour rôle de nous informer. Je le dis, j’essaye.

Je suis ainsi frappé ces jours-ci par le traitement dont la position de Stéphane Hessel au sujet d’Israël est l’objet. Brouillant une opposition, pourtant claire, à l’implantation de colonies dans les territoires palestiniens occupés, la déformant en une sorte d’opposition générale à Israël. Dans le but de réduire l’importance acquise récemment par quelqu’un qui, en nous incitant à nous insurger, menacerait le statu quo et ceux qui en bénéficient ? L’implantation de ces colonies a été condamnée par la communauté internationale, le boycott de ce qu’elles produisent serait une conséquence logique de cette condamnation, à moins que celle-ci ne soit que le bruissement anesthésiant de quelque machin inefficace.

J’ai été touché par l’assassinat récent, au Niger, de deux hommes. Et pas seulement parce qu’ils étaient jeunes, originaires de ma région. L’État a failli à l’une de ses missions fondamentales, celle de prévenir de tels actes, comme tout acte menaçant la vie, la santé, le bien-être de ceux dont il a la responsabilité. Rien ne changera les conséquences de cette faillite, ni explications, ni démissions, tout juste permettraient-elles de redonner à la fonction politique un peu de la valeur qu'elle a perdue. Alors, faire en sorte qu’un tel drame ne se reproduise pas ? En développant en ce domaine comme dans tous ceux où l’État intervient, une véritable politique de prévention. Alors surtout, défendre, valoriser, promouvoir le modèle que ces hommes s’étaient donné, modèle de dynamisme, d’ouverture à l’autre, d’action positive sur le monde. À l’opposé du modèle imposé, rouage asservi à une machine économique toute puissante, pour le plus grand bien de ceux qui l’actionnent.

Les propos de Madame Alliot-Marie – appellation que je préfère à celle de MAM, soupçonnant ceux qui la désignent ainsi, certains d’entre eux tout au moins, de chercher à nous la rendre plus proche, sympathique – à l’Assemblée Nationale, le 12 janvier, ont suscité une marée d’indignation légitime, malheureusement sans grandes conséquences. Il est pourtant un aspect des déclarations de Madame Alliot-Marie sur lequel j’aurais aimé que l’on m’éclairât : qu’est-ce que c’est que ce "savoir-faire, qui est reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité", en dehors de ce qu’on en connaît ? Quelles conséquences, positives, ou négatives, ce qu'on n'en connaît pas a-t-il sur nous, notre vie, notre fonctionnement, et en particulier sur celui de la démocratie ?

Il est beaucoup question ces temps-ci du financement de la dépendance, chantier prioritaire d’un gouvernement au service des Français. De tous les Français ? De certains plus que d’autres ? Combien de Servier attendent en coulisse, qui tireront un profit particulier de ce chantier ? On évoque souvent la question de la double peine, et ce n’est pas réduire son caractère inadmissible que de constater qu’elle s’applique bien au-delà des seuls délinquants étrangers. Ainsi s’agissant du Mediator, a-t-on mis en péril des centaines de personnes en continuant à leur prescrire un médicament alors qu'on en connaissait les effets nocifs. Mais, nous dit-on, la Sécurité sociale a pris en charge toutes les conséquences de cette pratique. Et puis, s’il y a procès, les assurances prendront en charge les conséquences financières d’une éventuelle condamnation. Double, triple peine pour le commun des mortels, qui subit l’agrandissement du trou de la Sécurité sociale, l’augmentation du coût de l’assurance, quand on ne l'expédie pas tout simplement dans l’au-delà.


complément : Jetant aujourd’hui – 21 janvier – un coup d’œil aux journaux télévisés des chaînes publiques, j’apprends que Londres est désormais la ville la plus chère au monde, qu’on y construit des appartements au coût faramineux, qui se vendent bien, qu’en Grande-Bretagne l’économie redémarre, que le chômage augmente, particulièrement chez les jeunes. Cherchez l’erreur ! Évidemment du côté des jeunes chômeurs, qui ne font pas ce qu’il faut pour être riches et bien logés !
J'apprends également qu’en France, le nombre de plaintes pour fraude à la carte bancaire est en forte baisse. Explication ? La police refuse d’enregistrer les plaintes lorsque les sommes volées n'atteignent pas un certain montant, arguant du fait qu’il n’y a pas préjudice puisque les banques les remboursent. Merci aux banques ! Merci à ceux qui les financent ! Merci qui ?
Exemples parmi d’autres de cette pensée compartimentée – genre "c’est pas moi qui paye, c’est mon assurance, ma mutuelle, etc." – aux effets désastreux.


21/01
une exposition de plus ?

Je reviendrai prochainement sur cette exposition – "Le monde de Lucas Cranach" – vue récemment à Bruxelles, et qui sera bientôt présentée à Paris, au Musée du Luxembourg. Une exposition qui, concernant un artiste dont je n'avais de connaissance que très succincte, m'a enthousiasmé, non seulement par la qualité des œuvres présentées, mais aussi par ce qu'elles et la façon dont elles étaient présentées me disaient de nous, de moi. Tout sauf "une exposition de plus".


24/01
1982, 2011...
[chronique capitales, Londres 02]

Avril 1982, je suis à Londres, venu écouter l’une des musiques qui me sont le plus chères, dirigée par Sergiu Celibidache.

Janvier 2011, je suis à Londres, venu écouter la même musique, toujours dirigée par celui que je considère comme l’un des tout meilleurs, sinon le meilleur des chefs d’orchestre en activité, aujourd’hui Yannick Nézet-Séguin.

Je n’ai pas de souvenir de l’impression ressentie en entendant, il y a plus de vingt-huit ans, ce Requiem de Fauré. Les années, peut-être, je suis aujourd’hui deux fois plus âgé que je l’étais alors. Les impressions de ce genre, surtout, se fondent dans le lien que nous entretenons avec une musique, ce lien expliquant que je refasse le voyage afin d’aller réécouter cette musique. L’enregistrement du concert de 1982, conservé sur cd, ne me rend pas cette impression, tout juste me permet-il de la déduire de celle, mitigée, que suscite son audition. J’y reviendrai.

Ce qui me frappe dans l’interprétation du Requiem de Fauré dirigé par Yannick Nézet-Séguin, comme chaque fois que le l’entends, le vois diriger quelque musique que ce soit, c’est sa capacité à en transcender la réalité ordinaire, à nous emmener dans des mondes inouïs, sans jamais se départir d’une rigoureuse fidélité à la partition. À éveiller, plus que des sentiments, des images, ainsi celle qui me vient au tout début, d’une lumière vibrante, désert écrasé de soleil, sidération, passage, retour. Ou cette autre, à plusieurs reprises au fil de l’œuvre, eau, requiem aqueux, amniotique, "berceuse de la mort". Images qui parfois s’animent, prennent du relief, comme prises dans quelque traveling sonore, passant en un instant d’une sonorité impalpable à la plus puissante des affirmations.

Ceci dit, les qualités de Yannick Nézet-Séguin sont avant tout musicales. Ainsi de sa capacité à donner vie jusqu’à la moindre des lignes dont est tissée la musique. Lors de la rencontre avec le public, qui suit immédiatement le concert, le chef insiste sur l’intérêt qu’il y a pour un orchestre, pour un chef d’orchestre symphonique, à pratiquer également l’opéra. "Symphonic music is always about accompanying a line."

J’ai beaucoup apprécié sa restitution du thème initial de l’"Agnus Dei", pour moi le cœur de l’œuvre, grandes vagues lentes d’un lyrisme infini. La lenteur caractérise souvent cette interprétation, mais n’y est jamais ressentie comme telle, car expressive. Au contraire de celle de l’enregistrement de Celibidache, argument en faveur de ce qu’affirmait le chef roumain, qu’il n’y avait de musique qu’au concert, et que le disque n’en constituait qu’un écho déformé. Aussi le "Pie Jesu", chanté par Sally Matthews, où il m’a semblé entendre à la fois le lyrisme d’une chanteuse d’opéra, la chaleur d’une chanteuse de gospel et la simplicité d’une chanteuse amateur officiant lors de quelque messe de funérailles ordinaire.

J’avoue, pour être complet, avoir moins aimé la Symphonie de Franck que Yannick Nézet-Séguin dirigeait en première partie du concert. Qui m’est apparue comme la synthèse inaboutie d’interprétations différentes, l’une traditionnelle, organistique, l’autre plus épique, dramatique. Comme une rencontre qui ne se serait pas complètement réalisée, ici, entre un chef et un orchestre. Yannick Nézet-Séguin affirme aussi que son rôle ne consiste pas seulement à être lui-même, mais à encourager l’orchestre à l’être également. Impression personnelle ressentie en écoutant cette interprétation, que d’autres auront entendue autrement, ainsi le critique cité sur le site officiel du chef d’orchestre, et qui ne remet pas en question tout le bien que je pense de celui-ci.

Sera-t-il à nouveau pupitre ce soir de 2038, à Londres ?


25/01
roi malgré tout
[chronique capitales, Londres 03]

Numéro 1 au box-office britannique, The King’s Speech, Le Discours d’un Roi, film de Tom Hooner qui sortira en France le 2 février, nous raconte l'édifiante histoire d’un prince bègue, qui devient roi sans l’avoir souhaité, suite à la défection de son frère, et remporte une victoire sur son handicap en venant à bout de son premier discours de guerre. Restitution soignée d’une page d’histoire, sans qualités cinématographiques particulières, humanisation d’un personnage auquel beaucoup de spectateurs s’identifieront, qu’ils soient eux-mêmes affectés d’une difficulté à s’exprimer ou de quelque autre problème à surmonter.
Question : le choix du mouvement lent de la Septième Symphonie de Beethoven pour accompagner le discours du roi déclarant la guerre à l’Allemagne, puis de celui du 5e Concerto, "l’Empereur", du même Beethoven, tandis qu’accompagné de la reine et de leurs deux filles, Elizabeth et Margaret, il s’en va saluer la foule assemblée devant Buckingham Palace, ce choix a-t-il quelque fondement historique ? ou n’est-il que le fait de la fantaisie du réalisateur ?


semaine 03
aussi lu, écouté, vu…

"Véritable icône au Japon, Murakami fait partie des trois artistes vivants les plus côtés du marché de l’art. Aujourd’hui, ses créations mangas déjantées peuvent atteindre plus de 10 millions d’Euros. À la tête d’un studio de production, Murakami est surtout un businessman accompli, qui produit des centaines d’œuvres chaque année et collabore avec de grandes marques de luxe. (1)
- Oh mon dieu, je suis un grand fan de Marie-Antoinette.
- Vous savez qu’on lui a coupé la tête ?
- Non !!!
- Si si !
- Vous l’avez eue ? C’était la meilleure, elle a inventé les macarons.
(2)
Je crois qu’si on continue, on arriv’ra progressiv’ment, et global’ment, à changer le regard de nos contemporains, d’la société sur ce qu’est l’art d’aujourd’hui, sur la relation d’l’art avec le patrimoine. C’est un combat, mais c’est pour c’la que nous sommes là. Alors, il ya des gens qui resteront campés jusqu’au bout dans une attitude radicale de refus. Mais tous les gens qui partagent un peu, qui ont un peu d’cœur, un peu d’bon sens, un peu d’intelligence, etc., vont ouvrir leurs yeux, écouter les autres. Ou bien ils se modèrent, ou bien ils changent d’avis. (3)
Un conservateur, c’est fait pour conserver. Un conservateur, c’est fait pour conserver. Un conservateur…" (4)
Où tout cela s’avère n’être, en fait, qu’un épisode de plus d’une vaste entreprise de formatage des individus. Car, plus que d’art, c’est d’argent qu’il est question ici. Murakami est bien gentil, mais il est loin de valoir, artistiquement, ce que le payent les gogos, entre autres, de gré ou de force, et le plus souvent à leur insu, les contribuables que nous sommes. Le conservateur n’est pas plus au service d’un art mort, embaumé, qu’il ne devrait être au service d’une société qui meurt de ne pas savoir/vouloir évoluer. Plutôt au service d’un art vivant, et là, quoique nous en pensions, nous devons reconnaître que nous sommes désespérément conservateurs comparés à ceux de nos prédécesseurs qui pratiquaient la création, la recréation permanentes, n’admettant d’art du passé que réactualisé.
(successivement (1) voix off, (2) Pharrell Williams, pop star, (3) Jean-Jacques Aillagon, président du Château, (4) manifestants / L’œil en coulisses, séquence consacrée au montage de l’exposition Murakami au Château de Versailles, France 2, 18/01)

Intéressant programme, sur SWR 2, constitué à partir de concerts enregistrés les 22 et 25 juin 2010 dans le cadre du Matrix-Festival du Studio expérimental de la SWR de Freiburg. Donnant à entendre diverses approches du mélange musique acoustique / transformation électroacoustique. De ceux qui, tel Michael Beil dans Doppel, pour deux pianos, ne se servent de l’électroacoustique que pour augmenter les possibilités de l’instrument acoustique, à ceux qui l’exploitent pour transcender l’instrument en un univers sonore d’une toute autre ampleur, richesse que le sien. Jonathan Harvey, ici représenté par Ricercare una melodia, pour trompette et électronique, demeure l’un de ceux qui s’illustrent de la façon la plus convaincante dans cette seconde voie. Aussi entendu : Underground Music de Robin Hayward, qui développe autour d’un tuba un univers plus banal, au vague parfum new age, Jens Joneleit, dont matrix 10 attire surtout mon oreille par le caractère extraverti de sa contrebasse, et La nascita del suono, pour violoncelle et live-électronique d’Aurélio Edler-Copes, qui me semble établir une sorte de synthèse entre les différentes situations déclinées, amplification des possibilités de l’instrument, aboutissant à un univers aussi riche que celui de Harvey, sans qu’il y ait ici de solution de continuité entre l’un et l’autre.

Triste réponse du Ministre de la culture à ceux qui ont exigé et obtenu de lui que Céline soit rayé du programme des commémorations officielles pour l’année 2011. Déclenchant quelques mises au point bienvenues, entre autres celle de Bernard-Henri Lévy, pourtant pas l’un de mes philosophes préférés : "Il ne faut surtout pas s'opposer à la commémoration de Céline. Cette commémoration doit précisément servir à explorer l'énigme qui fait que l'on peut être à la fois un très grand écrivain et un parfait salaud." Céline est un très grand écrivain, l’un de mes écrivains préférés, et aussi, paraît-il, l’un de ceux du Président de la République. Comme quoi…


26/01
The show is going on

Question suivante : comment un pays peut-il ainsi douter de son existence dans la vie réelle, quand il existe de façon aussi évidente, une, sur scène ? en quelque langue qu’il parle ? Il y aura certes toujours des pisse-froid, il en avait deux ce soir assis à côté de moi, pour déplorer telle blague, telle ficelle, aveugles à l’évidence : ceci est un spectacle. Je veux dire Gardenia, mis en scène par Alain Platel et Frank Van Laecke sur une idée de Vanessa Van Durme. Un spectacle belge. Qui met en scène un groupe d’hommes, travestis attachés à un cabaret qui va ouvrir une dernière fois pour nous. Donnant à voir ces hommes ternis par l’âge, acquérant en se maquillant, se costumant, sans pour autant dissimuler leur âge, une grâce, une élégance qui nous touchent. Ce qui les lie au "jeune gars" qui partage la scène avec eux. Le duo de celui-ci avec la seule "vraie femme" du spectacle, mélange d’amour et de bagarre. Résumé de tout ce que ce spectacle déroule de sentiments, qui sont parce qu’ils ne sont pas. Que serions-nous sinon sans la Belgique, en tout cas sans les Belges ! (Villeneuve d'Ascq, La Rose des Vents, ce soir)


FÉVRIER

02/02
Armentières
festival "Vivat la danse !"

1. Espace rectangulaire bordé de deux gradins où ont pris place quelque soixante-dix spectateurs. Pâtés de mousse, vaguement semi-sphériques, éclairés de l’intérieur. Noir, fumée… Immédiatement la machine à images se met en marche : nuages, pics enneigés, humanité assemblée contemplant le monde d’en-haut, tandis sous les nuages... Cale une première fois, redémarre : regards rouges, multiples, vibrionnant, nous fixant droit dans les yeux. Cale à nouveau, définitivement. Nous abandonnant aux bulles éclairées par deux projecteurs, à la mousse, la fumée, avec en prime une odeur de savon. Version ultra-cheap de quelque installation d’Olafur Eliasson. (Evaporated landscapes, de Mette Ingvartsen / 31/01/11)

2. Salon blanc, parsemé de lumignons, salle des pendus, sans qu’on distingue précisément ce qui pend ainsi du plafond. Me fait penser à Kubrick, l’Odyssée de l’espace, à Boltanski, mais je m’égare, probablement. En scène, une danseuse qui vaque à diverses occupations, esquisse un mouvement, un autre, aussi un observateur au masque de papier, blanc, qui assiste la danseuse dans l’action en quoi consiste le spectacle : vider la scène de tout ce qu’elle contient… (b.c., janvier 1545, fontainebleau, de Christian Rizzo / id.)

3. Potaches usant de moyens nettement plus sophistiqués que la moyenne de leurs congénères. Contradiction entre contenu et contenant ? Entre ce que l’on nous montre et le contexte du spectacle traditionnel, salle divisée en une scène où évoluent des artistes en liberté et un gradin où sont parqués des spectateurs. Au-delà d’un désir de choquer dépassant le niveau du pipi-caca-popo ? Mais les artistes donnent l’air de s’amuser, les spectateurs aussi, certains, en tout cas, peut-être. Alors ? (Improvisation, de Boris Charmatz & Médéric Collignon / 01/02/11)

4. Où les choses ne s’arrangent pas, pas encore, car je suis sûr que demain… Après tout, c’est le lot de celui qui va souvent au spectacle, par plaisir, bien sûr, mais aussi par obligation professionnelle, afin de s’informer, de se documenter. Un spectacle, donc, une création, patchwork de fragments multiples, hétérogènes, dont l’intérêt culmine dans celui où l’on voit un archer placer flèche après flèche dans des carrés de carton vert censés représenter, je suppose, "de gros blocs de béton utilisés pour l’édification de frontières artificielles". C’est dire l’intérêt des autres, parfois accompagnés de musiques qui sont autant de poncifs. Quant à la somme de ces fragments – car les exemples sont nombreux de ces œuvres, spectacles, dont la réussite tient davantage à l’élaboration de la matière qu’à la qualité intrinsèque de celle-ci – elle ne produit rien, rien qui serait à la hauteur de ce qu’annonce un texte de présentation où il est question de "zones de tension", "zone singulière [..] semblable à celle du film Stalker d’Andrei Tarkovski", "zone interdite autour de Tchernobyl ou de la DMZ coréenne", etc. (T-Wall, d’Emmanuel Eggermont / id.)

à suivre, donc.


Vienne

Stefan Knüpfer exerce dans la capitale autrichienne la profession d’accordeur de piano, assistant dans leur quête du son idéal les plus grands pianistes qui s’y produisent. Pianomania, le film que lui ont consacré Robert Cibis et Lilian Franck, est à la fois fascinant et agaçant. Qui nous donne à voir un pianiste, Pierre-Laurent Aimard enregistrant l’Art de la fugue, ne cessant de tout remettre en "questions", et un assistant qui s’approprie celles-ci comme autant de défis à relever. Parfois on avance, parfois on recule, souvent on tourne en rond, suscitant chez le spectateur averti un doute quant à la finalité de tout cela, qui aurait plus à voir avec une obsession maladive – le héros du film emploie le terme de "névrose" – qu’avec un idéal musical. D’autant plus lorsque l’on sait, pour l’avoir écouté, que le disque est loin de réaliser un tel idéal. Quant au spectateur non averti, si tant est qu’il aille voir ce film, ce dont Eric Dahan doute, dans Libération, il est à craindre qu'il ne le conforte dans l’image d’Épinal qu’il se fait de l’artiste. Thomas Sotinel, dans Le Monde, conclut ainsi son article : "le secret des sons qui sortent d'un piano est minutieusement décrypté sous les yeux des béotiens sans que ceux-ci progressent beaucoup dans leur compréhension du mystère de la musique." On est d'accord.


Paris

Stéphane Degout était vendredi, 28 janvier, au Théâtre des Champs-Élysées, invité de la série Les Grande Voix. C’était il y a cinq jours, et plutôt que d’énumérer les qualités du chanteur, de son programme, ce que d’autres, plus rapides, prolixes, auront fait avant moi, j’évoquerai les dernières minutes de ce récital, promesse d’autre chose.

Il est de coutume, lorsqu’un récital, un concert s’achève, que public et artiste se prêtent à la comédie des bis. Public enthousiaste, c’était le cas vendredi, ne se résignant pas à ce que cela soit déjà fini, ou feignant l’enthousiasme – ne serait-ce que pour se rassurer quant à la pertinence de ses choix, s’il est là c’est forcément pour une bonne raison, et celle-ci ne saurait être que l’excellence de ce qu’il vient d’entendre – artiste surpris, n’ayant rien prévu, accordant à ce public un, deux, trois bis, voire davantage, façon pour lui, s’il en doutait encore, de se rassurer quant à l’excellence de ce qu’il vient de présenter, si on le réclame, c’est qu’il a été bon.

Il apparaît souvent qu’au-delà de ces autocongratulations réciproques, le moment des bis est aussi celui où on se libère de tous les carcans qui continuent de peser lourdement sur la musique classique. Qu’il s’agisse de programmes fixés des années à l’avance, coulés dans la forme quasi-immuable des deux parties de quarante-cinq minutes environ, séparées par un entracte, constituées, lorsque c’est un orchestre symphonique qui se produit, la première d’une ouverture et d’un concerto, la seconde d’une symphonie, tout cela n’ayant plus guère de raisons d’être que la paresse des artistes et autres programmateurs. Qu’il s’agisse surtout d’un autre rapport entre l’artiste et le public, que je ne commenterai pas ici car il y faudrait des pages.

Stéphane Degout n’a pas fait exception à la règle, vendredi, enchaînant diverses mélodies de Poulenc, Bestiaire et, en guise d’invitation à s’en retourner chez soi, Hôtel. Déployant des qualités d’empathie, d’humour, dont il est évident qu’elles constitueraient, conjuguées à celles du chanteur et musicien, les atouts d’une autre forme de partage de la musique. Loin de ces théâtres trop grands et de ces rituels dépassés, loin aussi de ces cartes blanches et autres formes qui bien souvent ne renouvellent les choses qu’en surface.


03/02
semaine 04
aussi lu, écouté, vu…

écouté Recomposed by Matthew Herbert, remixage de l’Adagio de la Dixième Symphonie de Mahler... Dont le musicien a diffusé l’enregistrement dans diverses situations accordées à son statut d’œuvre ultime : par la vitre d’un corbillard en mouvement, sur les enceintes d’un crématorium, à l’intérieur d’un cercueil, sur la tombe de Mahler. Enregistrant le son résultant, assemblant, mixant, sans parvenir à autre chose qu’un patchwork manquant de caractére et de cohérence. (Deutsche Grammophon)

réécouté un concert d’Andris Nelsons à la tête l’Orchestre national de France, à nouveau frappé par cette capacité qu’à le chef, récemment qualifié, par Christian Merlin dans Le Figaro, de "futur Karajan", de dérouler les fils de son orchestre avec une touche de sensualité. (France Musique, concert enregistré le 1er avril 2010)

aimé Shahada, film réalisé par Burhan Qurbani, où il est question de "trois jeunes musulmans berlinois qui cherchent à concilier leur pratique religieuse au mode de vie occidentale".


04/02
Armentières
festival "Vivat la danse !", suite.

5. Deux filles en t-shirt, rouge, vert. Tout est dit, sauf que le t-shirt n’est pas en coton, ou alors qu’il est tellement amidonné que lorsqu’elles se mettent à le triturer, il murmure, dégage de la fumée, part en morceaux. Là, je crois que je n’ai rien oublié. Sympa, d’autant plus que ça ne dure qu’une demi-heure, anecdotique ? (Leva a mão que eu levo o braço, conception et interprétation Elizabete Francisca et Teresa Silva / 03/02/11)

6. Troisième jour (pour moi), sixième spectacle, et les choses enfin, prennent de la consistance. Cinq danseurs, trois femmes, deux hommes, nus, courent, tombent, se relèvent, courent encore, sortent. Reviennent, vêtus d’une ou deux bandes de vêtement, noir, courent, tombent, se relèvent, sortent... Musique magma, ressassante, comme produite par un vieux phono. Bande après bande, le noir efface les corps. Jusqu'à la métamorphose finale, réapparition des danseurs, magnifiés par d'amples robes de papier, noir, dont la raideur les contraint à la verticalité autant qu'elle leur évite de tomber. Agaçant parfois, quelques longueurs, mais prenant, un vrai spectacle. (as far as, conception et chorégraphie d’Alban Richard / id.)

à suivre.


05/02
Armentières
festival "Vivat la danse !", suite et fin.

7. Tourne, tourne, derviche ou gamin rebelle. Plutôt gamin, avec sa tête, son physique de post-adolescent. Danseur, danse, puisque c’est ce dont il s’agit, ce pourquoi il est, nous sommes là. Et les choses pourraient en rester là, mais pour parer à quelque doute, nous mettre sur la voie, il y a aussi un texte, qu’il récite en tournant. Un texte qui nous dit ce qu’est le spectacle, ou plutôt – l’Américain vit à Bruxelles, suit un cycle de recherche à PARTS – ce qu’il n’est pas. Donnant ainsi, ni religieux ni ludique, une consistance culturelle plus évidente à son objet.
"Je voulais que ce soit une tâche difficile, mais la tâche était trop facile et la réelle difficulté consistait à essayer de faire une pièce qui en vaille la peine et qui ait du sens. Peut-être qu’elle aurait du sens si ce n’était pas que à propos de moi."
Et au cas où tourner ainsi apparaîtrait un peu léger, alors qu’il se passe tant de choses graves dans le monde, il y ajoute l’épisode du chèque, qu’il signe tout en tournant, transmettant ainsi une partie de son cachet à… [on ne sait qui]
Tout cela ne pèse finalement pas bien lourd, à quoi se raccrocheront ceux qui ont besoin de "savoir ce qu’a voulu dire l’artiste", se rassurer sur le bien-fondé de leur présence ici, ce soir. Comme agité, balayé par un mouvement qui suffira aux autres. Suffisamment intriguant pour qu’on puisse y accrocher sa propre histoire, sans qu’il soit besoin de [se] la dire. Juste pour le plaisir, de la danse. (Not about everything, créé et interprété par Daniel Linehan / 04/02/11)

8. Le rapport au texte est plus problématique s’agissant du spectacle qui suit, et clôt le festival : The End. Inspiré, c’est le programme qui le dit, "inspiré par le texte de "Lecture on Nothing", conférence donnée par John Cage en 1950 à l’Artist’s Club à New York, événement incontournable de l’art du XXe siècle, exposé particulièrement lucide sur le statut de l’art de son époque". Pourquoi, dès lors, le réduire ainsi, diction molle, diffusion à la limite du compréhensible, conséquence d’un contresens à propos de Cage, dont le silence, la douceur ont une force, une capacité à dynamiter que la présente interprétation réduit à rien, ou presque ?
Et puis il y a la danse, autre versant d’une création "intimement liée à cette œuvre de Cage", qui "introduit un parallèle entre la poésie et le sens de ce texte/musique" – c’est Cage qui doit être content –, "mais aussi un commentaire sur les différents états que suggère l’auteur", qui y fait écho en revisitant – ah, revisiter ! – "une série de références incontournables – … – de la danse actuelle", utilisant des "procédés ludiques, entre autres la copie, la rature, la reconstruction ou la citation. Loin d’un constat ou d’une prise de position, "The End" se veut – très cagien – un questionnement sur nos attitudes et habitudes face à la danse, au spectacle."
D’autres, plus savants que moi, auront reconnu ces références, ces procédés, trouvant dans leur reconnaissance, combinaison avec le texte, un intérêt qui m’a semblé absent d’une danse trop morcelée, dispersée, anecdotique, aussi influencée soit-elle par John Cage. Il m’a aussi semblé que la mollesse des applaudissements faisait écho à mon ennui.
Le texte, prétexte, argument, texte d’intention, tout ce qui précède, accompagne, suit l’objet artistique et dont le public a connaissance, ne peut à lui seul rendre cet objet intéressant. Au mieux, il permet à celui qui prend conscience de cet objet, de développer son propre texte, plus ou moins lié à celui proposé par l’artiste, l’intermédiaire, etc. L’objet devant, quant à lui, susciter suffisamment d’intérêt, indépendamment de ce texte, pour que l’on ait envie de se l’approprier. Faute de quoi, ce texte devient un objet en soi, qui peut éventuellement avoir une valeur artistique propre. (The End, conception et chorégraphie de Joanne Leighton / id.)

Nous approcherons-nous, d’ici 2012, année de son centenaire, de l’horizon Cage ? Nous ouvrirons-nous davantage à une créativité qui, lorsqu'on ne le réduit pas au rôle de faire-valoir, paraît inépuisable ?


08/02
semaine 05
aussi lu, écouté, vu…

entendu James Ehnes, "le" violoniste, dans Elgar, Sonate pour violon et piano (BBC 3, 26/01)

entendu diverses pièces, de Graham Fitkin, Peter Ablinger, Timothy McCormack et Peter Adriaansz, préféré Twenty-Six Days, du premier, d’une chatoyance que je ne lui connaissais pas encore (BBC 3, Hear and Now, consacrée à la dernière édition du Festival d’Huddersfield, référence outre-Manche s’agissant de musique contemporaine, 26/01)

réentendu, sur la BBC, le concert entendu à Londres en janvier, de l’Orchestre et du Chœur philharmoniques de Londres, dirigé par Yannick Nézet-Seguin, confirmation de ce que j’avais ressenti en direct : Symphonie (Franck) inaboutie, Requiem (Fauré) idéal, qui a priori – on ne peut être jamais sûr de la façon dont elle se comportera – restera dans ma mémoire au rayon des plus belles choses entendues en concert. (BBC 3, 26/01)


09/02
demain ?

"Nous sentons, grâce à nos camarades tunisiens, grâce demain à nos camarades égyptiens, grâce à d’autres camarades dans le monde entier, nous nous sentons au seuil, au seuil d’une transformation beaucoup plus radicale que nous l’avons connue, transformation de la volonté de vivre libre, démocratique et heureuse, de l’ensemble de la collectivité humaine." (Stéphane Hessel lors de la soirée "De Tunis à Paris jusqu’au Caire : S'indigner, Résister, Créer", extrait diffusé hier soir dans le Journal d’Arte).
Ben Ali parti, Moubarak en partance, Alliot-Marie toujours là. Bientôt, nous envierons à la Tunisie, l’Égypte et bien d’autres pays, un fonctionnement bien plus démocratique que le nôtre. À moins que nous parvenions à instaurer rapidement les garde-fous qui permettraient à notre démocratie moribonde de retrouver un peu de santé. Dont un qui mettrait hors jeu tout dirigeant qui aurait failli aux règles, en particuliers éthiques, inhérentes à sa fonction, et n’aurait pas eu la décence de démissionner. Et puis, parce que trop de pouvoir, trop longtemps, nuit inévitablement au travail de nos élus, un autre qui consisterait en une interdiction absolu de quelque cumul que ce soit : un individu, un mandat électif, et limité dans le temps. Demain, peut-être ?


matières

J’écoutais hier après-midi, en différé sur France Musique, le concert d’ouverture du festival Présences, entièrement consacré cette année à Esa-Pekka Salonen. Nouvelle occasion de m’étonner qu’un organisme public, dédié à la création, puisse ainsi se vouer corps et âme à un compositeur d’un intérêt aussi limité. Dont l’art consiste, ainsi dans Insomnia, au programme de ce concert, à accumuler une matière hétérogène, sans intérêt, trop de matière, trop vite, outrepassant les capacités de ses interprètes, comme celles de ses auditeurs.
La comparaison est ancienne, qui fait de l’orchestre symphonique un modèle réduit de la société, les exemples abondent, qui l’alimentent. En particulier de ces carrières qui se font pour des raisons, selon des modèles, qui tiennent peu compte de qualités musicales éventuelles. Mention particulière pour celui qui d’édition en édition, de concert en concert, poursuit une carrière de crieur attaché à Présences. Hurlant un même "bravo" à la fin de chaque concert, quelque en ait été le contenu, le déroulement.
J’étais hier soir à Villeneuve d’Ascq, Rose des vents, venu assister à une représentation de La Mouette, adaptée et mise en scène par Mikaël Serre. Texte d’Anton Tchekhov noyé dans un n’importe quoi débridé, que huit acteurs abandonnés à eux-mêmes, éructent, susurrent, vomissent. Usant, abusant des ficelles du spectacle, de la claque répétée à la tirade hystérique, sans oublier quelque réflexion sur la marche du monde.
Matière surabondante, vulgaire, brute. Je ne pousserai pas plus loin ce rapprochement entre le concert entendu et la pièce vue hier. En particulier parce que j’ai vu beaucoup de belles choses à la Rose des Vents, récemment encore avec le spectacle d’Alain Platel.




vu à Lille, Maison Folies de Moulins, dans le cadre de la manifestation "L’œil écoute" :
Audiogéographie, installation interactive qui permet, en cliquant sur une carte, d’entendre des ambiances sonores enregistrées par des preneurs de sons du monde entier sur leur lieu de résidence ou au cours de leurs voyages, sons des villes, des campagnes, des mers, des fleuves, des machines, des activités humaines et animales, mis en ligne sur le site http://soundtransit.nl/

sur une idée de Klaxon Pym, programmation en Flash de Cédric Villain et Pierre Schwarz, mise en points de Yves Prohl et Paul Gomenn, production Muzzix. Jusqu’au 27 mars.

"Top Ten" :

14
Assemblée de corbeaux
/ parc national Alejandro de Humboldt, Cuba / Aaron Ximm
27
Des vaches broutant sur le Mont Kawatele
/ Mbeya, Tanzanie / Bjorn Eriksson
39
Des cigales et de jeunes enfants jouant dans une forêt
/ Marajo, Brésil / Derek Holzer
44
Une petite chute d’eau dans la forêt
/ Parc National de Chapada Diamantina, Bahia, Brésil / Derek
66
Frottement des arbres dans une forêt près du rivage
/ Trinity, Terre Neuve, Canada / Toby Sinkinson Holzer
48
La glace se mélange à l’eau
/ Ilulissat, Groenland / Andreas Bick
67
La danse des hameçons sous la glace
/ Mogg Bay, Nunavut, Labrador, Canada / Katarina Soukup
146
Le rire des kookaburras
(martins-chasseurs géants) / Sydney, Nouvelle Galle du Sud, Australie / Deon Rowe
184
Un trou dans la glace
/ Boulder, Colorado, Etats-Unis d’Amérique / Toby Sinkinson
186
Des pas dans la neige
/ New York, New York, Etats-Unis d’Amérique / Ben Owen

un onzième ?

200
Embarquement sur le ferry à Manhattan vers Staten Island
/ New York, New York, Etats-Unis d’Amérique / Deon Rowe


13/02 estampes



Vues ce jour, dimanche 13 février, à Lille, Espace le Carré, les "drôles d’estampes".
De Manuel Manilla (1830-1895) et de Jose Guadalupe Posada (1852-1913), cavaleras, "gravures destinées, nous dit le dossier de presse, à être vendues très bon marché dans la rue. Elles s’inscrivent dans la tradition mexicaine d’accepter, de fêter et même de vénérer la mort, comme si la « très sainte » mort était une divinité.
Les cavaleras représentent d’exquis petits squelettes dessinés de façon drolatique et mettent en scène toutes les couches sociales et toutes les situations de la vie. Elles tournent souvent l’homme en dérision, dans ses traits de caractère, dont les graveurs se plaisent à faire ressortir et caricaturer les multiples défauts. Les cavaleras revêtent enfin un aspect démocratique au sens où les individus représentés sont « vraiment » égaux : à l’état de squelette, quelque soit le statut passé, riche ou pauvre, puissant ou modeste, plus rien ne les distingue."

*

Estampes aussi d’une ribambelle d’artistes qui ont, comme Manilla et Posada, conjugué humour et subversion, sans aller jusqu’aux dérives récentes du culte de la Santa Muerte**. Des Mexicains issus de la Ligue des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (fin des années trente) aux actuels Lillois des Ateliers d’Éditions Populaires, en passant par les dessinateurs du Canard Enchaîné et bien d’autres. Liste dont le simple énoncé transforme l’interdiction*** dont est frappée l’exposition, en révélateur de l’instrumentalisation de la culture, en général, et de manifestations telles que ces années, de la Turquie, de la Russie, du Mexique ou d’ailleurs, en particulier. Qui loin d’être au service d’une meilleure connaissance des Turcs, des Russes ou des Mexicains, le sont d’abord d’intérêts politiques, économiques... Amalgames qui conduisent à interdire une telle exposition comme on boycotterait le gaz mexicain, en pensant peut-être que priver les Français de ce qu’elle contient fera avancer la cause de Florence Cassez, ce qui est plus que douteux. D'autant plus qu'en l’occurrence, ce sont souvent, sinon toujours, des défenseurs de la justice et de la liberté que l’on bâillonne.

****

Je précise que je n’ai pas eu à braver "le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité" pour accéder à l’exposition. Que j’y suis, gentiment, entré par la porte, et que j’y ai été, gentiment, accueilli par l’un de ses organisateurs, qui m'a informé de plein de choses, entre autres l'interdiction, dont j'ignorais tout jusque là.

quelques jours plus tard, épilogue :
"La ville de Lille annonce qu'elle réouvre l'exposition «Drôles d’estampes, Calaveras et cætera», qu'elle avait annulée mardi après le rejet par la Cour de cassation mexicaine du recours de Florence Cassez.
Cette exposition des Ateliers d’Editions Populaires de Lille «a une identité forte et un financement propre qui lui permettent d’exister en dehors de l’Année du Mexique», explique la ville dans un communiqué, «le label lui étant retiré (et l’Année du Mexique étant annulée), elle peut aujourd’hui rouvrir».
Espace Le carré / Lille, entrée libre."*****

* Jose Guadalupe Posada, Un révolutionnaire zapatiste
** lire à ce sujet, le lundi 31 janvier, dans Libération, l’article d’Emmanuelle Steels : "La mort dans l’âme, les adeptes de la Santa Muerte soutiennent leur leader".
*** lire à ce sujet, le vendredi 11 févier, dans La Voix du Nord : "Martine Aubry fait fermer une exposition estampillée « Année du Mexique »", et, le samedi 12 février, toujours dans La Voix du Nord : "En soutien à Florence Cassez, toujours emprisonnée, la mairie dit non à l'expo labellisée « Année du Mexique »".
**** Jose Guadalupe Posada, Un dandy
***** mercredi 16 février, LibéLille : "Année du Mexique : à Lille, l'expo annulée est rouverte".


Manuel Manilla, 1895.


17/02
pêle-mêle

Vue, entendue à Amsterdam, Concertgebouw, la Messe en fa mineur de Bruckner, dirigée par Philippe Herreweghe. Pas le meilleur des chefs, mais dans cette salle, où l’orchestre chante naturellement, dans cette musique, qu’un excès d’attention prive d’une certaine rugosité, la rendant vite ennuyeuse, j’ai trouvé qu’il faisait plutôt bien l’affaire. En attendant Colin Davis ? (12 février, Radio Kamer Filharmonie, Groot Omroepkoor)

Pas le plus "sexy" des scénarios, pas le plus cinématographique non plus. Un homme de 40 ans, marié, 2 enfants, brillant avocat, s’entiche d’un cours de catéchisme. Ni révélation, ni sens caché, c’est comme ça. Comme toutes ces choses qui, loin des grands principes "vus à la télé", ou mieux, sur Internet, constituent le fourre-tout de la vie. Et on y croît, on est touché, même si le final nous ramène au cinéma : elle, qui avait d’abord cru à une aventure, puis, découvrant le pot-aux-roses, s’était enfermée dans une incrédulité butée, est venue l’attendre, à la sortie du caté, happy end. (Qui a envie d'être aimé ?, film d’Anne Giafferi)

Fête de la langue que ce Vrai sang. Fête des corps aussi, celui des acteurs, en tout cas. Car celui des spectateurs est soumis à rude épreuve. Ainsi cloué, deux heures et demie durant, sur des fauteuils dont le confort devient vite insuffisant. Et je me prends à rêver à ce qu’un tel spectacle deviendrait, libéré du carcan de la représentation frontale, investissant un espace plus souple, plus divers. Avec des spectateurs autorisés à bouger, à participer, fut-ce par leur silence. Le spectacle d’aujourd’hui reste largement à inventer, qui ne rendrait pas forcément caduc celui-ci, mais en ferait une proposition parmi d’autres. (Villeneuve d’Ascq, La Rose des vents, mardi 15 février, texte, mise en scène & peintures Valère Novarina)

Un passage a plus particulièrement attiré mon attention dans cette émission consacrée à l’obsolescence programmée – le fait que les produits manufacturés sont désormais conçus pour devenir rapidement obsolètes, contraignant le consommateur à les remplacer plus souvent qu’il ne le faudrait pour la santé de la planète – celui où il est question du coût réel de ces produits. Très largement supérieur à celui que nous croyons payer, qui ignore toute une série de coûts indirects. Du coût réel de leur transport, lui-aussi très largement minoré, de vingt à trente fois, selon l’un des participants à l’émission. Coût réel dont la prise en compte nous obligerait à revoir en profondeur nos fonctionnements, pour le bien de l’humanité. Écho à cette tendance chronique que nous avons, d’autant plus qu’elle est entretenue par ceux qui souhaitent que nous nous comportions d’une façon qui favorise leurs intérêts, de restreindre notre champ de vision, d’action. Et contre laquelle il n’y a d’autre façon de se battre qu’en cherchant inlassablement à voir plus large, plus loin, plus haut, plus profond, au risque parfois de se perdre. (Arte, 15 février, Prêt à jeter, film documentaire de Cosima Dannoritzer)

Plus saignante que celles qui l’ont précédée, la prochaine campagne anti-tabac verra l’affichage sur les paquets de cigarettes, d’images de tumeurs, cancers et autres plaies résultant de leur consommation. Aboutira-t-elle à la disparition de la cigarette ? Pas sûr que ce soit le but recherché, qui aurait trop de conséquences économiques, du producteur de tabac à l’entrepreneur de pompes funèbres. L’État continuera, comble de l’immoralité, à percevoir des taxes sur une activité qu’il réprouve. Et à prélever notre argent afin de combler le déficit de la Sécurité sociale. Ceci dit, je ne suis pas – principes obligent, au premier rang desquels je place la liberté – partisan de l’interdiction de la cigarette. À condition que l’on ne nous oblige pas à fumer contre notre gré, ce qui est de plus en plus le cas avec ces rideaux de fumée que les fumeurs entretiennent à l’entrée des lieux publics et privés, et que nous sommes contraints de traverser. Quant au financement des conséquences de la consommation de cigarettes, ne pourrait-on imaginer un autre principe, plus moral que celui sus-mentionné, plus conforme aussi à la trilogie liberté-responsabilité-justice, que je préfère nettement à liberté-égalité-fraternité ? Et qui consisterait en l’application à l’assurance sociale du principe déjà en vigueur s’agissant de l’assurance tout court, une sorte de bonus-malus qui pénaliserait ceux qui prennent des risques contre lesquels ont les a mis en garde ?

Crise économique, par où la sortie ?, thème d’une rencontre avec Frédéric Lordon, organisée à Lille, Maison de l’Éducation Permanente, par l’Université Populaire. Plaisir renouvelé, je l’avais récemment éprouvé dans le cadre de Cité Philo, à entendre Frédéric Lordon démonter notre fonctionnement politico-économique, et démontrer, si cela était nécessaire, l’asservissement du politique à l’économique. Suscitant l’envie, le besoin de le voir aborder avec autant de brio la question des solutions, des combats à mener afin qu’elles se réalisent. Je m’apprête à lui poser cette question, mais un autre la lui pose, me dispensant de le faire. C'est alors que le gong retentit, le train à prendre, qui n’attend pas, nous privant de la réponse. Et nous contraignant à attendre la prochaine venue de Frédéric Lordon, à moins que d’ici-là la catastrophe, qu’il prévoit à échéance de 12 à 18 mois, ne nous soit tombée sur la tête. (17 février)

Vu True Grit, nouveau film, savoureux, des frères Coen. Qui m’a également touché par cette présence quasi obsédante de ces thèmes de Stephen Foster, rengaines d’autrefois, ici recyclées, plutôt bien, par Carter Burwell.


21/02
semaine 07
aussi lu, écouté, vu…

Formidable Andris Nelsons, dirigeant à la tête du City of Birmingham Symphony Orchestra, une 9e de Symphonie de Mahler ample et énergique, évidente de la première à la dernière note. Et qui me rappelle celle entendue, il y a un bon quart de siècle à Amsterdam. Leonard Bernstein dirigeait. (BBC 3, 08/02)

Remise du Prix de composition de la capitale du Land, dans le cadre d’ECLAT 2011 Festival für Neue Musik Stuttgart. Deux pièces au programme. L’une de Leopold Hurt (ne à Regensburg en 1979), Erratischer Block, pour instruments et électronique, qui joue étrangement avec la mémoire, plus de proche du silence que de l’éclat, s’y résolvant finalement, juste avant de disparaître. L’autre d’Ansgar Beste (né à Malmö en 1981), Rituel Bizarre, pour orchestre à cordes préparé, qui semble, elle, jouer avec le temps d’une activité multiple, ramassant, distendant tour à tour. Séduisantes l’une et l’autre. (SWR 2, 16/02)


25/02
trois films

Bon sujet, bon scénario, bien réalisé. Équation, réduite à l’extrême, à quoi se résume un bon film. Dont les termes varient de l’un à l’autre, rendant plus qu’incertaine toute velléité de la transformer en une recette.

Bon sujet, un homme s’en prend à une gynécologue qu’il accuse d’avoir provoqué la mort de sa femme, scénario laborieux, flashback lourdingue, réalisation indigente. Contre toi, de Lola Doillon, semble fait de chutes de pellicule ; début d’une scène, l’homme pénètre dans la pièce où il retient la femme enfermée, inlassablement recommencée ; bouts comme tournés à différents moments ; sans continuité, sans tension.

Bon sujet, bons sujets, plutôt, le réalisateur les ayant multipliés, dans l’espoir, peut-être, d’assurer un succès qu’une limitation à un seul aurait rendu incertain. Où il est question d’une femme, célèbre présentatrice du journal télévisé torpillée pour quelque motif obscur ; d’une autre, danseuse se retrouvant grabataire après avoir été percutée par une voiture ; d’un garçon, apprenant que ceux qu’il croyait être ses parents ne sont en fait que ses parents adoptifs ; d’un homme, écrivain journaliste fouillant les poubelles afin de pallier à son manque d’inspiration. De bien d’autres choses encore, entre autres du fait que la première est la mère de la seconde, la seconde la mère du troisième, le troisième amoureux du quatrième, etc. Scénario auquel il eût fallu un réalisateur d’une autre carrure pour lui donner une unité, une force, une évidence qui lui font défaut. Faiblesses qui caractérisent également la direction d’acteurs. Les Yeux de sa mère, de Thierry Klifa, a pour tête d’affiche Catherine Deneuve, dont on dira qu’elle fait ici du Catherine Deneuve, ce qui n’est pas si mal, mais nous laisse un peu sur notre faim quant à la caractérisation de son personnage. Au contraire de ce qui se produit lorsqu’elle a affaire à un François Ozon, récemment dans Potiche.

Bon sujet… bons personnages aussi, bien interprétés. Tous les ingrédients sont réunis, qui font de mon troisième film, une réussite qu’est loin d’égaler mon second, et plus encore mon premier. Un sujet fort, le coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili, tel qu’il est vécu par un employé d’une morgue de Santiago. D’où l’on déduira qu’il n’y a pas meilleure pourvoyeuse de sujet que l’histoire, abordée d’un point de vue personnel ? Un scénario tressant efficacement ce fil historique à celui des amours vains de son anti-héros. Mélange autrement réussi que celui, romanesque assaisonné de sujets d’actualité, des Yeux de ma mère. Question d’équilibre, d’alchimie, cela fonctionne, sans que l’on puisse vraiment expliquer comment. Et génère une tension, une ambiance qui nous tiennent en haleine jusqu’à la fin. Santiago 73, Post Mortem, de Pablo Larrain, mon film de la semaine. À moins que, la semaine n’étant pas terminée…


28/02
semaine 08
aussi lu, écouté, vu…

entendu dans Chostakovitch, Beethoven et Schubert, un beau trio, panache, qualité instrumentale, constitué d’Igor Levit, piano, Valery Sokolov, violon, et Maximilian Hornung, violoncelle. (radio SWR 2, Ettlinger Schlosslonzerte, 21/02)

mardi matin, Radio New Zealand, concert monographique Alex Taylor (1988), interrompu tous les quarts d’heure par un point sur la situation à Christchurch, deuxième ville de Nouvelle-Zélande qui vient d’être détruite par un tremblement de terre. (22/02)

lu David Peace, Tokyo ville occupée, qui, à la virgule près, a tout d’un livret d’opéra. Le sujet ? le meurtre commis par un homme qui, en 1948, entre dans une banque, se prétend médecin, convainc tous les employés d’avaler un médicament contre le typhus, en réalité un puissant poison. Le compositeur ?

vu la reconstitution télévisuelle de cette conférence qui se tint à Berlin en 1884, où les Occidentaux, sous couvert d’une mission civilisatrice, se répartirent l’Afrique en vue de son pillage. Et l’on ose, au lieu de nous attaquer au remboursement de notre dette à leur égard, refouler ces Africains qui fuient ces pays que nous continuons de rendre invivables ! (Berlin 1885, la ruée sur l'Afrique, réalisation Joel Calmettes / Arte, 23/02)

moins convaincu par cette nouvelle mouture du Music Discovery Project que par les précédentes. Qui alterne chansons du duo allemand 2raumwohnung et tranches de la Cinquième Symphonie de Mahler interprétée par le hr-Sinfonieorchester. Non-rencontre signée Moritz Eggert, dont j’apprécie davantage le travail de compositeur que ce qu’il a réalisé ici. (Hessischer Rundfunk 2, 25/02)

vu Heimat 2, du réalisateur Edgar Reitz. Qui a pour sujet dix années de la vie d’une poignée de jeunes musiciens basés à Munich. Vision instructive, sinon exhaustive de la vie, de la création musicale allemande des années soixante. (7 dvds Diaphana, 1532 minutes !)

entendu dans Hear and Now (BBC 3), l’une des deux émissions consacrées à la création musicale que j’écoute le plus assidument, l’autre étant New Music Up Late (ABC Classic FM), les œuvres de trois compositeurs allemands. Dont Le Serpent Rouge, de Torsten Rasch (1965), ample composition pour soprano et orchestre, dans la lignée des grandes scènes expressionnistes du répertoire du XXe siècle. Et surtout Lichtspielszene, de Benjamin Schweitzer (1973). « Musique de film sans film » dont le titre évoque celui de la Musique d’accompagnement pour une scène de film, de Schoenberg. Et dont la musique, héritière des grands partitions telluriques du siècle précédent, sonne un peu comme un Sacre du printemps du XXIe siècle.

découvert que l’orchestration du Messie de Haendel comprenait aussi une guitare, ce que j’ignorais jusqu’à ce jour. (Requiem pour une tueuse, film de Jérôme Le Gris)

et aussi : cette pub, vue et revue, cette semaine encore à la télé – signe parmi beaucoup d’autres du degré d’abêtissement où nous a conduit la société de consommation – pas d’inquiétude, donc, si votre pare-brise porte une trace d’impact, C. est là, « et les réparations d’impact ne vous coûtent rien. ». Comme si ce n’était pas toujours le consommateur, le citoyen qui payait. Ou son voisin, ce qui n’est guère plus positif s’agissant de l’état de notre société.


MARS

11/03
semaine 09
aussi lu, écouté, vu…

Jeté coup d’œil à la Petite Danseuse de Degas, ballet produit par l’Opéra de Paris, musique de Denis Levaillant, chorégraphie et mise en scène de Patrice Bart. Étonné que l’on puisse produire ce genre de choses, aussi couteuses que vides de tout contenu artistique. Matière, beaucoup de matière, vierge de toute… métamorphose. (France 2, 28/02)

Lu une partie de ce qu’on a dit de John Galliano cette semaine. Peut-être finalement qu’il n’était pas si génial que cela. Ou qu’au contraire, certains vont le trouver plus génial encore. Au point où l’on en est !

Procès ? pas procès ? La même semaine que le Bal des Menteurs : le procès Clearstream, film de Daniel Leconte, cela commence à faire beaucoup. Qui n’a rien à voir, bien entendu, avec la progression de Marine Le Pen dans les sondages. Problème ? pas de problème. Puisque nos apprentis-sorciers s’occupent du thermomètre et finiront bien par lui faire dire que la France va bien et que nous pouvons continuer à leur faire confianccce.

Entendu The Giacomo Variations, qui mélange habilement mémoires de Casanova et musiques de Mozart. Créé à Vienne, retransmis depuis l’Australie, où il a provoqué quelques remous, malgré la mise en garde des programmateurs – Please note: "The Giacomo Variations contains adult themes and some low level coarse language." – le spectacle sera présenté à Versailles, en juillet… Où il provoquera une nouvelle révolution à la Koons ? (ABC classic FM)

côté musique, entendu, entre bien d’autres choses :

Okeanos de Dai Fujikura, création mondiale du cycle complet, pour un ensemble mêlant instruments traditionnels japonais et instruments classiques occidentaux. Passant de l’un à l’autre, en tirant parti de sonorités proches, en évitant donc que leurs personnalités ne se dissolvent dans une sonorité commune. Approche intéressante du mélange, de la rencontre, du dialogue. Interviewé à l’occasion de la diffusion de cette pièce, Fujikura évoque le conseil que lui a un jour donné Lachenmann : “One thing he told me was : Dai, don’t do things which you like, do things which you don’t like, because doing something you like is boring.” (BBC 3)

Musik für Violine und Orchester, de Detlev Glanert. Longue scène lyrique qui n’est pas sans faire penser à Strauss pour la luxuriance orchestrale, Berg pour l’écriture de la partie soliste, tout en sonnant de façon plus contemporaine. (BBC 3)

A book of colours, suite d’impressions pour piano de Simon Holt, d’une certaine tenue. (BBC 3)

Okhtor, partition ultime, pour orchestre, de Christophe Bertrand. D’une énergie débordante mais partant un peu dans tous les sens, non sans une certaine efficacité. (France Musique)

Aussi entendu, toujours en différé sur France Musique, le concert Ondřej Adámek, Ramon Lazkano, Raphaël Cendo, donné par l’Ensemble 2E2M au CRR de Paris. Douloureux rapprochement pour Lazkano et Cendo tant la musique du premier fait preuve d’une vie, une vitalité, une diversité qui font paraître la leur bien pâle.

Et puis, côté interprètes, un concert exceptionnel, mais n’est-il pas l’un de ces deux ou trois chefs qui font de chacun de leurs concerts un concert exceptionnel ? Pas un concert, d’ailleurs, mais trois extraits de concerts, dirigés par Andris Nelsons. En particulier une suite du Chevalier à la rose étirée à un point inouï. Comble de la sensualité ? ou pas ? À l’opposé, en tout cas, d’un Strauss dirigeant un œil sur la montre afin de ne pas rater le train qu’il a prévu de prendre après le concert. (Bayerische Rundfunk)


11/03
pêle-mêle

cacher

"Onkalo [cachette], doit durer 100 000 ans. Aucune construction humaine n’a tenu ne serait-ce qu’un dixième de cette durée. Mais nous nous considérons comme une civilisation très puissante." (Michael Madsen, réalisateur, en introduction au documentaire diffusé il y a quelques semaines sur Arte, où il était question de ce site finlandais censé nous protéger des déchets nucléaires qui y seront entreposés jusqu’à ce qu’ils deviennent inoffensifs, dans 100 000 ans, donc)
Si l’on peut craindre un excès d’optimisme de la part des concepteurs d’Onkalo, on peut néanmoins espérer qu’en 2229, la catastrophe ne se sera pas encore produite. D’autant plus qu’en 2229, l’homme choisira son corps, pièce par pièce, et n’ayant plus de défaut à cacher, vivra nu. Belle proposition théâtrale mêlant jeu et vidéo, riche de développements à venir, étape de création présentée mardi, 8 mars, à Lille, Antre-2, par la Compagnie LaZlo.

métamorphoser

Autre exemple d’un art image de la société ? La Métamorphose, opéra de Michaël Levinas créé cette semaine à l’Opéra de Lille, m’a inspiré le même genre de colère impuissante que celui suscité par l’état de notre société, particulièrement en ce mois de mars 2011. Musique grossière, téléphonée, sans inspiration. Qui se fixe sur la nouvelle de Kafka sans rien lui apporter, sans même parvenir à lui arracher un semblant de vie. Sans parler du texte, de sa mise en musique, d’un ridicule qu’on espérait disparu avec l’opéra de grand-papa… Et le public est là, qui applaudit, pas trop, tout de même. Les parrains aussi, je veux dire les invités du Crédit du Nord, qui parraine le spectacle.
Alors bien sûr, on dira que si je dis cela, c’est parce que… Mais je n’ai rien contre le compositeur, un peu quand même ; rien contre les initiateurs du projet, au contraire. D’autant moins que je me considère comme l’un d’entre eux, que je l’ai été et que j’aspire à le redevenir. Comme je fais partie de la société dont je dénonce les dysfonctionnements. Réformes, pseudo-réformes des uns, réformes fantômes des autres, création... Mots qui, loin de désigner une réalité, ne font que cacher, de plus en plus mal, l’immobilisme, la sclérose d’une société régie par l’argent, la publicité… que reflète notre culture.
À cette réserve près qu’au lieu de refléter, nous devrions davantage nous préoccuper d’inspirer, ce qui est la fonction première de l’art, non ? (mercredi 8 mars)

moduler

Pas de duel, ce jeudi, 10 mars, à Villeneuve d’Ascq, Ferme d’en Haut. Où Olivier Mellano accompagnait en direct la projection du film de Steven Spielberg. Entre guitare planante à la Ry Cooder et effets de bruitage. Comme souvent lors de ces ciné-concerts, on parfois l’impression de retrouver notre vieille modulation automatique, qui autrefois égalisait le niveau sonore de nos magnétophones, et là semble réguler le flot d’une musique uniformément présente, trop, parfois, ou sans qu’elle apporte quoi que ce soit à l’image.

en attendant le Printemps

Pas beaucoup de spectacles à l’affiche la semaine dernière, vacances scolaires obligent, semaine très cinématographique, donc. Avec des films d’ambiance, je veux dire de ces films qui génèrent un ton, une couleur, un univers dans lequel on pénètre et que l’on emporte avec soi une fois le film fini. Ainsi de Never Let Me Go, ambiance triste et résignée, nourrie d’un mystère qui doit autant à une Angleterre qui rappelle celle d’Henry James, du Tour d’écrou, où le film se déroule, qu’au Japon de Kazuo Ishiguro, dont un livre a inspiré le film. (réalisateur Mark Romanek)

Autre ambiance, plus dure, celle de Winter’s Bone, Amérique profonde où l’on règle ses conflits à coups de poings, de carabine. Et où une gamine est contrainte, pour échapper aux créanciers de son père, d’aller prélever sur son corps, coincé sous l’eau, les mains qui lui permettront d’attester qu’il est bien mort. (Debra Granik)

Plus dépaysant encore, le Voleur de lumière. Entre documentaire et fiction, montage de bouts de films réalisés au gré des circonstances (sentiment que j’ai eu en regardant le film et non information quant à la façon dont s’est déroulé son tournage) et image de cinéma. Pas complètement convaincant. (Aktan Arym Kubat)

Retour en France, atterrissage difficile avec le Bal des Menteurs : le procès Clearstream. Qui incite à mettre dans un même sac politiques, juges et journalistes. Et à espérer que la révolution de nos fonctionnements ne se limitera pas à celui de la politique. Question annexe : je me suis toujours demandé pour quelle raison il fallait qu’en de telles circonstances se pressent des dizaines de journalistes, qui tous essaient de poser, en vain, "leur" question, de dizaines de photographes, qui tous tirent la même photo. (Daniel Leconte)

Retour au cinéma, le vrai, avec deux films qui traitent de l’attachement d’un homme à un autre, plus jeune. Attachement d’un propriétaire d’hôtel pour l’un de ses employés, qu’il cherchera ultérieurement à faire accuser du crime commis par son fils, mais, ne se réduisant pas à ce motif intéressé, garde une part de mystère. (Avant l’aube, thriller plutôt bien ficelé de Raphaël Jacoulot)

Attachement d’un chirurgien à l’un de ses patients, adolescent en danger de mort pour qui il se bat depuis des années et que, l’heure venue d’un changement d’affectation, il a beaucoup de mal à quitter. Formidable interprétation de Vincent Lindon, dont les qualités d’acteur, le fait aussi qu’on le voit rarement, donnent à son personnage un exceptionnel accent de vérité. (La Permission de minuit, de Delphine Gleize)


14/03
semaine 10
aussi lu, écouté, vu…

côté musique

Je ne m’attarderai pas sur Barenboim, Dudamel, Pappano dirigeant Berlioz, Mahler ou Tchaïkovski (sur Arte, BBC 3, France 3 et France Musique). Pas davantage sur quelques musiques, un peu plus excitantes pour qui aura échappé à l’enformolisation d’une vie musicale privilégiant depuis trop longtemps la redite et la redondance aux dépens d’une création véritable, de Elaine Agnew, Duncan Ward, Naomi Pinnock, Thomas Larcher, Graeme Koehne (BBC 3, ABC Classic FM), voire, plus consistantes, de Beat Furrer et Dai Fujikura (BBC 3, Hear And Now, la plus intéressante, avec l’australienne New Music Up Late, des émissions consacrées à la musique vivante). Ou sur l’un de ces projets qui, à force d’additionner les saveurs, aboutissent à un résultat qui n’en a plus du tout ("Trading Roots" – je cite approximativement – explore une tapisserie de sons de Chine jusqu’en Afrique, retrace le cheminement des marchands et autres voyageurs le long de l’ancienne route des… épices ; par le BBC CO Fusion Group et le Grand Union Orchestra, qui réunit des musiciens du monde entier / BBC 3).

J’évoquerai surtout deux découvertes musicales, celle d’un autre ensemble constitué de jeunes musiciens, duo entendu sur France Musique, constitué de Victor Julien-Lafferrière, violoncelle, et Adam Laloum, piano. D’une rare qualité instrumentale, et musicale, à la limite du déliquescent dans le mouvement lent de la Sonate de Chopin, mais on leur pardonne.

Et d’un compositeur, dont je ne me risquerai pas à dire qu’il est (déjà) un grand, ni même qu’il le deviendra. Je ne connais de lui que les quelques minutes de musique, une création, commande de la BBC, récemment diffusées dans la série "New Tunes on Old Fiddles", quelque chose comme "airs nouveaux sur vieux binious" ? Ni un opéra, ni même une symphonie. Juste une suite en cinq mouvements, pour viole de gambe, intitulée "Images Sombres". Où l’instrument acquiert une sorte d’intemporalité, où l'on se demande parfois si ce n'est pas Rostropovitch qui joue là, où surtout, il y a concordance entre musique et intitulé, "Images sombres" c'est ça que ça dit, musicalement. Le compositeur ? Adam Duncan, né à Paris, grandi en Angleterre, Comté de Wirral, études à l’Université de Leeds. Je n'en sais pas plus. À suivre ?

Aussi : il m’arrive de déplorer cette manie que l’on a de réduire le nom des gens à leurs initiales. Mais il faut reconnaître que les Anglais en sont encore plus affectés que nous. J’ai ainsi mis quelques instants, écoutant récemment BBC 3, à réaliser que le Cipi que l’on évoquait avec tant de familiarité, était, C.P.E., Carl Philipp Emanuel, fils de JiEs, alias Johann Sebastian Bach. À qui Sir Roger Norrington consacrait tout un programme.


19/03
pêle-mêle

un spectacle

Bonne idée que celle consistant à revisiter le répertoire de Claude Nougaro sur le mode électro-jazz, d’en tirer un spectacle théâtralisé, parlé, chanté, rehaussé d’images vidéo. Réussie la rencontre, autour de Lulu, chanteur et responsable artistique du projet, d’un pianiste, Mathieu Harlaut, et d’un manipulateur de machines sonores particulièrement inspiré, Usmar. Sauf que tout cela a un peu de mal à respirer. S’agissant de la voix, sans apprêt, sans ce minimum d’effets qui lui permettraient de s’épanouir, comme collée à une vitre qui la séparerait du public. S’agissant de la conception même du spectacle, entre tour de chant et œuvre accomplie, succession de chansons vaguement enchaînées, sans nécessité artistique ni temps suffisant pour permettre aux spectateurs d’y aller de leurs applaudissements. Et le spectacle terminé, il seront à nouveau frustrés, de bis, cette fois. Pas prévu. Ceci n’est pas un tour de chant…
Nougaro, électro(n) libre, hier soir et jusqu’à samedi, 19 avril, à Lille, Théâtre de la découverte à la Verrière ; en Avignon du 8 au 31 juillet 2011.

une opinion

Santé, nucléaire, alimentation… les preuves se multiplient qui démontrent, si cela était encore nécessaire, que le capitalisme financier, le libéralisme économique, l’application des mécanismes du marché à tous nos fonctionnements, la démission de l’état et la dégradation du politique, conduisent inéluctablement le monde à une catastrophe majeure. Et ce n’est pas une "solution" par le bas, type Front national, qui nous permettra d’y échapper, tout au plus en modifiera-t-elle les termes. Une seule solution, donc, par le haut. Qui passe par une mise au pas de l’économie, une restauration de la prééminence de l’État au service de l’ensemble des citoyens, une refondation de la fonction politique, qui lui permettra de sortir du marasme où l’enfoncent la substitution de plus en plus répandue d’intérêts particuliers à l’intérêt général, l’incapacité à analyser, à anticiper, à proposer un avenir susceptible d’emporter l’adhésion du plus grand nombre. Ce n’est pas gagné !


19/03
PrintempS

Belle image, l’autre soir sur Arte, de Riccardo Muti s’adressant à la salle avant de reprendre le Va, pensiero. S’inquiétant quant au devenir de la culture en Italie ; craignant qu’elle ne devienne, comme la patrie chantée par le chœur, bella e perduta, belle et perdue ; invitant les spectateurs à se joindre aux choristes pour la reprise. On se prend parfois à espérer, devant les craquements d'un monde qui part à la dérive, que le printemps puisse cette année rimer avec renouveau pour l'humanité.
17/03

Les sons filent, allument des résonances, révèlent une construction imaginaire dont ils empruntent les tuyaux, envahissent les espaces, comme d’un Beaubourg parcouru de nuit, seul, équipé d’une lampe de poche, affolé. Musique d’une grande subtilité, sonore, rythmique ; élémentaire aussi, produite au moyen de quelques éléments de batterie, enrichis, il est vrai, d’un peu d’électronique. Il est toujours surprenant d’entendre ce qu’un musicien, seul, peut générer d’univers sonores, quand d’autres, s’y mettant à cent…
Peter Orins Solo, dans le cadre de Prezzix, prélude à Muzzix, la plus intéressante des initiatives lilloises en matière de création musicale ; café "Le Ici", 17/03.

Les (presque) cent musiciens de l’Orchestre national de Lille ont d’autres atouts. Pas l’acoustique du Nouveau Siècle, à laquelle les travaux annoncés devraient prochainement remédier, enfin ! Pas non plus le programme, tout entier dédié à la musique du passé, sans même accorder à une musique plus récente, innovante, le strapontin qu’on lui concède habituellement. Strauss pourtant, les Quatre derniers lieder, plus accordés au printemps imminent qu’ils ne le sont habituellement. Grâce à Christiane Oelze, d’une vie, souplesse extraordinaires. Aux instrumentistes, beaux solos de violon, de cor (oui, je sais, on va dire... mais si cela est, pourquoi ne le dirais-je pas ?) Wagner aussi, Prélude de Parsifal, conduit par un Jean-Claude Casadesus plus proche de Toscanini que de Boulez.* Je veux dire lentement, très lentement, trop lentement selon certains. Mais j’ai trouvé qu’une telle lenteur, ce soir-là, dans cette salle-là, avec ces musiciens-là, faisait éclore dans cette musique des couleurs inouïes.
Lille, 17/03.

Pas trop d’avis sur L'Etrange affaire Angélica, de Manoel de Oliveira, sur le film-même. Étrange car d’aujourd’hui et d’hier, avec ces fantômes comme on n’en fait plus, ces amoureux qui s’envolent tels un couple de Chagall. Pas un film, un réalisateur, qui me touchent. M’étonnent, plutôt. Content qu’ils existent. Être toujours là, et bien là, à plus de cent deux ans. Produire des films comme on en produisait à l’époque de ma naissance. Luxe de l’inactualité à l’ère du prêt-à-jeter-à-peine advenu.
18/03

Un avis par contre, sur L’Institut Benjamenta, vu à Villeneuve d’Ascq, Rose des vents, dans le cadre du Labomatic théâtres. Enthousiaste. L’œuvre, tout d’abord, roman de Robert Walser écrit il y a un peu plus de cent ans, au moment où naissait Manoel de Oliveira ; où il est question de Jakob von Gunten, jeune homme qui "n’ayant en définitive aucun but pour lui-même, désire n’être plus qu’un beau zéro tout rond, ne plus servir que les intérêts d’autrui et s’annuler au profit du service" ; et pour cela se soumet au règlement rigide de l’Institut. Son interprétation surtout, ainsi portée par le metteur en scène, Nicolas Luçon : "continuer d’approcher l’œuvre de cet auteur, de l’explorer et de la partager, parce que je la trouve belle et essentielle." Tout est dit, et bien dit, avec une remarquable économie de moyens, en évitant cette surcharge "expressive" si fréquente au théâtre, que je supporte d’autant moins qu’elle est presque toujours parasite. Dit de façon à peine audible, parfois, compréhensible, vieux truc de professeur qui n’a plus tellement cours aujourd’hui et requiert, de la part du spectateur, une attention qui bénéficie à sa perception de l’ensemble du spectacle. Mention particulière pour l’interprète principal, dont je ne suis pas encore parvenu à distinguer le nom dans la liste, alphabétique, des acteurs contenue dans le programme.
18/03

* dont il est noté, dans les tablettes du Festpielhaus, que le premier dirigea le premier acte de l’opéra en 2h06, le second en 1h35.


21/03
semaine 11
aussi lu, écouté, vu…

côté musique

Aucune révélation cette semaine, ni compositeur nouveau, ni musique inouïe. Une pièce quand même, de Nikolaus Brass, compositeur allemand né en 1949. Stimme und Tod, pour sept voix, créée le mois dernier par les Neue Vocalsolisten. Où durant plus d’une demi-heure, le compositeur exploite les possibilités de la voix au-delà du beau chant, cri, bruit, traitées de façon assez musicale, convaincante. (Eclat 2011 Festival für Neue Musik Stuttgart / Südwestrundfunk 2e programme, 16/03/11)

Et puis quelques concerts intéressants quant à l’art d’accommoder, de présenter des musiques d’époques, d’horizons différents.

Musiques d’aujourd’hui au programme de trois concerts de l’Auckland Arts Festival, que retransmettait ces jours derniers Radio New Zealand Concert.

O Cambodia, quatre créations inspirées de l’histoire tragique récente du Cambodge, mêlées sans solution de continuité à une musique cambodgienne traditionnelle. Deux compositeurs néo-zélandais, Gillian Whitehead et Jack Body, porteurs du projet, et deux compositeurs d’origine cambodgienne, le premier vivant aux États-Unis, Chinary Ung et Him Sophy. (17/03)

The new Zeibekiko, conçu par un autre compositeur néo-zélandais, d’origine grecque, John Psathas. Alternance de musique grecque traditionnelle et d’une musique, celle de Psathas, plus proche d’une variété symphonique de qualité que de quelque "musique contemporaine". En tous points, inspiration, originalité des musiques, profondeur de leur échange, moins intéressant que le précédent, mais d’une incontestable efficacité. (18/03)

Bright light and cloud shadows: sounds of Asia, enfin, le moins imaginatif de ces programmes, simple succession de pièces de compositeurs chinois (Tan Dun, Gao Ping, Zhou Long ), japonais (Toru Takemitsu ) et cambodgien (à nouveau Chinary Ung), bellement interprétées par le New Zealand String Quartet. (19/03)

Autre ensemble faisant rimer programmation avec imagination, l’Australian Chamber Orchestra, qui présentait ces jours derniers deux programmes conçus par Alex Ross, l’auteur fameux de deux livres sur la musique : The rest is noise et Listen to this. Deux concerts qui, reprenant le titre de l’un et l’autre ouvrages, nous donnait à entendre le premier une vision personnelle du XXe siècle musical, le second, un dialogue, une mise en correspondance basés sur quelques points communs, de musiques composées jusqu’à plusieurs siècles de distance. (ABC Classic FM, 19/03)

Pour terminer, le Homecoming Woodwind Ensemble, dont la version, pour deux hautbois, cor anglais et basson, des Variations Goldberg, me semble, me semble car je n’ai jusqu’à présent entendu que des extraits de son enregistrement, plutôt réussie. Et Cameron Carpenter, sémillant organiste mariant la tradition parfois austère de l’orgue classique à celle du music-hall américain à paillettes, et à qui Tracks, magazine d’Arte, consacrait l’une de ses séquences la semaine dernière. Pour le fun !

côté ciné

Peu de films vus récemment. Hors L'Etrange affaire Angélica, déjà évoqué, We Want Sex Equality, de Nigel Cole, reconstitution minutieuse de l’Angleterre de la fin des années soixante, d’un épisode de la lutte des femmes pour l’égalité, comédie efficace. Et Jimmy Rivière, de Teddy Lussi-Modeste, plus laborieux, confus, mais néanmoins attachant.

Et puis, via la Fête de l’animation, qui se tenait le week-end dernier à Lille, deux escapades vers des pays où j’aime m’en aller, fut-ce sur un mode imaginaire. Instructives quant au pouvoir qu’à l’art d’être infiniment plus parlant que tous les discours et autres analyses, particulièrement s’agissant de temps de crise. Films réalisés en Allemagne de l’Est entre la fin des années cinquante et celle des années quatre-vingts, qui nous parlent de la vie, du monde vu de là-bas, avec une imagination qui donne des couleurs à un pays sinon un peu gris. Films réalisés au Japon avant, pendant et après la Seconde Guerre Mondiale par deux pionniers de l’animation, Noburō Ōfuji et Kenzō Masaoka, mêlant également bonheur esthétique et intérêt documentaire.


26/03
philosophe rieur

Je prends un livre, l’ouvre au hasard, tombe sur ceci :

"Is it not a question of the will, this one, I mean, of giving consideration to the sounds of the knives and forks, the street noises, letting them enter in? (Or call it magnetic tape, musique concrete, furniture music. It’s the same thing: working in terms of totality, not just the discretely chosen conventions.)
Why is it necessary to give the sounds of knives and forks consideration? Satie says so. He is right. Otherwise the music will have to have walls to defend itself, walls which will not only constantly be in need of repair, but which, even to get a drink of water, one will have to pass beyond, inviting disaster. It is evidently a question of bringing one’s intended actions into relation with the ambient unintended ones. The common denominator is zero, where the heart beats (no one means to circulate his blood)." / John Cage*, Silence, Lectures and Writings, editions Marion Boyars, page 80.

"il y a dans la beauté de la peinture quelque chose qui va plus vite que le langage" / Pascal Quignard, jeudi, 24 mars, au Palais des Beaux-Arts...



... Lille, Palais des Beaux-Arts, Portraits de la pensée, Johannes Moreelse, Démocrite, le philosophe rieur.



* 100 ans dans 504 jours.


semaine 12
aussi lu, écouté, vu…

côté musique

Semaine très classique s’agissant de ce que j’en ai retenu, et en dehors de ce que j’ai déjà évoqué. Effeuillant les "concerts à la réécoute" de France Musique, je tombe sur celui de la Capella de Saint-Petersbourg, direction Vladislav Tchernouchenko. Parfait exemple de ce que la musique chorale russe, orthodoxe et populaire, a de meilleur à offrir. Non pour le plaisir de la découverte, mais pour celui que j’ai à retrouver des saveurs, des parfums que j’aime (à l’Auditorium du Louvre le 24 mars 2010, sur France Musique le 23 mars).

Aussi un beau récital de Jean-Frédéric Neuburger, de Franck à Liszt, en passant par Fauré, Stockhausen et Beethoven. Valeur sûre, ce que confirme l’impression que j’ai ressentie en l’écoutant interpréter la Sonate "Hammerklavier", comme si je l’entendais pour la première fois (à l’Auditorium du Louvre le 21 octobre 2009, sur France Musique le 21 mars).

Enfin, un beau duo violon et piano, Erik Schumann et Jinsang Lee, dans deux sonates de Brahms. Son, plasticité, cet art de s’abandonner à la courbe de la phrase, d’y introduire, comme dans la valse viennoise, ce rien d’hésitation d’où elle tire l’énergie qui la fait se mouvoir, comme naturellement. Abandon qui cède la place, chaque fois que le demande la musique, à une attitude plus volontaire, énergique, ou méditative (à l’Auditorium du Louvre, coïncidence qui doit davantage à la qualité de la programmation du lieu qu’au hasard, le 19 février 2010, sur France Musique le 17 mars).

Et puis, autre musique, à laquelle je revendrai, celle contenue sur le cd James Blake, par James Blake.

côté ciné

Vu 108 – Cuchillo de Palo, beau film où une jeune Paraguayenne la réalisatrice Renate Costa, part sur les traces de son oncle, l’un des "108", 108 homosexuels qui, au Paraguay, durant les années 80, sous la dictature d’Alfredo Stroessner, furent arrêtés et torturés. Bel échange entre elle et son père, ceux qui ne savaient pas et ceux qui savaient mais se turent, et qui aujourd’hui encore ont du mal à dire.

Vu aussi Cirkus Columbia, film tragico-comique de Danis Tanovic. Où il est question d’un émigré dont le retour en Bosnie-Herzégovine, au début des années 90, va provoquer des péripéties en série. Aimé.


AVRIL

01/04
pêle-mêle

Dimanche, élection. Où il est entre autres question du succès des socialistes, de leur triomphe, à Lille. Modeste artisan de ce… triomphe, je vais avouer dans quelles conditions j’y ai contribué.
J’ai d’abord été tenté de bouder ce vote. Trop peu de différences, à peine des nuances, entre les couleurs présentées. Et un point commun à tous les partis, leur incapacité, enfermés qu’ils sont dans le jeu politicien, à prendre à bras le corps les enjeux fondamentaux de notre époque, à proposer de véritables solutions, sur lesquelles nous pourrions nous prononcer. Pourtant, ayant toujours voté, j’ai décidé que je n’interromprais pas une si brillante carrière, j’y suis allé, et faute de pouvoir me prononcer pour l’un ou l’autre candidat, j’ai mis dans l’urne une enveloppe vide. J’aurais pu, la semaine suivante, renouveler ce vote, au risque de me retrouver le lendemain coresponsable d’une victoire du Front national, j’ai donc, cette fois, voté socialiste.
Un triomphe ? Un sursis, plutôt. Car je pense ne pas être le seul dans cette situation, et je crains qu’en 2012 nous ne soyons plus assez nombreux pour voter ainsi, utile, et faire triompher… François Hollande.
Alors, espérer que le Parti socialiste va se ressaisir, vite tourner la page de ces primaires d’autant plus inutiles que s’y opposent des candidats dont aucun ou presque n’a la carrure nécessaire pour assumer la fonction présidentielle, et se concentrer sur l’essentiel, un programme ? Espérer surtout que l’on va enfin avancer vers un renouveau de la démocratie, de l’État, de la fonction de l’élu et des conditions de son exercice, du fonctionnement de la société dans son ensemble ? Crucial.

Lundi, avant-première de Sibérie, monamour, film de Slava Ross. Vision cinématographique d’une Sibérie belle, sauvage, où la vie est dure. Auquel il ne manque pas grand-chose pour être un grand film. Peut-être juste une musique qui, au lieu d’incliner vers la "musique de film", s’accorderait davantage à l’étrangeté du pays, à la violence de ses habitants, au silence qui les entoure et les pénètre. (sortie le 20 avril)

Mardi, retour à la “civilisation”, soirée en deux temps trois humeurs.
We don’t care about music anyway…, film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz, mix d’images, de sons de Tokyo, urbanisation forcenée, décharges envahissantes, musiques stridentes. Puis L?K?O, dj nippon pratiquant ces musiques en direct.
Intérêt pour cette vision post-apocalyptique de Tokyo, musique accordée, filmée, enregistrée avant les événements actuels ; empathie pour ceux qui aujourd’hui subissent ces événements ; agacement, colère suscitée par l’agression sonore qui me fait quitter la salle avant la fin du set. Et me fait me questionner quant à ce qui lie tout cela, agression, agressé, agresseur… (soirée proposée par Heure exquise, Centre international pour les arts vidéo, à Lille, Palais des Beaux-Arts)

Mercredi, autre film, “américain”. Avec sa dose de drame, de succès, happy end, larme assurée. Au-delà du spectacle, de la qualité de sa réalisation, dimension à laquelle je suis toujours particulièrement sensible, The Company Men, de John Wells, a entre autres vertus potentielles de contribuer au retournement de l’opinion publique s’agissant du marché. Que l’on nous a vendu comme gage de prospérité pour l’humanité, et dont on constate jour après jour qu’il provoquera sa disparition si on ne parvient pas à en prendre rapidement le contrôle.


06/04
semaine 13
aussi lu, écouté, vu…

De toutes les musiques entendues cette semaine, j’en retiendrai une seule, déjà ancienne, 1976, et certes pas la plus significative de son auteur, Adieu, Robert Schumann de Raymond Murray Schafer. "Compositeur, éducateur, écologiste, chercheur, artiste visuel", qui occupe dans mon imaginaire une place voisine de celle de John Cage. Comme lui d’une ouverture, d’une capacité à inspirer rares, précieuses, et que les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés nous rendent de plus en plus nécessaire. Je m’étonne d’autant plus que nous lui demeurions relativement sourds, en France particulièrement. (radio SWR2, 01/04)


10/04
semaine 14
aussi lu, écouté, vu…

Musique de la semaine, beau programme Richard Strauss, Danse des sept voiles et Symphonie alpestre. Magnifiquement dirigé par Andris Nelsons, l’un des deux ou trois chefs d’orchestre actuels les plus passionnants. Qui déploie l’orchestre de Strauss comme nul autre, lui donnant une ampleur, un souffle inouïs. (City of Birmingham Symphony Orchestra, radio SWR2, 05/04/11)

côté ciné

Belle moisson cinématographique cette semaine.

Pina, qui doit d’être une réussite à son sujet plus qu’à Wim Wenders. Comme si c’était lui et non Pina Bausch que la mort avait frappé, nous laissant avec la matière d’un film inabouti. Mais peut-être le réalisateur nous laisse-t-il ainsi mieux appréhender le travail de la chorégraphe que s’il en avait fait un film "génial".

Tous les chats sont gris, du Finlandais Aleksi Salmenperä, qui doit aussi à un certain inachèvement, se manifestant par une raideur un rien démonstrative, sa force, sa puissance expressive. Belle interprétation.

Essential Killing, enfin, du Polonais Jerzy Skolonowski, trajectoire épurée d’un taliban, entre mal abolu et abstraction picturale. Elle aussi interprétée avec force.


MAI

22/05
le temps qu'il faut

Parlons, parlons en mangeant du religieux, de son expression. Du corps, qui en fut longtemps banni, et auquel il voudrait donner toute sa place dans sa pratique de la musique religieuse. Mais quelques jours plus tard, je ne retrouve pas dans son exécution la corporéité que Yannick Nézet-Séguin donnait à la Passion selon saint Matthieu, le mois dernier à Rotterdam. Patience, car il ne s’agit ici que d’une étape de travail ?

Pense à Piss Christ, d’Andres Serrano, que des intégristes, catholiques ceux-ci, ont vandalisée à Avignon. Voyant un blasphème là où il n'y a, me semble-t-il, qu’un rappel de l’humanité du Christ, de son corps souffrant, saignant, mais aussi suant, chiant, pissant.

Autre qualité de cette passion rotterdamoise, ou autre façon de la dire, adéquation de la musique au temps, sentiment que chaque pièce autant que l’œuvre dans son entier, dure le temps qu’il faut pour que s’exprime pleinement son contenu. À l’opposé de ces musiques, concerts insupportables où, craignant qu’ils puissent ne jamais finir, on scrute la partition afin d’évaluer le nombre de pages restant à jouer. Ainsi récemment aux Bouffes du Nord, cette 3e de couverture m’annonçant la fin d’un opéra nouveau, dont la création serait pourtant "unanimement saluée par la critique".

Temps musical, temps cinématographique, tel que manipulé par Duncan Jones dans Source Code. Repris, répété jusqu’à ce que le héros ait pu le remettre sur la bonne voie. Sorte d’écho à ce que je vis actuellement, l'héroïsme en moins.

Et puis, autre expérience personnelle, autre temps, au ras des rails. Temps volé, jour après jour, à tous ceux qui, par obligation, par choix, utilisent les transports publics plutôt que leur véhicule personnel. Jamais sûrs qu’ils arriveront, et du temps qu’il leur faudra pour cela. On peut discourir à l’infini des banlieues, des problèmes, des jeunes de banlieues... on n’avancera pas tant qu’on continuera à leur pourrir ainsi la vie, par manque de moyens, de volonté.


22/05
le concert de musique contemporaine 1

Je suis souvent surpris de constater à quel point le "concert de musique contemporaine", a priori porteur d’innovation, peut jusqu’à le caricaturer, ressembler au "concert de musique classique". Dans sa forme la plus désuète, celle dont on dit, répète qu’il faut, que l’on doit la changer. Sans parvenir à dépasser le stade de tentatives plus ou moins abouties, isolées. Même rituel, saluts, applaudissements, même rapport de l’artiste au spectateur, jusqu’à ces interminables changements de plateau qui dissipent irrémédiablement ce que la musique a pu précédemment susciter, de magie, de lien. En passant par ce programme papier qui n’a d’autre utilité, une fois le concert commencé, et l’éclairage dès lors insuffisant pour le lire, que de faire obstacle au partage de la musique, certains continuant à le manipuler, pour tromper leur ennui, ou celui de leurs voisins. Ces sièges dont l’inconfort n’a d’égal que celui des chaises églises, dans le même but, sans doute, d’empêcher le fidèle de s’assoupir. Cette musique "contemporaine", qui souvent s’arrête là où elle devrait commencer, constitution du matériau d’une œuvre à venir, qui ne viendra pas…

… J’en étais là de mes réflexions jeudi soir, en sortant du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, mais après jeudi il y eut vendredi, un autre concert "de musique contemporaine", à l’Église Saint-Merri, cette fois, où les choses ce passèrent tout autrement. J’y reviens.


23/05
musique

Œuvre constituée de longues séquences unifiées par un rythme, un tempo. Ponctuée d’un bref motif mélodique qu’ils ne développent qu’à la toute fin, le laissant alors s'échapper vers l’aigu, l'espoir... Le Gamin au vélo, film de Jean-Pierre et Luc Dardenne, dont la profonde musicalité ne se résume pas à l'utilisation de quelques notes de Beethoven (second mouvement du Cinquième concerto, "l’Empereur", au piano Alfred Brendel, à la baguette Bernard Haitink).


24/05
le concert de musique contemporaine 2

Vendredi soir à St-Merry, autre ensemble, Le Balcon, quelque quarante ans plus jeune que celui entendu la veille, et cela se voit, s’entend. Dès le flyer, un rien raccrocheur, "New-York Monsters", mais pourquoi pas ?
Autre public, manifestement étranger à ce cercle de la musique contemporaine qui tourne de concert en concert. Plutôt mélange copains-curieux-connaisseurs… des touristes aussi, dont quelques-uns qui, n’ayant pas imaginé ce genre de "monstre", s’enfuient dès la fin de la première pièce. Autre présentation, assurée par Maxime Pascal, directeur musical de l’ensemble. Simple, efficace, "voilà", et finalement plus parlante que celle d'un palabreur patenté. Autre répertoire, surtout, pas celui des concerts précités, mais de vraies découvertes, des ouvertures.
Entrée du public, orchestre en majesté, au premier abord cela ressemble plutôt à un "Vivaldi à la Sainte-Chapelle". Sauf qu’il y a beaucoup de percussion, de haut-parleurs aussi, que lorsqu’on entre, la musique a déjà commencé. Et que celle-ci fait plutôt penser à une sirène, d’usine, de bateau, bloquée, amplifiée, vaguement modulée. Pas de chef, d’entrée du chef qui aurait indiqué que le concert débutait, alors l'on continue de parler. Les musiciens, eux, semblent conduits par un ordinateur portable posé sur le pupitre du chef absent. Et puis soudain ils se figent, plus arrêt sur image que conclusion musicale, les spectateurs comprennent, applaudissent, les musiciens saluent, retour des habitudes... changement de plateau. Plus bref, cependant, que ceux que l’on subit habituellement dans un concert de musique contemporaine traditionnel.
Au vétéran Phill Niblock (1933), dont l’ensemble vient de jouer Three Orchids, succèdent deux autres "monstres" new-yorkais, quelque quarante ans plus jeunes que lui [je sais, redite, mais pourquoi pas ?], deux pièces. D’abord, d’Alex Mincek (1975), Pendulum 7 (Version 1), alternance de séquences tinguelyennes et de séquences spectrales, qui me semble faire écho à la compassion du Christ de pierre pour un monstre quasimodien. Façon comme une autre de m’approprier les choses. Puis, d’Aaron Einbond (1978), le Cabinet des Signes II, où les murs de l’église, tel un décor de théâtre, s’effacent pour laisser passer les bruits de l’extérieur, qui en fait proviennent des haut-parleurs, des bruits de nature aussi.
Je n’irai pas jusqu’à dire que tout était bon ici, mauvais la veille, un concert est le résultat d’une alchimie qui, lorsqu’elle se réalise, est certes le résultat des éléments mis en jeu, mais qui aussi, en retour, transfigure ces éléments, y compris ceux à la qualité intrinsèque plus incertaine. Alors on oublie les chaises de paille et de bois, pas plus confortables que les fauteuils de la veille, conçus pour des personnes privées de jambes.
J’ajoute que ne suis pas vraiment entré dans la seconde partie du concert, constituée de Words and Music, texte de Samuel Beckett incluant une musique décrite avec des mots, que Morton Feldman a réalisée. Comme si la pièce contenait un je-ne-sais-quoi qui, ayant vieilli, me l’aurait rendue moins appétissante.


JUIN

05/06
un concert

Intro au synthé, telle celle de quelque grand-messe rock. Bach légèrement scandé, un rien détaché, encadré ; plus rude, presque moderne, lorsqu’il se fait polyphonique. Cage tout aussi contrasté, In a Landscape, façon Tomita, new age, "gamelan" dit le texte qui accompagne le cd, mais je ne le lis qu’après le concert ; The Seasons, d’une autre envergure sonore, dynamique. À noter, l'utilisation de l'électronique pour réaliser des sons dont Cage avait prévu qu'on les obtiendrait en préparant le piano.
Des ingrédients de qualité, que le pianiste restitue avec goût, confirmant l’intérêt suscité par la lecture de l’affiche, et le fait qu’un interprète, jeune, s’approprie le rituel du concert. Mais j’étais aussi venu pour Cage, et plus que Cage, qui ne se serait pas limité à enchaîner des musiques, dans un cadre finalement assez traditionnel, c’est à Friedrich Gulda que je pense, qui les mélangeait ainsi. Ceci n’est pas une critique.

Francesco Tristano à Paris, Théâtre de l’Atelier, lundi 30 mai.
cd bachCage / Deutsche Grammophone.


07/06
début(s)

Le 15 avril 2011, j'arrivais à Royaumont. Convaincu que s’ouvrait une belle étape de mon parcours professionnel. Sentiment fondé sur la perception que j'avais, de l'originalité, de la pertinence du projet auquel j’allais travailler. Et de celle, à venir, des qualités humaines, professionnelles de l'équipe qui l'anime. Sans parler du cadre exceptionnel de l’Abbaye. Quelques semaines plus tard, je quittais Royaumont, à mon initiative, troquant la fonction de Délégué général aux programmes artistiques que j’y occupais contre celle de Directeur artistique délégué de l’Orchestre national de Lille. N’ayant en rien changé d’avis quant à Royaumont, mais estimant que je ne pouvais pas refuser la proposition qui venait de m’être faite par Jean-Claude Casadesus, de retravailler avec lui. Non pour refaire, ce à quoi je ne me résous que contraint. Non pour revenir à Lille, à l’orchestre, puisque je m’étais très bien fait à l’idée que ma carrière se poursuivrait ailleurs, hors du cadre où elle avait débuté. Mais afin d’œuvrer à une nouvelle ère pour l’Orchestre national de Lille, marquée par la réouverture, à la rentrée 2012, d’une salle complètement refaite. Et aussi par la réaffirmation de son rôle d’"orchestre-pilote", pleinement en phase avec son temps.


08/06
poésie de l'exactitude

J’ai une nouvelle fois constaté cette semaine, en écoutant le Chœur de la BBC chanter le Requiem allemand de Brahms, à quel point j’étais sensible aux qualités qui permettent aux Anglais d’être de parfaits "exécutants" de la musique chorale. Justesse, précision, homogénéité, cette capacité d’être là, pleinement, sans excès ni faiblesses. Qualités qui, au-delà d’une éducation musicale, renvoient à une culture, à une façon d’être, dans laquelle je ne peux m’empêcher de voir un modèle, personnel.


12/06
fatras

Rien ou presque, des deux heures de musique spécialement composées par Alexandre Desplat, enregistrées avec le London Symphony Orchestra, n’illustre The Tree of life, film de Terrence Malick. À défaut, un invraisemblable fourre-tout de quelque trente-cinq musiques, de poids, d’esthétiques on ne peut plus différents, d’une pertinence, d'une efficacité également variables. Parce que, m’a-t-on dit, les réalisateurs, en attendant la partition qu’ils ont commandée, se servent d’un matériau provisoire puisé dans le catalogue des musiques existantes. Et s’y habituent tellement que, le moment venu d’y substituer les "vraies" musiques, décident de pérenniser le provisoire. Mettant celles-ci, dont ils sont propriétaires, au placard, et laissant leur film dans un état d’inachèvement qui ne dérangera que le cinéphile pourvu d’oreilles, espèce plutôt rare.

14/06
un soir au Fresnoy

Je ressens toujours quelque excitation à me rendre au Fresnoy, foyer de création dont je ne reviens jamais bredouille. Un mot, japonais, m’y avait attiré hier soir, benshi.



Le benshi d’Angers, spectacle de Patrick Corillon. À peine un spectacle, d’ailleurs, faisant appel à une technique indigente, comparée à celle dont les utilisateurs du lieu se servent habituellement. Un homme, genre garçon sage un peu rêveur monté en graine, seul, le plus souvent assis à une petite table, dont le plateau et ce qu’il contient, le livre, les mains du lecteur, sont projetés sur un écran au moyen d’un dispositif rudimentaire, caméra fixe et éclairage minimum. Tel l’un de ces benshis qui, au Japon à l’époque du cinéma muet, commentaient les films, il nous guide dans la lecture d’un livre fait-main dont il tourne les pages, et qu'il complète de quelques documents. Évoquant la maison familiale qu’avec son frère il a entrepris de vider pour pouvoir la mettre en vente, une brochure retrouvée dans le grenier, que lui avait offerte sa grand-mère et qui, traitant de la Tenture de l’Apocalypse, est prétexte à nous emmener à Angers, à Bali… Conjuguant avec simplicité et efficacité, ici et ailleurs, passé et modernité. Un… "petit bijou", comme on dit.

En seconde partie de soirée, ou en début pour les noctambules qui avaient décidé de la commencer là et d’assister à la seconde représentation du Benshi d’Angers qui suivrait, un ciné-concert de Scanner, alias Robin Rimbaud. Deux films documentaires d’Alain Resnais, ayant pour sujet l’un la bibliothèque nationale, l’autre la transformation du plastique. À quoi la musique donne une autre dimension spatio-temporelle.



Entre deux, un rapide coup d’œil à quelques-unes des "50 œuvres inédites - films, vidéos, installations, photographies et performances produites au cours de l'année au Fresnoy par les jeunes artistes et les artistes professeurs invités."
Une* qui, sur un double écran, présente Pierre Boulez, de dos tel que le voit le public, de face tel que le voient les musiciens, dirigeant l’une de ses pièces dont on en entend la musique.
Une autre**, double étalage circulaire de bols tibétains de différentes tailles, dont un spectateur joue en pointant ses bras vers l’un ou l’autre, des capteurs enregistrant leur mouvement qu’un dispositif complexe transforme en actionnement de marteaux qui viennent frapper les bols visés.
À suivre, lorsqu’ayant visité plus longuement ce Panorama 13, j’y aurai sûrement trouvé d’autres pépites.

* Les Maîtres du Temps, Pierre Boulez dirige " Mémoriale ", installation vidéo de Robert Cahen (France),
** Damassama, installation de Léonore Mercier (France).


JUILLET

12/07
des acteurs ?

"Les acteurs anglais ne sont pas pareils que les acteurs français. [..] c’est compliqué à dire. Je pense que c’est une question d’éducation, je pense que c’est une question de la façon dont ils ont été formés. C’est pas trahir un secret que de dire qu’il n’y a pas d’école vraiment sérieuse en France, je les connais pas. Il y a plein de gens qui font du travail, mais qui ne réfléchissent pas, en tout cas, de la façon dont les professeurs anglais réfléchissent au métier de comédien. C’est mystérieux. Ça tient aussi à une façon de se considérer soi-même comme acteur. Ils sont à la fois très acteur et en même temps ils ne mettent jamais en avant leur vie privée, ils ne se plaignent jamais, et ils ont quelque chose que nous n’avons pas. Ils ont une espèce de calme intérieur, ils sont centrés à l’intérieur, ils ne sont jamais hystériques. Je ne dis pas que les acteurs français sont hystériques, mais ils le sont autant que moi, moi aussi je suis hystérique en répétition. Les acteurs allemands ne sont pas hystériques, par exemple. Les acteurs méditerranéens le sont, France, Italie et Espagne, on se sauve en donnant beaucoup d’énergie. Eux, ils ont une façon à eux très particulière de donner de l’énergie, qui est une l’énergie quelquefois violente, mais toujours calme." (Patrice Chéreau, hier soir sur Arte)

des acteurs ? ou des Anglais, des Français en général ?


15/07
2 films et 1 récital

Timbre des voix ; thèmes-séquences s’enchaînant sans solution de continuité ; registres contrastés, harmonisés, d’un souvenir de vacances à une lecture de théâtre classique ; forme rappelant celle de la forme sonate, exposition, scène de la rivière, réexposition, disparition d’un des thèmes, "Inachevée", second mouvement. Rien de tragique, pourtant, un sentiment de bonheur, plutôt, d’accomplissement, écho à ce qu’un jour il lui disait, que même lorsqu’ils ne s’aimeraient plus, ils s’aimeraient encore. Transmutation, musicale, toujours, du drame en beauté. Un amour de jeunesse, réalisé par Mia Hansen-Løve, un film musical.

aussi :

Un film d’une vivacité, sensibilité extraordinaires, "un des plus beaux films qui se puisse voir", selon Didier Péron (Libération), et je crois que je suis d’accord. Deep End, réalisé par Jerzy Skolimowski, de décembre 1971, ressorti cette semaine.

Dans un autre registre, superbe récital donné en début de semaine à Londres, Wigmore Hall, par Iestyn Davies (contreténor) et Julius Drake (piano). Programme bien composé, passant de la mélodie française à la mélodie anglaise, au lied (Um Mitternacht). Voix d’une qualité émotionnelle intrinsèque, d’une pureté, aussi, qui me rappellent celle de Kathleen Ferrier. Interprétation d’une évidence qui scelle l’intégration de ce répertoire à celui des contreténors. Beau moment de musique.


17/07
Si c'est un film...

Je me suis d’abord demandé pourquoi il était entré dans la salle, alors que je n’y avais rien remarqué justifiant son intervention, et que le film touchait à sa fin. Jusqu’à cette réplique de Vincent Lindon : "Si c’est un film, c’est qu’c’est vrai." Alors je me suis dit qu’il venait l’écouter, la réécouter, cette réplique que le réalisateur lui-même n’avait pu s’empêcher de répéter, usant pour cela d’un des artifices de son film dans le film : Pater, réalisé par Alain Cavalier.

Entendu le Concerto pour alto de Béla Bartók dans une interprétation telle que je les aime : réalisation de la musique, toute la musique, rien que la musique, sans esbroufe ni faiblesse, sans… cinéma. Ce qui est rare en ces temps de marchandisation à tout crin, et donne à l'acte musical valeur d’exemple moral. L’altiste ? James Ehnes, dont l’enregistrement de ce concerto, joint à celui qu'il a réalisé des deux concertos pour violon, sera prochainement commercialisé, et qui marque ainsi d’une nouvelle pierre blanche une carrière aussi discrète, en France, qu'exemplaire.
JOURNAL 2010 02/05/2010 - 16:11:42
(fragments)

JANVIER

BONHEURS EN LIMAÇON (02/01/10)

*

Premier jour, footing de l’année.
Croisé le héron, qui à son habitude côtoyait la Deule.
L’ai salué, ai même ajouté "bonne année".
A fait comme si de rien n’était.
Ai doublé une vieille dame, à qui j’ai peut-être fait peur.
Avons échangé des "pardon, pardon Monsieur".

Fini 2009 avec Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. À qui ne s’applique peut-être pas le nom d’artiste, voire de magicien – "La littérature est un tour de magie, une opération de transformation du réel." (Eric Faye, Libération, 03/12/09) – mais qui, transformant le réel, tout le réel en un livre, nous y rend sensibles. Transcendant toute vie, aussi banale, ou pas, soit-elle à première vue.

Commencé 2010 avec un autre de mes écrivains "de chevet", W. G. Sebald, à qui je suis venu lorsque j’ai découvert, par hasard, qu’il incluait des photos dans ses textes. Autre texte, Campo Santo, inabouti (parce qu’inachevé au moment de la mort de l’auteur), sans photos mais riche d’aperçus fulgurants. Tel celui où il évoque le rapport au passé. Celui des vivants aux morts, le nombre des vivants étant, du fait de l’explosion démographique, de plus en plus important, proportionnellement, par rapport à celui des morts… "nous n’avons plus besoin d’avoir peur du peuple autrefois tout-puissant des morts." Plus loin : "dans les conurbations du XXe siècle, où chacun est remplaçable dans l’instant, et en fait superflu dès sa naissance, il importe de jeter sans cesse du lest par-dessus bord, d’oublier sans réserve tout ce dont on pourrait se souvenir, la jeunesse, l’enfance, l’origine, les aïeux et les ancêtres. […] confrontés à un présent que la raison d’un seul individu ne peut plus saisir, nous finirons par quitter nous-mêmes la vie sans éprouver le besoin de rester encore ne serait-ce qu’un instant, ou de revenir à l’occasion."

Entre deux livres, un film, Plein Sud, de Sébastien Lifshitz. Qui, sans la "magie" d’Emmanuel Carrère, ni celle de Coppola dans Tetro, grand moment de cinéma, ne transforme pas ce qui le caractérise et nous le rend pourtant sympathique, cette façon de filmer de "trop près" et ce goût des corps.

* Ushuaïa, 2 janvier (2009).


LA PHRASE DU JOUR (03/01/10)

"ce qui reste d’une exposition, c’est le catalogue." (Vincent Noce / Libération)


ÉTOILE(S) (04/01/10)

Alors résonne la musique de Lassus, étrange en ce contexte, n’ayant de commun avec lui que la géographie, petite étoile impuissante à en dissiper les ténèbres. Jusqu’à l’improbable illumination de la scène finale, naissance à une paternité éblouie d’un homme que son héritage familial semblait condamner à ne jamais la connaître.
Jamais une telle utilisation, à contre-emploi, de la musique, dont on a souvent usé, et parfois abusé, ne m’a semblé autant relever du mystère de la liberté créatrice, et moins du procédé cinématographique. Et puis, le nom de Lassus en appelle un autre, d’un contemporain et quasi compatriote, Breughel. Dont on imagine le monde finalement pas si éloigné de celui de Van Groeningen. Face obscure du miroir des Ch’tis, la Merditude reflète un lieu, un temps précis, mais trouverait pareil sujet en d’autres temps, d’autres lieux. Quant à l’éclairer jusqu’à en faire une parabole d’espoir, c’est une autre, et vieille histoire.

La Merditude des Choses, film réalisé par Felix Van Groeningen.




NOÊL DANS LE RÉTRO (05/01/10)

Concerts de Noël, Nouvel An et autres musiques de saison.

Abondance de Messie outre-manche, et quelques révélations. Mis en scène à l’English National Opera ou, Sing Hallelujah, chanté simultanément, ou presque, dans toute la Grande-Bretagne par 450 chœurs auxquels étaient invités à se joindre tous ceux qui le souhaitaient, quelque soit leur niveau vocal. Aussi, au Royal Albert Hall, et pour une seule représentation, Not the Messiah, oratorio comique inspiré de la Vie de Brian. La manifestation célèbre quarante années du Monty Python's Flying Circus et rappelle davantage Gilbert and Sullivan que Haendel.

Noël au Concertgebouw d’Amsterdam, avec le traditionnel concert de l’orchestre-maison. Dirigé cette année par son chef honoraire, Bernard Haitink. Qui ne descend plus le fameux escalier, mais emprunte désormais le raccourci des quelques marches permettant d’accéder directement à la scène depuis le côté cour. L’un de ces détails, teintés de nostalgie, qui ponctuent la vie du mélomane assidu et lui rappellent, autant qu’un changement de décennie, le temps qui passe.

Nouvel An à Saint-Pétersbourg, où je retrouve, début de La Bayadère, cette ambiance ressentie il y a quelques semaines en assistant, au Marinsky, à une représentation du Lac des Cygnes, et que j’associe depuis toujours aux concerts du Nouvel An à Vienne : abandon bienheureux, poussière flottant dans la lumière d’un soleil d’hiver qui envahit une salle où l’on se rend habituellement après la tombée de la nuit.

Cds de Noël, enfin, dont la pile est chaque année un peu plus haute. Ma préférence allant cette fois au plus kitsch, signé Mantovani*. Qui, avec ses Christmas Medley, Santa’s Sleigh Ride Medley et autre Nativity Medley, éveille le souvenir du Christmas Spectacular au Radio City Music Hall, vu à New York. Starring The Rockettes!

* Annunzio Paolo Mantovani (1905 –1980), fameux chef d’orchestre et spécialiste de musique légère, dont les dégoulinades de cordes constituaient la signature musicale (d’après Wikipedia). Rien à voir avec notre Mantovani national !


LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES (05/01/10)

Lorsque, cessant de le regarder d’une oreille, on accorde un peu d’attention au journal télévisé, on réalise, s’il n’est pas trop tard, à quel processus de conditionnement nous sommes quotidiennement soumis.
Ainsi ce matin, sur France 2, apprend-on que "le gouvernement se dit prêt à engager le bras de fer avec les Grandes Écoles qui choisiront de faire de la résistance" et s’opposeront au principe de discrimination positive selon lequel elles doivent accepter 30% d’élèves boursiers.
Que Roselyne Bachelot nous a fait économiser 350 millions en annulant la commande de 50 millions de doses de vaccin contre la Grippe H1N1. "Ces commandes n’avaient été ni livrées, ni payées, elles sont donc résiliées."
Que le gouvernement va proposer "une nouvelle taxe carbone largement inspirée de l’ancienne".
Que la Bretagne est menacée de coupures d’électricité. La raison ? "La Bretagne ne produit que 8% de ce qu’elle consomme, aucune centrale de production d’électricité thermo-nucléaire n’est installée sur son territoire. C’est une des régions les plus vulnérables au niveau électrique."
Bref, le gouvernement agit, auprès des plus pauvres, pour le bien de notre porte-monnaie. Il ne se trompe jamais. Et s’il propose de développer les centrales nucléaires, c’est évidemment pour notre bien !
Il peut ensuite être question des grévistes, qui paralysent les ports français, du terrorisme, aux États-Unis, du grand froid, en Chine, du vent à décorner les bœufs argentins qui gêne la progression du Dakar, mais – c’est moi qui précise – les rend inoffensifs s’il leur vient l’idée de foncer sur le public.
Et enfin, la nouvelle du jour : l’arrivée sur le marché du Nexus One, sur lequel nous allons tous nous précipiter. Comment pourrions-nous survivre à la possible contamination du paradis français par tout ce qui le menace de l’extérieur si nous n’avions pas dès à présent la possibilité de recevoir nos e-mails en marchant dans la rue, voire en faisant notre footing ? Et si nous n’avons pas l’argent nécessaire à son achat, pas de problème, les banques nous le prêteront. Les banques nous prêteront l’argent que nous leur avons donné afin d’éviter l’effondrement, le leur, et nous le ferons payer, très cher.


LA PHRASE DU JOUR (08/01)

"Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les bonnes erreurs, les erreurs qui ont du talent." (Yuri Bashmet )


EFFICACITÉ DE LA LITTÉRATURE (08/01)

Où il s’avère qu’un livre est infiniment plus efficace qu’un documentaire télévisé lorsqu’il s’agit de nous donner à voir, permettre d’appréhender la réalité.
J’ai hier entrepris de regarder Tsunami, images intimes d’une catastrophe, documentaire traitant du même sujet qu’Emmanuel Carrère dans D’autres vies que la mienne, diffusé la veille par France 3. Et j’ai vite été agacé par la manipulation des documents, réenregistrement des voix, témoignages interpolés, qui donnait à l’ensemble un ton, certes commun à la télévision, mais n’en sonnant pas moins faux.
À l’opposé de celui qui caractérise chaque mot, chaque phrase utilisé par le romancier. Réalisation de ce que celui-ci dit aimer dans son travail : "quand c’est simple, évident, quand ça tombe juste. Et bien sûr quand c’est efficace." J’ai été ému par le livre, mais j’ai vite envoyé le documentaire au panier de mon enregistreur.


LA PHRASE DU JOUR (11/01)

"Il est évident que le rôle de l’art est de soigner les gens. Pas de leur donner quelque chose. Nous sommes dans une phase transitoire. L’art conceptuel, c’est du passé. Ce n’est plus d’actualité. Ca sert juste à remplir les musées. Un changement doit s’opérer. On a besoin d’un autre type d’art. D’un art utile. Son but n’est plus de nous détruire nous-mêmes, ou le monde. Nous avons besoin de construire." (Alejandro Jodorowsky)


EN ÉCOUTANT… (11/01)

Mardi 5 janvier 2010. Écoutant "à la japonaise", partition en mains, je retrouve immédiatement l’œuvre, plus présente, consistante que jamais. Comme si une fois entendue, une musique continuait à se développer en moi, même lorsque je la laisse en veille. Se nourrissant d’autres musiques, expériences.

Souvenir de papier. Samedi 21 mars 1981, 20h, Festspielhaus de Bregenz. Orchestre Philharmonique de Munich, direction Sergiu Celibidache, soliste Arturo Benedetti Michelangeli. Pas de trace de ce concert en ma mémoire. Seules pièces à conviction* un programme, un ticket. Peut-être un jour, le grand âge venant, récupérerai-je quelque souvenir de cette expérience ancienne, au détriment d’un passé récent me filant désormais entre les doigts.

"Mon" concerto de Beethoven ?

Souvenir professionnel. À peu près contemporain du précédent. D’un chef d’orchestre qui s’en prend à un pianiste qui ne tient pas son tempo, lui-même…

Mardi dernier, donc. Orchestre à la traîne. La fonction de chef d’orchestre est l’une de celles où sévit le plus grand nombre d’imposteurs. Dotés certes des atouts leur permettant d’accéder à la fonction, de s’y maintenir et d’en tirer un profit, de faire illusion grâce à un orchestre jouant sans, voire malgré eux. Mais dépourvus de la capacité à transmuer la matière sonore, le potentiel humain de l’orchestre.

Soliste hyperactif. Dont j’avoue qu’il m’a longtemps agacé. Jusqu’à ce que je trouve à son dynamisme une valeur positive, à son engagement quelque chose de touchant. Évolution personnelle correspondant à mon coup de cœur pour la Turquie, et plus particulièrement Istanbul.

Un territoire, mon territoire, là où je me sens chez moi. Dont les frontières, ma "frontière", sont sans cesse remises en question, repoussées.

… en écoutant le 3e Concerto pour piano et orchestre de Beethoven, par le Mahler Chamber Orchestra, direction Daniel Harding, soliste Fazil Say (enregistré l’été dernier, diffusé le 5 janvier sur BBC 3).

*







LA PHRASE DU JOUR (13/01)

"C’est la fonction de la toile que de faire miroir au public." (Olivier Wahl, peintre)


création de deux de mes collègues et moi sur le thème du changement.
Roubaix, 11 janvier 2010, 2m X 1m.


LA PHRASE DU JOUR (14/01)

"A quoi distingue-t-on un régime totalitaire d’un régime libéral ? Dans le premier, on brûle les livres pour des raisons idéologiques, dans le second pour des raisons économiques." ("Bûcher plus", article paru ce jour dans Libération, où Édouard Launet fait écho à une information selon laquelle les retraités britanniques utiliseraient désormais, pour se chauffer, des livres soldés, combustible idéal et beaucoup moins coûteux que le charbon).


LA PHRASE DU JOUR (15/01)

"Il y a dans cette soupe de chasse aux sorcières des relents de France moisie, dénonciatrice, inquisitrice." (Jean-Michel Ribes, Directeur du théâtre du Rond-Point, ce jour dans Libération, à propos de la réaction du "landerneau théâtral" à la nomination de Jean-Marie Besset à la tête du CDN de Montpellier.)

La citation d’une phrase ne signifie pas nécessairement que j’en approuve le contenu. Juste qu’elle m’a attiré mon attention.
En l’occurrence, je ne connais pas suffisamment le dossier pour affirmer que je [ne] suis [pas] d’accord avec Jean-Michel Ribes. Mais dans un monde sclérosé faute de la remise en question qui lui permettrait de garder le contact avec un réel en constante évolution, il me paraît apporter un peu d’air, de liberté.


D’UN LION L’AUTRE (15/01)

Il est entre autres question, cette semaine dans la revue de presse musicale hebdomadaire de l’IMC*, de lions, de chefs d’orchestre, de Pierre Boulez, 85 ans, "lion en hiver qui continue de rugir, mais plus tranquillement", de Robin Ticciati, jeune "ébouriffé" de 26 ans alliant "charme adolescent et maturité professionnelle".

Interview de Pierre Boulez dans le Chicago Tribune à l’occasion de l’hommage que lui consacre le Chicago Symphony Orchestra. Où Boulez parle d’expérience. Celle que lui reconnaissent désormais les musiciens d’orchestre, ce qui facilite son travail avec eux. Celle qu’il a acquise en dirigeant sa propre musique et celle des compositeurs du XXe siècle dont il se sent proche – Schoenberg, Berg, Webern, Stravinsky, Bartók, Debussy et Ravel –, qui lui a donné un sens de ce qu’il est possible de réaliser avec un orchestre, appris comment ces compositeurs exploitent leurs idées musicales, ce qu'il dit avoir trouvé très intéressant pour son propre travail de compositeur.
"La religion n’est pas ma tasse de thé. Mais j’ai la religion de l’art. Vous pouvez exprimer vos sentiments humains à travers la musique, c’est essentiel pour moi. Si la musique n’est que la construction d’une pensée logique, ce n’est pas très intéressant. J’aime les compositeurs qui atteignent le juste équilibre entre le sentiment et une organisation musicale qui renforce ces sentiments. Pour moi, les derniers quatuors de Beethoven sont un modèle pour réaliser cela. Je me sens très proche de cette musique."
Au cours de cette interview, le lion décoche l’un de ces savoureux coups de patte sans lesquels il ne serait plus Boulez, et que je ne me risquerais pas à traduire. L’objet de son attaque ? John Adams, "a mannerist, a niche composer, a master with a very small hammer", et son opéra The Death of Klinghoffer , "bad film music".

Robin Ticciati, qui vient de faire ses débuts en tant que chef d’orchestre principal du Scottish Chamber Orchestra, appartient à cette nouvelle génération de chefs d’orchestre "exceptionnellement talentueux, dynamiques et charismatiques", qui galvanisent la musique classique et participent à "un nouvel âge d’or des orchestres britanniques".
Des observateurs privilégiés voient la tendance s’étendre aux Etats-Unis et à d’autres pays. Il est urgent qu’elle touche la France, car on ne voit pas quel lionceau pourrait y remplacer le vieux lion, le temps de l’année sabbatique qu’il a prévu de consacrer à l’achèvement de ses Notations.

* International Music Council, Conseil International de la Musique (UNESCO) :
http://www.imc-cim.org/
** The lion in winter still roars but more quietly, CSO celebrates Pierre Boulez's 85th birthday with same fervor he used to climb to the top / John von Rhein / Chicago Tribune :
www.chicagotribune.com/entertainment/music/chi-0104-boulezjan05,0,5686950.story
*** Young faces on the podium are adding verve to Britain's orchestras / The Guardian :
www.guardian.co.uk/music/2009/dec/13/young-faces-of-britains-orchestras


PHRASE(S) DU JOUR (15/01)

Il y a dans Gloire, roman en neuf histoires de Daniel Kehlmann, matière à citations. Passages où en quelques lignes il dessine un personnage de façon tellement pertinente qu’on a envie de les partager. Mais tout ceci ne dit rien d’un style qui évolue d’une "histoire" à l’autre, de la composition de "neuf histoires" qui se recoupent de multiples façons, des rencontres entre auteurs et personnages, bref, de tout ce qui nourrit le plaisir du lecteur.

un acteur :
"Il soupçonnait depuis longtemps que le fait d’être photographié altérait son visage. Est-ce que réellement, chaque fois que nous étions filmés, une autre personne prenait vie, une copie imparfaite qui nous dépossédait de nous-mêmes ? Il lui semblait que seule une petite partie de lui-même avait survécu à toutes ces années de célébrité, et qu’il lui suffisait désormais de mourir pour se retrouver à la seule place qui lui appartenait : dans les films et sur les innombrables photos de lui. Enfin ce corps qui continuait de respirer, d’avoir faim et d’errer ici et là sans raison ne le gênerait plus – un corps qui de toute façon ne ressemblait pas beaucoup à celui de la star de cinéma. Il fallait tant de travail et de maquillage, d’efforts et de remodelage pour qu’il ressemble vraiment au Ralf Tanner qu’on voyait sur l’écran."

un fonctionnaire :
"Et c’était là l’autre chose qui m’étonnait : tout le monde se moque des fonctionnaires, des bureaucrates, des ronds-de-cuir et des tigres de papier. Or c’est bien ce que nous sommes ! Mais chaque employé se prend pour un artiste et un anarchiste, une âme libre, un être qui dissimule sa folie et ne connaît ni norme ni contrainte. Le royaume des cieux fut un jour promis à chacun de nous et personne ne veut comprendre qu’il fait partie depuis longtemps de ceux auxquels il n’a jamais voulu appartenir, qu’il n’y a plus rien d’exceptionnel en lui et que c’est précisément le sentiment d’être différent qui fait de lui un cas banal."

Des histoires :
"Des histoires dans des histoires dans des histoires. On ne sait jamais où l’une finit ni où l’autre commence ! En vérité, elles se confondent toutes. Elles ne sont clairement séparées que dans les livres !

Daniel Kehlmann, Gloire, roman en neuf histoires, traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, février 2009.


COULEURS CARMEN (17/01)



J’ai failli, hier soir, rater l’ouverture de Carmen, ne me sortant qu’in extremis de l’embouteillage, probablement alimenté par les voitures de tous ceux qui ne voulaient rien rater des soldes dans la grande surface voisine, qui empêchait d’accéder normalement au cinéma où l’opéra était diffusé en direct du Metropolitan Opera de New York.
Pas de soldes au Met, mais une débauche de moyens qui fait du décor de cette production, plus encore que de celui des productions maison habituelles, l’un des plus mauvais investissements qui soient. Tant de moyens matériels, humains, pour un résultat artistique aussi maigre ! Faut-il en déduire que les spectateurs sont plus sensibles aux moyens employés qu’au résultat obtenu, et que c’est cela qui remplit les salles ?

[entracte :
- appréciation : "la plus complète des Carmen" (Roberto Alagna à propos d’Elīna Garanča, qui chante Carmen à la place d’Angela Gheorghiu, initialement annoncée)
- image : présentatrice en gros plan, appelant à la générosité des spectateurs, numéro de téléphone, adresse internet apparaissant au bas de l’écran, non au profit des sinistrés d’Haïti mais pour que le Met puisse continuer à produire de grands spectacles.]

La mise en scène, excepté l’introduction de quelques numéros dansés plutôt réussis, n’apporte rien de son côté.
Quant au ténor, donc, il chante tout de la même voix, du même timbre, sans style et avec une justesse souvent approximative, se contentant de réduire le volume en de rares moments, d’émotion ?
Comme prévu, c’est dans la fosse que s’accomplit le miracle de la musique. Grâce à un chef qui, l’air de rien, tire de son orchestre des couleurs inouïes, déploie une dynamique d’une rare ampleur, pure musique où s’incarne le drame dont la scène n’est que la caricature.*

Vu la veille, vendredi 15 janvier, La constellation consternée, du chorégraphe Thomas Lebrun. Qui a entre autres qualités celle de bien choisir ses musiques, et ceux qui les mettent en forme. À un bémol près, la diffusion à niveau constant, fort, trop fort, qui rappelle la modulation automatique d’antan et, par exemple, prive l’Adagio de Barber de la force dramatique qu’il doit à son long crescendo.
Côté danse, des solos réussis, surtout lorsque, moments que j’apprécie, la danse se détache de la musique, générant une tension qui, à son tour donne aux passages plus classiques la force d’une résolution. Apprécié aussi, la diversité des langages utilisés, parfois dans un même mouvement, qui prend alors l’allure d’un collage. Moins accompli, à mon goût, le duo, dont le chorégraphe, m’a-t-il semblé, n’exploite pas le potentiel, et le quintette, un peu… longuet ?**

Vu ce jour, dimanche, 17 janvier, Tsar, film de Pavel Lounguine. Cohérent et d’une certaine efficacité dramatique, malheureusement grevé par une musique de téléfilm fauché.***

[me posent question, les "oh", les "ah" des spectateurs, que déclenchent les scènes de tortures perpétrées par le tsar contre ses sujets. Où je vois une autre forme de censure, refus d’adhérer au réel. Un film est un film, non ?]

* Georges Bizet, Carmen, mise en scène Richard Eyre, décor et costumes Rob Howell, chorégraphie Christopher Wheeldon, direction Yannick Nézet-Séguin, Don José Roberto Alagna… / Lomme, Kinepolis, en direct du Metropolitan Opera de New York, 16 janvier 2010.
** La Constellation consternée, chorégraphie Thomas Lebrun / Roubaix, Le Gymnase (Danse à Lille / CDC).
*** Tsar, film réalisé par Pavel Lounguine, musique de Iouri Krassavine.


PHRASE(S) DU JOUR (19/01)

"La joie, c’est ce dont on a le plus besoin. Il y a la joie de la danse, et celle de la musique."
Et aussi :
"Jean Cocteau nous avait dit : si tu veux être célèbre, tu vois ce qui se fait, tu fais le contraire et tu attends une génération. Alors, quand nous avons commencé, il y avait l’électronique qui commençait, et tout le monde faisait de l’électronique, et nous on a continué à faire des instruments classiques acoustiques. Et après une génération, maintenant, les gens reviennent à l’acoustique, cherchant à faire des instruments de musique sans l’électronique, et on revient à ce que nous faisions il y a quelques années. C’est curieux, le retour des choses, comme une roue qui tourne."

(François Baschet : 2 frères – un accord, Le monde de Bernard & François Baschet, film documentaire de Ingo Rudloff, hier soir sur Arte).


LA PHRASE DU JOUR (20/01)

"L’usine et la salle de concert sont le point d’aboutissement de la rationalisation croissante de la musique et du travail, mais d’une rationalisation formelle et toute de surface ; pas plus que l’on n’interroge les ouvriers sur la façon dont ils vivent le travail on n’interroge les auditeurs sur ce qu’ils éprouvent au concert ; dans les deux cas les conventions et l’hypocrisie sont de règle." (Jean Molino, Musique et travail / Musiques, une encyclopédie pour le XXIe siècle, Volume 3, Musiques et cultures, sous la direction de Jean-Jacques Nattiez, Actes Sud / Cité de la musique)


PHRASE(S) DU JOUR (23/01)

"ce que dit cet ouvrage [Artistes 2020, Variations prospectives], c’est que le grand A [d’Artiste] n’existe plus" (Gilles Castagnac, directeur de l’Irma)* / "Chez Monsieur Gaultier, tout est possible. Il a plein d’idées, son esprit est magnifique, donc voilà il utilise toutes les matières. J’appelle ça de l’amour. On est amoureuses de ça." (Claudia, "la Reine du crochet")**

* BIS, Nantes, 21 janvier 2010.
** Le Jour d’avant, 2/4, Jean-Paul Gaultier, Arte, le même jour.


BIS NOTES (23/01)

BIENNALES INTERNATIONALES DU SPECTACLE

Nantes, les BIS, c’est pour moi la découverte d’artistes nouveaux, de démarches nouvelles, l’élargissement de mon territoire.
C’est aussi un état des lieux, et les remises en question qu’il entraîne, parfois.
Des débats, petits, grands, où sous des habits divers, c’est le plus souvent de tenir qu’il s’agit, plutôt que d’avancer. Loin, très loin du renouvellement permanent que l’on attend de créateurs.
Des discours aussi, institutionnels, insupportables. Sauf quand, exceptionnellement, l’exaspération provoquée par l’absence de contenu, ou le conformisme, cède à l’admiration pour le numéro du grand professionnel. Jean-Marc Ayrault, voire Georges-François Hirsch.
Quant à Yvan Renar, il emporte l’adhésion en enchaînant les formules, avec conviction. Mais ne répond pas à "la" question, celle que lui pose pourtant Anne Quentin, animatrice du débat auquel il participe : "Est-ce à dire qu’il ne fallait rien changer ?"
Et puis, au détour d’une rencontre, surgit un François Ribac, qui active, enfin, la réflexion, et laisse entrevoir une avancée.

instantanés

JOUR 1 (20 janvier)

GRAND DÉBAT "Création, diffusion, politiques culturelles… Le spectacle vivant face à la crise"
- "on a aujourd’hui la responsabilité de tenir face à la crise, mais aussi d’inventer" (Florian Salazar-Martin, maire-adjoint à la ville de Martigues, vice-président de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)
- "il n’y a pas de crise du public" (Pascal Rogard, directeur général de la SACD)
- de la baisse de la TVA sur la restauration, qui a coûté à l’État l’équivalent du budget de la Culture

RENCONTRE "Pratiques émergentes et création : regards croisés Québec-France-Belgique"
- "la puissance du contenu déchire toutes les barrières" (Richard Castelli, Epidemic)
- "avec les nouveaux moyens, la pyramide des artistes potentiels est beaucoup plus large [..] mais le talent reste tout aussi rare" (Patrice Bonaffé, Pépinières européennes pour jeunes artistes)
- "faire de la recherche en art, ce n’est pas payant, mais c’est nécessaire" (Daniel Danis, Compagnie Daniel Danis)

DISCOURS
"un sursaut collectif est nécessaire [..] il faut qu’il y ait une mobilisation [..] la culture devrait montrer la voie à la politique [..] Il ne faut pas que la France ait peur de s’ouvrir au monde. [..] ayons confiance dans la diversité culturelle." (Jean-Marc Ayrault, Député-Maire de Nantes, Président de Nantes Métropole)

GRAND DÉBAT "Diffusion internationale : du rêve à la réalité"
- "[il faut] que les jeunes compagnies prennent des risques " (Brigitte Burdin, co-directrice de la compagnie Transe Express)
- "investir du temps et de l’argent [..] ça vient pas tout de suite" (Alain Paré, directeur de CINARS – Conférence internationale des arts de la scène à Montréal)
- "la notion de risque, d’effort, qui est importante" (Francesc Casadeus, directeur du Mercat de flores de Barcelone)
- "les programmateurs sont tellement sollicités" (Alain Paré)

SPECTACLE
Yann Perreau, l’énergie d’un Bénabar, en plus "poète", "artiste", et puis Québécois. Scotché, COUP DE CŒUR.

JOUR 2 (21 janvier)

DISCOURS
"le travail ne manque pas" (Georges-François Hirsch, Directeur général de la création artistique / Ministère de la culture et de la communication)

GRAND DÉBAT "Réforme des collectivités et des financements publics : quelles conséquences pour la culture et les artistes ?"
- "si l’Etat hésite, on voit vite les collectivités bégayer […] c’est un conseil national de la résistance qu’il faut mettre en place […] c’est pas la culture qui coûte cher, c’est l’absence de culture qui coûte cher à un pays comme la France […] l’art et la culture sont des armes de construction massive […] le mot désespoir n’est pas politique […] remercie [les participants aux Biennales] d’avoir fait entendre le murmure culturel dans le vacarme marchand" (Ivan Renar, sénateur du Nord, président de l’Association Française des orchestres (AFO)
- "la vraie réforme, celle que nous appelons de nos vœux [..] c’est celle qui va responsabiliser les acteurs [..] il faut faire confiance aux territoires pour s’organiser [..] que les choses soient mieux coordonnées, adaptées à la réalité de nos territoires" (Vincent Eblé, président du Conseil général de Seine-et-Marne, président de l’Association des départements de France (ADF)
- "le mérite de Monsieur le Président de la République, c’est de nous avoir réveillé" (Guy Saez, directeur de recherche au CNRS, directeur de l’UMR PACTE, Université de Grenble-CNRS)

RENCONTRE "Artistes 2020 : variations prospectives"
où François Ribac évoque la remise en question de tous les principes, notions, fonctionnements qui avaient cours jusqu’à présent : des rapports élus/administrés, artistes/non-artistes, amateurs/professionnels ; de l’idée de programmation, de la prescription, tout le monde pouvant désormais devenir prescripteur ; de la propriété intellectuelle, qui a aussi pour conséquence l’interdiction, pour l’Afrique du Sud, de disposer de médicaments ; de la logique de la rémunération des artistes
J’y reviendrai dès que j’aurai lu la contribution de François Ribac à l’ouvrage Artistes 2020, Variations prospectives.

GRAND DÉBAT "Développement durable et filière culturelle : le temps de l’action !"
"le meilleur déchet c’est celui qu’on ne consomme pas"...


L'UN ET L'AUTRE (27/01/10)

Où – revue de presse musicale de l’IMC / 20 janvier 2010 – il est question

- du premier programme virtuel de compositeurs en résidence, initié par l’IAMIC [International Association of Music Information Centre]. Qui permet de diffuser auprès de spécialistes, mais aussi d’un public plus large, une information au sujet de compositeurs, de leur travail. De dialoguer avec eux. Deux compositeurs différents chaque mois, de différents pays, styles. [1]

- de Valery Gergiev, à propos d’un article du Times où il se livre à un vaste et passionnant tour d’horizon. Horizon en évolution puisqu’il affirme ne pas pouvoir continuer à diriger éternellement les trois mêmes symphonies de Tchaïkovsky, “enough is enough”. [2]

- des succès japonais de l’ACO [Australian Chamber Orchestra], dont on a dit qu’il combinait l’énergie et la vibration d’un groupe de rock, et l’habileté d’un ensemble de musique de chambre de haut niveau. [3]

- des festivals australiens et de ce qui les distingue des festivals européens ou nord-américains. Occasion unique pour beaucoup d’Australiens de voir des spectacles venus de l’étranger, que l’éloignement leur interdit d’aller voir sur place. Occasion de valoriser, en les inscrivant aux mêmes programmes, les productions locales, etc. [4]

- du MTEC [Music Talks Educational Center], première école virtuelle pour musiciens, paroliers, producteurs et propriétaires de studios. Au programme : développement artistique, entreprenariat et développement artistique. [5]

- des 52e Grammy Awards qui, avec la campagne publicitaire "We're All Fans", exploitent le filon des réseaux conviviaux : "Fans have always been the driving force of music, but with the rise of social media they are now more powerful, more connected and more influential than ever." (Patrick O'Neill, Executive Creative Director at TBWA\Chiat\Day\Los Angeles) [6]

- des retransmissions d’opéra. [7]

- d’Ivo Josipović, compositeur et président nouvellement élu de Croatie. [8]

- de Tod Machover, compositeur qui, à l’aube de 2010, se demande s’il y a encore une technologie musicale à inventer, ou s’il faut que notre imagination musicale et notre culture artistique se l’approprient. "La réponse est l’un et l’autre." [9]

- d’un guide de survie pour faire de la musique à l’âge d’Internet. [10]

- de la distribution aux militaires de tickets leur permettant d’accéder à Covent Garden, et de la peur qui empêche encore certains d’y entrer : "The opera house is usually seen as tremendously grand. It's not grand, the arts are not grand, the people who work in them are not grand, they are ordinary people." (Joanna Lumley, l’une des responsables du programme) [11]

et de bien de choses encore.

1. IAMIC virtual composers in residence programme / IAMIC
www.iamic.net/news/iamic/iamic-virtual-composers-residence-programme
2. Valery Gergiev slows the tempo, The principal conductor of the London Symphony Orchestra says he is determined to slow down his frantic lifestyle / Richard Morrison / The Times
entertainment.timesonline.co.uk/tol/arts_and_entertainment/music/article6983858.ece
3. The Australian Chamber Orchestra showcases ‘Creative Australi’ in Nisekon, Japan / Music Council of Australia
www.mca.org.au/web/content/view/427/2/
4. Festivals are so much more than a cluster of events / Alison Croggan / The Australian
www.theaustralian.com.au/news/arts/critical-mass/story-e6frg8n6-1225818790568
5. MTEC, The Music Industry's First Virtual Reality School For Musicians And Recording Artists / mi2n
www.mi2n.com/press.php3?press_nb=126297
6. The 52nd Annual Grammy Awards Harnesses The Power Of Social Media With "We're All Fans" Ad Campaign / mi2n
www.mi2n.com/press.php3?press_nb=126338
7. Opera's Unlikely Embrace of the Telecast / George Loomis / New York Times
www.nytimes.com/2010/01/13/arts/13iht-LOOMIS.html?ref=arts&pagewanted=all
8. CISAC welcomes election of composer as president of Croatia
9. On Future Performance / Tod Machover / New York Times blog
opinionator.blogs.nytimes.com/2010/01/13/on-future-performance/?ref=opinion
10. Bobby Owsinski's MUSIC 3.0: A Survival Guide For Making Music In The Internet Age A Survival Guide For Making Music In The Internet Age / Bobby Owsinski / mi2n
www.mi2n.com/press.php3?press_nb=126305
11. Royal Opera House hosts free event for troops, Venue dedicates a day to bring opera and ballet to armed forces in support of charity / Mark Brown / The Guardian
www.guardian.co.uk/music/2010/jan/11/royal-opera-house-tickets-troops


VU, ENTENDU CES JOURS DERNIERS (27/01/10)

comme un canevas inachevé, réalisé ici, laissé là à l’état d’esquisse, personnages, déroulement (Complices, film réalisé par Frédéric Mermoud)

pas question de découverte, en tout cas de nouveauté, s’agissant de B.S. Johnson. Écrivain mort en 1973 et sur qui une récente actualité éditoriale a attiré mon attention. Explorateur de formes inédites, qui suscitent d’emblée l’intérêt, même si leur réalisation, c’est l’impression que j’en ai au moment où je suis de ma lecture, est un peu en-deçà. De B.S. Johnson, j’ai lu Chalut, où l’auteur fait du récit de vingt jours passés sur un chalutier, le cadre d’une remontée de son passé, dans le but de s’en libérer. Je lis actuellement Les Malchanceux, livre dont les 29 chapitres sont imprimés séparément, réunis dans un coffret, et peuvent être lus dans n’importe quel ordre / COUP DE CŒUR

souligne… ici d’un trait, ajoute là une touche, n’améliorant qu’à la marge une réalisation instrumentale qui se suffirait à elle-même (France 2, Europa Concert 2009, Orchestre philharmonique de Berlin, dirigé par Riccardo Muti) /
image 1, retraité époussetant son intérieur ; 2, thanatopracteur s’efforçant de rendre le défunt présentable ; pas plus brillant s’agissant de l’état de la musique… classique.

"C’est toujours les montagnes russes, avec moi." (France 4, Taratata, Robbie Williams)

comme… un docu-fiction télé mâtiné de bd, gentil (Gainsbourg – (vie héroïque), film réalisé par Joann Sfar)

images remplaçant les tableaux de l’ami mort, manquant de vitalité, d’évidence ; à revoir ? dans le contexte d’une salle de spectacle ? (dvd Pictures reframed, images de Robin Rhode, sur les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, interprétés en direct par Leif Ove Andsnes)

au-delà de l’anecdote, ingrédients, mise en œuvre, etc., le bonheur que (me) procure une réalisation pleinement aboutie… évidente (A Serious Man, film réalisé par Joel et Ethan Coen) / COUP DE CŒUR

petit roman malin, roman dans le roman, malin à moitié, léger et lourd à la fois, un peu indigeste ( Paris-Brest, roman de Tanguy Viel)

corps, geste parfaitement réalisés ; mélange d’ordinaire et de spectaculaire qui finit par l’emporter ; incongruité des applaudissements, saluts finaux ; question ouverte, créativi[e]té (Out of Context – for Pina, ballets C de la B, concept et mise en scène Alain Platel, récemment à Villeneuve d’Ascq, La Rose des Vents) / COUP DE CŒUR /
réflexion 1, perfection, corps, gestuelle, d’un danseur monopolisant l’attention aux dépens des huit individus, ordinaires, qui occupent aussi l’espace, écho au déroulement de la pièce dans son ensemble, où ordinaire et ordinaire transcendé se trament sans plus de logique que tout se dont est constituée la vie, même ; 2, spectateurs riant, toussant, refusant d’assumer leur condition, d’adhérer à ce qui, au-delà du spectacle, en conserve le cadre, caduc ; "imaginer un nouveau pacte" ?

autre film bien réalisé, usant sans retenue des bonnes vieilles ficelles hollywoodiennes – et ça (je) marche – ; ne dissipant pas, pourtant, le hiatus qui demeure entre un tel film et son sujet ; qu’on entend dans une musique "de film américain" colorée de chant, rythmes sud-africains (Invictus, film réalisé par Clint Eastwood)

aussi, parce que je l’avais annoncé, deux cds à la belle affiche, cris d’hier et d’aujourd’hui transformés en musique, grevé par une voix qui m’est insupportable, et dont je conviens, bien évidemment, qu’elle peut plaire à d’autres (L’écrit du cri, Renaissance & 19th to 21st-Century Songs / Ensemble Janequin) ; duos pour violon et violoncelle, programme sans surprise, sinon celle, négative, d’une musique – indice – dédiée par le compositeur au duo vedette, inconstante et sans saveur, et dont je etc. (cd Inventions, Duos pour violon & violoncelle / Renaud & Gautier Capuçon). Le nom du chanteur ? du compositeur ?


2020 (29/01/10)

Dans Artistes 2020, variations prospectives*, François Ribac décoche quelques traits pertinents. Rappelant ainsi à "ceux qui crieraient au piratage [..] que ce sont justement l’industrie musicale et les Etats qui ont imposé le passage au numérique et contraint les consommateurs à changer d’équipement et à racheter leurs disques au prix fort [et] négligé les impacts de la suppression physique de la différence entre la copie et l’original".
Plus important, François Ribac décrit un monde où "la séparation entre les spécialistes et les profanes est de plus en plus problématique", "la diffusion de la musique enregistrée a[yant] permis à nombre d’amateurs de devenir de solides experts [..] tendance accentuée par l’essor des réseaux numériques".
S’agissant de création, il constate que "nombre de révolutions musicales [..] ont été conçues en dehors des circuits professionnels [..] une innovation n’émerge pas forcément des laboratoires des firmes [..] la créativité [..] n’est pas nécessairement connectée avec "l’excellence artistique". D’ailleurs, "il y a belle lurette que les grandes firmes discographiques ne cherchent plus elles-mêmes les "nouveaux talents" mais confient ce travail à de petites firmes qui – si le succès advient – cèdent leurs poulains aux plus offrants."
Lors de son intervention dans le cadre des BIS, François Ribac a évoqué la disparition de la prescription, en particulier celle exercée par un individu qui convoque un public en un lieu, un temps donné, pour lui donner à voir un spectacle qu’il a choisi.
Les "fondations du pacte sont obsolètes et son application est souvent contestable [..] la rhétorique – quasi religieuse – de la "création" est caduque." Dès lors il s’agit d’imaginer un nouveau pacte, d’"inventer un nouveau contrat pour la musique". De "trouver des façons où la stabilité [..] et la souplesse [..] pourraient coexister", faire confiance aux amateurs pour remettre en cause les termes du partage entre les professionnels et le public. Alors, on reconnaîtra que "les profanes avaient perçu des choses que les experts n’avaient pas vues, voire parfois dissimulaient."

* François Ribac, Un nouveau contrat social, dans Artistes 2020, variations prospectives, ouvrage collectif réalisé par l’IRMA.


MUSICIENS PARTENAIRES (29/01/10)

Dans un article publié le 23 avril par le Wall Street Journal, repris le 27 dans la revue de presse de l’IMC, il est question des difficultés auxquelles sont actuellement confrontés les grands orchestres symphoniques américains. Avec des ressources en forte diminution et des dépenses difficilement compressibles – "Vous ne pouvez pas réduire les dépenses d’un orchestre en licenciant la moitié des musiciens" – il leur faut trouver un autre modèle financier. Et cela nécessite, selon l’auteur de cet article, que les managers fassent des musiciens, des partenaires à part entière.

Too Big to Succeed? These are frustrating times for U.S. symphonies / Andrew Manshel / Wall Street Journal
online.wsj.com/article/SB10001424052748704320104575015042909194642.html?mod=WSJ_ArtsEnt_LifestyleArtEnt_4


PHRASES DU JOUR (31/01/10)

"C’est le problème de l’art contemporain, que les spectateurs viennent voir avec une image dans la tête. Ce besoin de coller des étiquettes ! [..] Un artiste qu’on peut situer n’est jamais bon. [..] J’ai honte de l’artiste qui parle de l’art. J’aime bien l’art pour la vie. [..] ça m’énerve qu’on parle d’art français. C’est totalement idiot." (Christian Boltanski)*

"les choses ont le sens qu’on veut bien leur donner, ce qui prouve bien que c’est absurde, tout ça, ce besoin de tout vouloir expliquer." (B.S. Johnson)**

"Aujourd’hui, [en Europe,] il y a une vraie sensibilité musicale classique. C’est peut-être qu’on a mis juste dix ans à se remettre de Rondo Veniziano.. parce que, finalement, aujourd’hui, avec le recul, ça marche, mais il y a eu un moment, où la musique classique, d’un seul coup, ils ont voulu mettre une batterie dessus, et ça a fait tellement de mal que pendant dix ans.. […] Le mur de Berlin, pour moi, c’est peut-être une des fois où, c’est la première fois où j’ai.. enfin, voir Rostropovitch au mur de Berlin, c’est le moment où la musique classique est devenue contemporaine. Et les Allemands.. s’il y a une force qu’ils ont intégrée, c’est que la musique classique est contemporaine, enfin tout art est contemporain, ou a été contemporain.. La musique classique, ça a été assimilé comme quelque chose d’austère et de, alors que ça a été une rébellion énorme.." (Thomas Mars)***

* «La légèreté est la plus belle chose», par Vincent Noce / Libération, 29 janvier
** Les Malchanceux,1969, traduction Françoise Marel, Quidam Éditeur, 2009
*** chanteur du groupe Phoenix / One Shot Not, Arte, 28 janvier


FÉVRIER

L’AUTRE NUIT (05/02/10)

extrait d’un dialogue entendu l’autre nuit sur Arte*:

DK : On croit que le temps permet de faire le tri, mais c’est faux. Beaucoup de bons livres sont oubliés, de mauvais livres restent. Le temps n’arrange rien.

DK : Quand les Espagnols ont débarqué au Mexique, ils n’étaient pas supérieurs aux Aztèques, mais ils avaient l’écriture. Ca a beaucoup impressionné les Aztèques. Ils ont inventé un mot pour "écriture", qui signifiait : "le pouvoir de parler aux absents". Parler à ceux qui ne sont pas là. Non seulement c’set une belle image, mais ça explique aussi en quelques mots pourquoi les lectures publiques sont absurdes. On perd cette magie qui permet de parler aux absents. On prétend qu’il est important d’être là, alors que c’est le contraire.

DK : On passe du jour au lendemain du statut d’écrivain confidentiel à celui d’auteur grand public. Tout ça parce qu’un livre a eu du succès. Du coup, on a peur que les gens pensent qu’il ne vaut rien parce que c’est un best-seller. Mais on a le même réflexe. On n’a pas envie de lire les autres best-sellers. Ca peut même aller très loin. Un jour, en montant dans un avion, j’ai vu une femme qui lisait Les Arpenteurs du monde. Ca m’a fait plaisir, mais j’ai aussi pensé : "Pourquoi lire un best-seller" ? Comment ai-je le culot de penser ça ? C’est très bizarre, parce qu’on a la même aversion pour les best-sellers. On fait comme tout le monde.
JH : D’une certaine façon, on souffre aussi de la désaffection de tous ces lecteurs qui se réjouissaient d’être les seuls à vous connaître.

JH : Je me rassure en me disant que les critiques font partie du jeu. [...] Il faut qu’il y ait des méchants.

JH : le cinéma est arrivé et il a pris la place du théâtre. Du coup, le théâtre réagit comme le jazz : face à un concurrent, il n’évolue plus. Le théâtre bourgeois est resté figé, il ne va plus de l’avant. Toutes les pièces datent de cette époque.
DK : On utilise la mise en scène pour simuler la modernité, parce qu’on manque de pièces de théâtre modernes. […] Aujourd’hui, le seul art moderne qui ait de l’importance, c’est le cinéma.

* Au coeur de la nuit avec… Daniel Kehlmann et Josef Hader. / Arte, 2 février.


INFORMER, INFORMER, EST-CE QU’ILS ONT... (06/02/10)

"Ça fait un an qu’on bosse sur l’image de Biolay et là ça ne rentre pas du tout dans notre stratégie." (un responsable de Naïve se plaignant de ce qu'un journaliste de Libération a évoqué, dans son article, un Biolay périmé, et non le Biolay nouveau. Avait certainement oublié de regarder Taratata !)


ENTENDU À LA TÉLÉ (07-08/02/10)

"La culture va de pair avec la générosité, c’est-à dire le sens de la collectivité, la solidarité, et la défense des humbles et des opprimés. C’est un moyen de combattre pour l’égalité, de lutter contre les injustices. C’est aussi ça, la culture. Ce n’est pas seulement le savoir, ou la connaissance. L’érudition, c’est tout à fait autre chose. Aujourd’hui, il y a une faiblesse, un laxisme, de la part des milieux culturels.
C’est notre façon de lutter, de militer. En donnant l’exemple, on veut mobiliser les intellectuels, pour qu’ils prennent position, qu’ils s’engagent, eux aussi. Et puis, on veut surtout transmettre une mémoire, parce que c’est la base de tout. La télévision a détruit le savoir. Elle prône le mensonge, l’hypocrisie, la dissimulation. Elle véhicule l’idée totalement erronée que la vie serait facile. (Dario Fo, ces jours-ci sur Arte, Metropolis)

"un des personnages de Génération X de Douglas Coupland le dit très bien, si nous ne faisons pas de nos vies un roman, nous sommes foutus." (Christian Salmon, id.)


UN RÊVE ? (09/02/10)

"il a 11 ans lors de son premier récital, 18 quand il devient le plus jeune lauréat du plus prestigieux concours de violon [..] Un violoniste surdoué, adulé dans le monde entier [..] un maître absolument merveilleux [..] superbe / c’est génial, ils sont formidables, ils sont jeunes [..] c’est merveilleux [..] c’est formidable / c’est le plus jeune jamais nommé aux Victoires / un rêve"*
Faut-il s’attrister de voir se perpétuer, année après année, cette abêtissante attitude consistant, sous prétexte de démocratiser la musique "classique", à la réduire à quelques clichés ? Celui du jeune prodige et quelques autres, qui ont cours dans les studios de télévision où l’on indique aux spectateurs quand faire du bruit, quand se taire. Où une certaine élite réduit les individus à son image, au lieu de les inciter à cultiver leur potentiel. Les privant d'une musique infiniment riche, diverse, au profit d’une Plus Petite Musique Commune.
Faut-il s’attrister, se révolter ?

À noter, néanmoins, les très belles prestations de Bertrand Chamayou et David Kadouch, respectivement dans Saint-Saëns et Mendelssohn. Quant à celles de leurs aînés pianistes Hélène Grimaud et Cyril Huvé, je ne m'y attarderai pas.

* extrait du commentaire des 17es Victoires de la musique classique, lundi, 8 février, sur France 3, en "prime time".


UN ART ACTUEL (09/02/10)

« Que-sais-je ? » n° 3879 : De la vision de l’enfantement dans Feu l’amour, série française (version colorisée).

"L’homme est d’acier ; le tank n’est que ferraille."

Outre Le refuge, qui m’a semblé artificiel, stérile, et laissé complètement indifférent, Lebanon, fusion de drame classique et de grand reportage, inaboutie, mais qui m’a néanmoins touché, remué, j’ai aussi vu cette semaine Brothers, Une exécution ordinaire et Disgrace. Allant, sur des sujets tels que le Moyen-Orient ou l’Afghanistan en guerre, l’Union Soviétique sous Staline ou l’Afrique du Sud au lendemain de l’apartheid, bien plus loin que je ne l’aurais été en visionnant des heures et des heures de journaux télévisés et autres reportages.


LE DESTIN (09/02/10)

"le destin, le destin. Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire."

à quelques lignes du mot "fin" du formidable roman d’Alfred Döblin, tel qu’il se donne à lire dans la nouvelle traduction d’Olivier Le Lay, Berlin Alexanderplatz.

Quelques pages plus loin : "une œuvre d’art qui aide à développer de la théorie sans être jamais théorique, contraint à des actions morales sans être pour autant morale, aide à voir dans le banal l’authentique, partant le sacré, sans être pour autant banale ou sacrée ou s’ériger en je ne sais quelle évocation de l’authentique et foutaises du même acabit, sans être atroce non plus, ce que les œuvres de ce calibre sont pourtant bien souvent." (Rainer Werner Fassbinder)

à suivre


IL ÉTAIT (25/02/10)

Il était la semaine dernière question, dans la revue de presse de l’IMC*,

d’Unexpect yourself, slogan d’une campagne publicitaire commandée par le Philadelphia Orchestra dans l’espoir de retrouver quelque santé économique.
"Le marketing est une question d’argent et d’espoir, un moyen de réimaginer ce qui est, dans l’espoir d’obtenir davantage. Et les temps sont durs pour les orchestres." Mais n’y a-t-il pas contradiction entre cette campagne et ce qu’elle cherche à promouvoir ? "Le Philadelphia Orchestra est à l’opposé de l’inattendu, et incarne au contraire tout ce qu’il y a de solide et de démontré, de beau et de réputé." Le succès ne passe-t-il pas plutôt par l’application d’une recette qui semble réussir à d’autres orchestres : s’attacher un jeune – moins de soixante ans – directeur musical, solide, tonique, imaginer une programmation stimulante, lancer de nouveaux événements attirant des spectateurs qui viendront et reviendront… [1]

de la Musique pour exercices athlétiques, pièce rare de Prokofiev, récemment créée à New York [2]

de chiens dans un parc, évoqués par un Peter Gabriel interviewé à l’occasion de la sortie d’un cd où il interprète des chansons d’autres auteurs, qui en échange interprètent les siennes.
Extraits : "Les artistes doivent se comporter comme des chiens dans un parc. Si vous reniflez quelque chose d’intéressant, suivez-le."
"L’industrie de la musique est morte, mais il y a plein de choses intéressantes qui se glissent hors du cadavre."
[3]

de Two Boys, premier opéra ayant pour thème Internet, composé par Nico Muhly, 28 ans, qui sera créé à l’English National Opera en juin 2011 et au Metropolitan Opera durant la saison 2013-2014 [4]

de petites structures culturelles australiennes mises en difficulté par une nouvelle réglementation destinée à lutter contre la violence liée à l’alcoolisme [5]

d’un orchestre symphonique... en bonne santé, moteur économique de sa ville… dixit son directeur musical [6]

et de bien d'autres choses.

[1] Slogan strikes wrong chord / Karen Hell / Philadelphia Inquirer / www.philly.com/inquirer/world_us/83741557.html
[2] Unearthing Prokofiev: Rare Works Get NYC Debut / Jeff Lunden / NPR / www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=123493505
[3] His Excellency, Peter Gabriel / Iain Shedden / The Australian / www.theaustralian.com.au/news/arts/his-excellency-peter-gabriel/story-e6frg8n6-1225828283978
[4] Muhly commissioned to write Internet-themed opera / Ronald Blum / Associated Press / www.google.com/hostednews/ap/article/ALeqM5ixl9xni7JkAHbYfPoBilKzGcQ2FQD9DQQMV80
[5] Cultural events hard hit by bureaucratic regulations / Marcus Westbury / Sydney Morning Herald / www.smh.com.au/opinion/society-and-culture/cultural-events-hard-hit-by-bureaucratic-regulations-20100208-nmvf.html
[6] Baton Meister Honeck Pitches Pittsburgh to Foreign Businesses / interview du chef d’orchestre par Patrick Cole / Bloomberg / www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601088&sid=axB8fpc0vv44

* Issue 5/2010 17 February 2010.


CINÉMA À LA CAMPAGNE (25/02/10)

De la demi-douzaine de films vus la semaine dernière au cinéma, deux se détachent, qui ont l’un et l’autre trait à la campagne.

Le temps des grâces, formidable documentaire où Dominique Marchais nous livre un état des lieux d’un monde conduit à la catastrophe par l’égoïsme et la courte-vue d’une minorité de profiteurs. Invitation à penser large, à anticiper, à espérer ? Stimulant, en tout cas.

Anders, film de Roberto Castón, qui justifie par son sujet, évidemment, par son humanité, surtout, par sa justesse, qu’on l’ait qualifié de "Brokeback Mountain espagnol." Touchant.


MARS

DU CÔTÉ D’ADELAIDE, SUITE. (05/03/10).

C’était aujourd’hui le dernier des concerts de la série présentée par le festival d’Adelaide sous le titre de Dualités. "Ancien et nouveau, est et ouest, ombre et lumière, ici et là, maintenant et alors", richement conjugués par "quelques-uns des meilleurs musiciens australiens". Dernier aussi des trois concerts de la Série au Crépuscule "Illuminations du cœur". Qui en trois épisodes, "joie", "peine", "gloire", faisant écho aux trois parties du recueil de Biber, enchaînait sonates de celui-ci et musique de cour ottomane. Musiques différentes et pourtant étonnamment proches l'une de l'autre. Rencontre exceptionnellement pertinente, convaincante, réussie.


9

MUSIQUE

Une semaine de musiques, marquée par la diffusion, en direct du festival d’Adelaide, des huit concerts de la série "Dualities". Mélanges culminant avec celui de sonates de Biber et de musiques de cour ottomane. Dont j’ai dit précédemment tout le bien que j’en pensais. (ABC Classic FM)

Côté classique, en différé de l’Alten Oper de Francfort, un concert du hr-Sinfonieorchester, programme comprenant entre autres Also sprach Zarathustra, dirigé par Andris Nelsons. L’un des deux ou trois chefs d’orchestre que je retiendrais sans hésiter si l’on me demandait de citer ceux que je trouve le plus intéressants aujourd’hui (Hessischer Rundfunk 2). Aussi dans ma liste, même si je l’ai trouvé ici moins convaincant que d’habitude, dans une œuvre certes moins valorisante, l’Enfance du Christ de Berlioz, Robin Ticciati, à la tête du Scottish Chamber Orchestra (BBC3).

Côté création, outre l’habituelle livraison de commandes instrumentales et symphoniques, dont celles du festival Eclat de Stuttgart, une intéressante composition radiophonique de DJ Spooky, Terra Nullius (Südwestrundfunk 2). Et aussi Winterreise – titre qui, réflexe conditionné, suffit à susciter mon intérêt – pièce radiophonique développée par Werner Cee en partant de l’œuvre de Schubert (hr2). L’occasion de dire que j’ai aussi découvert, cette semaine, un cd un peu ancien, ReComposed. Où Carl Craig et Moritz von Oswald ont développé, à partir de la musique qu’ils produisent habituellement, et en y plongeant, tels des bouts de tissu dans quelque bouillon de culture, des extraits des Tableaux d’une exposition, de la Rapsodie espagnole et du Boléro, enregistrés par Herbert von Karajan à la Philharmonie de Berlin, une sorte d’hybride très convaincant.

Toujours en provenance de Berlin, l’enregistrement d’un concert du Deutsches Symphonie Orchester Berlin, programme comprenant un 1er Concerto de Mendelssohn idéalement restitué par un Stephen Hough toujours aussi dynamique (ABC). Autres valeurs sûres : Heinz Holliger, enregistré à Budapest avec la Camerata Bern, et Sir Roger Norrington, en direct de l’Alten Oper de Francfort.

Entre bien d’autres choses.

ps : The Ghost-Writer est un bon film, pas un chef-d’œuvre. L’un de ses points forts étant selon moi une musique qui, d’un intérêt intrinsèque relatif, contribue effacement à générer une ambiance propre au film. Remplissant pleinement sa fonction.

ENTENDU À LA TÉLÉ

lundi 1er mars

"Le blues, c’est une musique universelle. Le blues appartient à tout le monde." / Richard Bona / One Shot Not / Arte, 25/02.

mardi 2 mars

mercredi 3 mars

"Depuis que sa maison est sous plusieurs dizaines de centimètres d’eau…" / Journal / France 2, 02/03.
"Pour moi les actualités ne représentent pas la réalité [..] Pour la bonne raison d’abord qu’elles sont assez généralement commandées, je dirais même commanditées, et qu’elles tendent à imprimer dans la tête du public des choses qui ne lui viennent pas forcément." / Pierre Philippe, écrivain / Metropolis / Arte, 28/02.

"Le plan en damier est la prédiction la plus courageuse de la civilisation occidentale. La terre qu’il quadrille est inhabitée. La population qu’il décrit est hypothétique. Les immeubles qui y sont situés sont des fantômes." / Rem Koolhaas / L’histoire de New York, épisode 1 / Arte, 01/03.
"En fait, le quadrillage est une sorte d’ordre qui sous-tend une ville où règne l’anarchie." / Phillip Lopate, écrivain / id.

jeudi 4 mars

"Serge Gainsbourg, Alain Bashung" / Micky Green et Tom McRae, à qui l’on a demandé ce qu’ils aimaient dans la musique française / Taratata / France 4, 03/03.

"la bouillie magnifique", le cœur bouillonnant de New York, selon Walt Whitman / L’histoire de New York, épisode 2 / Arte, 02/03.

vendredi 5 mars

"The promised land flies before us like the mirage. Material progress does not merely fail to relieve poverty, it actually produces it. This association of progress with poverty is the great enigma of our times. It is the riddle which the Sphinx of Fate puts to our civilization and which not to answer is to be destroyed." / Henry George, Progress and Poverty [1879] / L’histoire de New York, épisode 3 / Arte, 01/03.

samedi 6 mars

"Aujourd’hui, on joue Hair comme un show. Mais Hair, ce n’est pas un show, c’est un mouvement." / Hair, Let the Sun Shine in / Arte, 04/03.

"Les gens regardent pour apprendre. Et nous, on crée pour apprendre. C’est le miracle du cinéma. Comment poser la même question différemment ? Au fond, il n’y a pas de réponse. Mais elle peut prendre différentes formes. […] C’est le film [In the mood for love], la réponse ! [..] L’amour, c’est la réponse. Et ce film aussi. [..] Il n’y a pas de film, mais le film est la réponse. C’est la seule réponse possible." / Christopher Doyle / Au coeur de la nuit avec Christopher Doyle et Nonzee Nimibutr / Arte, 19/02.

"Parfois, quand je trouve une œuvre mauvaise, je me force à l’aimer. Je me persuade que ce n’est pas si mauvais. Et ça marche !" / Oda Jaune / Au cœur de la nuit avec Oda Jaune et Lars Eidinger / Arte, 06/03.

"Je trouve que le festival [la Berlinale] reflète la personnalité de Berlin. [..] Et je crois que c’est ce qui plait le plus aux gens." / Oskar Roehler, réalisateur / Metropolis / Arte, 20/02.

dimanche 7 mars

"Vous êtes et nous sommes la musique que nos parents écoutaient ou pas. Nous sommes constitués de ce que nos grands-parents lisaient ou ne lisaient pas." / George Passmore (Gilbert et George) / Tracks / Arte, 23/02.

"Words without thoughts never to heaven go." / Shakespeare, Hamlet / Ed Ruscha / Metropolis / Arte, 06/03.


L’ORCHESTRE DU XXIe SIÈCLE (10/03/10)

Où* il est question de tradition/évolution et de flamenco à travers l’expérience du groupe Ojos de Brujo ; de la réinvention du quatuor à cordes par le Quatuor Kronos ; du possible retour de Lorin Maazel à Munich comme successeur du successeur de Sergiu Celibidache ; des raisons physiologiques pour lesquelles le public bouderait la musique contemporaine ; de la pratique artistique des Australiens et du fait que leur pays accueillera prochainement le 2010 ISCM WORLD NEW MUSIC DAYS FESTIVAL ; du rôle de la musique dans la régression de la délinquance à Medellin ; des économies envisagées par la BBC, en particulier par la réduction du budget qu’elle consacre à son site Internet ; de la désacralisation, cool/pas cool, de la musique classique ; de beaucoup de choses encore, dont l’avenir de l’orchestre symphonique, avec la citation d’un blog où un Américain de Washington** revient sur l’affaire qui agite l’Orchestre National de Lyon.

Aucun de ces sujets ne me laisse indifférent, en particulier l’Australie, que l’audition régulière d’ABC Classic FM dessine à mes oreilles comme une sorte de paradis de la musique classique, mais je me sens tout particulièrement concerné par le dernier de ces sujets. Du fait de mes liens historiques avec l’Orchestre de Lyon, de ce que je sais du directeur général de l’Auditorium, et plus fondamentalement de mon attachement profond à l’orchestre, nourri d’une longue expérience, partagé entre une confiance forte dans le potentiel qu’il constitue pour la société actuelle, et un agacement tout aussi fort devant un immobilisme qui l’empêche de réaliser ce potentiel. Situation qui ne fait que refléter celle de la société en général, où l’on parle beaucoup de changement sans beaucoup changer, d’abord et avant tout parce que ceux qui auraient la capacité de mener ce changement sont souvent les mêmes que ceux qui, profitant du statu quo, ont tout intérêt à entretenir l’illusion du changement plutôt qu’à le mettre en œuvre.

S’agissant de l’orchestre, dont je connais mieux le fonctionnement que celui de la société, il est évident qu’il souffre, entre autres maux, de la domination de celui qui, généralement, cumule les fonctions de chef d’orchestre et de directeur. Ce qui a pour conséquence de multiples aberrations, dysfonctionnements et autres inconvénients. J’y vois en particulier la raison de la prédominance persistante du répertoire, entendu, réentendu, rabâché, sur la création, pourtant seule susceptible de redonner vie au genre symphonique, et de justifier les moyens qu’on y investit. Je développerai tout cela s’il y a lieu.

Quelque soit l’issue de la bataille de Lyon, elle risque, d’après ce que j’en sais, de ne produire que des perdants. Restera alors, en mobilisant les moyens permettant de le mener à bien, à s’attaquer au chantier de l’orchestre du XXIe siècle.

* revue de presse de l’IMC 7/2010, http://www.mca.org.au/mwn_bulletin.php
** The Thorny Business of Conducting in France / Charles T. Downey, Ionarts, 21/02/2010 ; ionarts.blogspot.com/2010/02/thorny-business-of-conducting-in-france.html


10

MUSIQUE



Il y a souvent loin du menu, de l’affiche, alléchante, au concert. De la lecture du programme à l’audition de la musique. Transformant l’enthousiasme provoqué par cette lecture – l’un de mes plaisirs, découvrir une programmation – en une déception qui n’entame en rien le plaisir à venir. Il arrive aussi que le résultat soit à la hauteur de l’annonce.

Affiche de la semaine : Music Discovery Project. Sous-titre : Percussion mania. Au programme : Varèse, Stravinsky, un groupe de rap, un compositeur contemporain, un chanteur, une chanteuse, un dj et… un orchestre symphonique, le hr-Sinfonieorchester [hr pour Hessischer Rundfunk]. Aussi à l’affiche : Martin Grubinger, bonne tête, percussionniste au dynamisme communicatif. Entendu partiellement à la radio, vu entièrement sur le site de l’orchestre. Mélange, sympathique, qui tendrait à nous faire à penser que… qu’il n’y a pas une musique ceci, une musique cela, mais une bonne musique et une mauvaise, une musique qui vit, qui bat, etc. Bref. Et puis j’ai pensé que tout cela n’était pas vraiment nouveau, qu’il y a un quart de siècle, déjà, nous faisions la même chose à l’Orchestre national de Lille, le rap et le dj en moins. Que d’autres évidemment... Sans parler de ce qui se pratiquait au XIXe, au XVIIIe siècles, à des époques beaucoup plus… libres que la nôtre, au moins s’agissant de programmation musicale. Et du coup, le Music Discovery Project avait perdu un peu de son éclat. Me laissant m’interroger sur la pertinence qu’il y a à mobiliser un orchestre symphonique pour accompagner des chanteurs qui le seraient aussi bien, voire mieux (accompagnés) par trois ou quatre musiciens. (Hessischer Rundfunk 2)

Autre affiche alléchante, Schubert à New York, réunissant, mêlant Schubert aux compositeurs américains qu’il a[urait] influencés. Rien moins que John Cage, Morton Feldman, Christian Wolff, Henry Cowell ou James Tenney. Un concert à la Hauptkirche St. Jacobi de Hambourg, le ChorWerk Ruhr, l’Ensemble Resonanz sous la direction de Rupert Huber, concepteur du projet et réalisateur de l’installation constituant la seconde partie. N’ayant entendu de ce concert que cette partie, via Internet, sans idée précise de ce qu’entendirent ce soit-là les Hambourgeois, je ne me prononcerai ni sur la pertinence du projet, a priori séduisant, ni sur sa réalisation. (Deutschland Radio 2)

Autre pièce, dont l’annonce m’avait mis en appétit, Nôise, musique où Ondrej Adamek transpose, transmute la voix, les sonorités, l’esprit du nô. Produisant une musique qui doit une part de sa séduction au fait qu’elle est à la fois de l’une et de l’autre cultures. Pas déçu. (Ensemble Intercontemporain, direction Susanna Mälkki / France Musique)

Aussi entendus : le Concerto pour piano de Judith Weir, qui mêle également, et avec une réussite approchante, les espaces, couleurs, (BBC, Pre-Hear) ; "So zaghaft diese Worte der Nacht" de Daniel Smutny, l’une des deux pièces primées au 54e Prix de Composition de Stuttgart (ECLAT Festival Stuttgart 2010 / SWR2, JetztMusik) ; Wolfgang Rihm (BBC3, Hear ad Now) ; etc.

Tout cela ponctué des habituelles retransmissions "en direct" du Met, samedi Chostakovitch, Le Nez (Deutschland Radio), dimanche Richard Strauss, Ariadne auf Naxos. (ABC)

Pas via Internet, mais sous forme d’un bon vieux dvd, un enregistrement de Stravinsky, 85 ans, répétant et dirigeant la suite de son ballet Pulcinella à la tête de l’Orchestre symphonique de Toronto. "give me more [..] not bad [..] very good. Don’t forget it."


ENTENDU À LA TÉLÉ

jeudi 11 mars "Autrefois, il fallait fournir à l’homme les biens qu’il voulait. Il faut désormais faire en sorte que l’homme veuille les biens pour que la civilisation ne s’éteigne pas. Notre problème n’est pas de produire des biens, mais des clients." / Samuel Strauss / L’histoire de New York, épisode 5 / Arte, 05/03.

"Les figues sont bénéfiques en cas de maladies qui affaiblissent progressivement le patient, ou d’anémies. Elles soignent les inflammations de la gorge et facilitent la respiration. Elles nettoient les reins et la vessie, et maintiennent le ventre souple." / Hildegard von Bingen / La figue, fruit du paradis / Arte, 09/03.

vendredi 12 mars

"comme il était moderne, il nous parle encore de façon moderne aujourd’hui [etc.]" / Claire-Marie Le Gay, pianiste / Un soir au musée, Cité de la musique, Chopin à Paris, l’atelier du compositeur / France 5, 11/03.

à propos du chef d’orchestre : "il faut faire très attention, tout simplement. D’abord à ne pas se tromper soi-même, et à ne pas faire tromper les autres. Et à les rassurer, même."
de l’enseignement : "on jette en effet des graines sur un terrain. Et il arrive que le terrain soit favorable. Il y a des arbres qui poussent sur des pierres. On ne se rend pas compte quand on rencontre les jeunes gens, on ne se rend pas compte de leur potentiel. C’est faux de dire qu’on voit tout de suite. On le voit assez rapidement si on travaille quelque temps avec eux."
finalement : "Finalement, je suis très égoïste. Les choses que je peux décider moi-même, je les maîtrise. Les choses que je ne peux pas décider moi-même, je les laisse aux autres très volontiers, parce que je sais que je ne peux pas en décider, et que même si je voulais en décider, ce sont les autres qui en décideraient pour moi." / Empreintes, Pierre Boulez, le geste musical / France 5, 12/03.

samedi 13 mars

"Je crois que l’Eros ne se limite pas seulement pour lui à la relation entre homme et femme ; cette dimension gouverne aussi sa passion pour l’art. Il y a des tableaux qui sont forts, d’autres non, ou disons des tableaux forts et d’autres moins forts. [..] Il a un tel sens de la qualité absolue. Cela est dû à sa grande expérience et à sa passion pour l’art. Je crois que ce sens tient au coup de foudre amoureux. […] Je crois qu’il est fortement marqué par cette idée que chacun a quelque part un accès très direct à la qualité. Cet accès direct, ce regard premier, pur de tout présupposé [..] Je crois aussi qu’il se laisse lui-même très largement guider par ce regard premier." / Ulf Küster, Conservateur, Fondation Beyeler
"Le danger, c’est la spéculation sur tout ce qui est médiocre. Ca, c’est la catastrophe assurée. [..] Ce qui est de qualité, reste de qualité. Quand on achète des chefs-d’œuvre, même cher, ça reste des chefs-d’œuvre. [.. ] On se trompe pas souvent, quand même. […]
La collection, c’est une manière de vivre [..] c’est monter vers son plus haut niveau possible de compréhension, de soi-même, de la vie, du monde, de l’art, de la société. [..] C’est pas une accumulation. Accumuler des objets, ça n’a pas grand intérêt. Grimper, un étage après étage, pour essayer de comprendre ce qui se passe. La collection ne doit être que culturelle, que humaine, que vivante." / Pierre Cornette de Saint Cyr, Commissaire-priseur, Paris / Marchand d'art, Ernst Beyeler / Arte, 06/03.

dimanche 14 mars

"Le tout virtuel est déjà un peu dépassé. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est le va-et-vient entre le virtuel et la réalité." / Luca di Blasi, critique des médias / Corps tendance virtuelle / Arte, 13/03.

"Il [Jimi Hendrix] s’est beaucoup inspiré des Gnaouas." / Louis Bertignac
"C’est très rare, les gens, même aujourd’hui, et même dans les milieux qui pensent et qui réfléchissent, c’est très rare, la vraie liberté intellectuelle, la vraie liberté de penser." / Marina Foïs, comédienne / Metropolis / Arte, 13/03.


HUMEUR (16/03/10)

Il est des programmations qui mettent en appétit, il en est d’autres qui ne génèrent qu'ennui, ou révolte, c'est selon. Celle de l’Opéra de Paris National de Paris pour la saison 2010-2011 est de celles-ci. Où l’on cherchera en vain l’innovation, la nouveauté, la création, la prise de risque qui justifieraient le soutien de la collectivité. Une création seulement, de Bruno Mantovani, inspirée du destin d’Anna Akhmatova… Une sorte de musée à l’ancienne, d’avant la naissance de l’art moderne. Qui rappelle aussi ces coffrets que l'on vendait autrefois sous le titre des dix plus beaux opéras, ou vingt, ou trente...


DE LA MEILLEURE FAÇON DE VENDRE
LA MUSIQUE CLASSIQUE AUX MASSES…
(17/03/10)

… et de son contraire, qui est aussi la meilleure. Pêle-mêle, les propositions de “la crême du talent britannique”* :

changer non la musique, mais l’esprit dans lequel on se rend au concert ; construire de belles salles, confortables ; utiliser la lumière afin de créer une ambiance favorable à la réception de la musique ; investir des lieux atypiques ; adapter la démarche à chaque public ; desserrer le carcan imposé au public en lui permettant applaudir entre les mouvements si la musique l’y incite ; ne pas programmer, sous prétexte d’attirer un autre public, du rock en première partie de la 5e de Mahler ; parler au public de ce que la musique représente pour soi, plutôt que de lui infliger un discours sur la forme sonate ; éviter d’expérimenter pour expérimenter, éviter de ne pas expérimenter par peur ; toujours repousser les frontières ; permettre à une musique devenue trop abstraite de se confronter à d’autres formes artistiques ; obliger les jeunes à écouter de la musique classique, qui finiront ainsi par l’aimer, comme ils finissent par aimer la musique qu’on leur sert habituellement…

… obliger les jeunes ?...

Il est aussi question, dans la revue de presse de l’IMC**,
. de Mozart, l'effet Mozart, qui a fait couler beaucoup d’encre, permis d’écouler bien des compilations souvent médiocres, et qui se réduirait à rien, ou presque. Sinon que l’audition d’une musique que nous aimons nous procure un plaisir, qui lui-même contribue à améliorer notre disposition d’esprit, donc nos performances. Bref, pas plus d’effet Mozart que d’effet je ne sais quoi. Fort limité, en tout cas, si on se contente d’écouter la musique, et non de la pratiquer soi-même.
. des bienfaits de la musique à tout âge,
. d’échelles inédites – système Bohlen-Pierce – qui permettraient d’accéder à des musiques inouïes,
. de la dream list de Sir Simon [Rattle] – “there’s a generation of serious, caring young conductors coming up — Andris [Nelsons], Robin Ticciati, Yannick Nézet-Séguin, and of course Gustavo Dudamel — that makes my heart burst with pleasure.” – qui est identique à la mienne, pourtant je n'ai pas copié, lui non plus, j'imagine,
. de l’Australie, où sera créé cette semaine Bliss, premier opéra du compositeur australien Brett Dean ; de l’Australie terre de fusion ; de Lou Reed et Laurie Anderson, programmateurs de la prochaine édition du Vivid Sydney Festival,
. de l’opposition de la Commission européenne à la riposte graduée généralisée,
. des 157 artistes entretenus à vie par l’état suédois, sans contrepartie, qui ne sont pas eux-mêmes menacés, mais dont le statut risque de disparaître, l’état ayant décidé de ne pas les remplacer…

obliger les jeunes, donc, avec ce nouvel article où il est question de l’utilisation, dans certaines écoles britanniques, de la musique classique comme punition contre les élèves qui ont fauté. Un autre article suggère implicitement que l’on pourrait, à défaut, les enrôler de force dans un orchestre russe en tournée aux Etats-Unis. Encore faudrait-il pour cela qu’ils aient bénéficié du plan pour l’éducation musicale que vient de lancer le Maire de Londres, et ainsi atteint le niveau requis pour entrer dans le dit-orchestre.

* Roger Wright, directeur des Proms ; John Gilhooly, directeur du Wigmore Hall ; Svend Brown, directeur artistique des salles de Glasgow et dde l’East Neuk Festival ; Matthew Barley, violoncelliste ; Gabriel Prokofiev, dj classique, compositeur et petit-fils de Sergei ; Marcus Davey, directeur exécutif de la Roundhouse ; James Rhodes, pianiste ; Nicola Benedetti, violiniste ; Graham Sheffield, directeur artistique du Barbican ; Nitin Sawhney, producteur et compositeur ; Gillian Moore, responsable de la musique contemporaine au Southbank Centre ; John Axelrod, chef d’orchestre ; David Taylor… Voir How to sell classical music to the masses, The cream of British talent suggest how they would transform the traditional concert for a new audience, article de Laura Silverman dans le Times, afin de retrouver qui a dit quoi.

** revue de presse de l’IMC, 8/2010, 10 mars 2010 ;
http://www.mca.org.au/mwn_bulletin.php

Playing along with the Mozart effect, article de Melissa Healy pour le Los Angeles Times,
Why Simon Rattle is fed up with Britain, interview de Simon Rattle par Richard Morrison pour le Times,
Mozart the big stick for U.K. school, article de Radio Canada (CBC),
Russian Orchestra Tour: From the Bus to the Stage, article de Daniel J. Wakin pour le New York Times,
London Mayor Boris Johnson Announces New Fund To Support Music Education In The Capital, document émanant des services du Maire de Londres.


UN JOUR, PEUT-ÊTRE (20/03/10)

Un jour, peut-être, nous réaliserons qu’un objet, un produit, un service a un coût, donc un prix. Et que le fait que nous puissions le payer moins cher est largement une illusion, entretenue par ceux qui, marchands, politiques, etc., tirent profit de notre investissement excessif dans la consommation, l’utilisent pour nous divertir, nous détourner de notre humanité. Il est de plus en plus évident que ce que nous ne payons pas directement, nous le payons indirectement. Qualité du produit, du service, coût environnemental, social, et, lorsque nous parvenons à faire en sorte que ce coût soit supporté par d’autres, appauvrissement humain. (à propos de la couverture du Point, n° 1957, 18 mars 2010 : "Grandes surfaces, l’enquête qui accuse. Elles manipulent le consommateur, elles asphyxient les centres-villes, elles uniformisent le goût, elles tyrannisent les PME.")


QUI OSERAIT PRÉTENDRE (21/03/10)

"mais qui oserait prétendre que l’état du monde serait pire si ceux qui gouvernent avaient de tout temps été choisis au jeu de pile ou face ?" (J.M. Coetzee, Journal d’une année noire, page 25)


11 (22/03/10)

MUSIQUE

Au musée de la musique, quelques guides remarquables. Tels Simon Trpceski dans un premier Concerto de Rachmaninov pêchu, au bord de la surexcitation (impression fondée sur la seule audition, via Internet), ou surtout, surtout, Colin Davis. Dont chaque concert me rappelle qu’il est l’un des tout premiers chefs d’orchestre actuels. L’équivalent chez les anciens de Yannick Nézet-Séguin chez les plus jeunes, même capacité à donner du corps, du souffle à la musique. Formidable dans un programme culminant avec d’exceptionnelles Variations Enigma (l’un et l’autre concerts sur France Musique, où on peut les réécouter).

Autres valeurs sûres, côté compositeur, Peter Sculthorpe, qui a su marier tradition classique et musique traditionnelle avec une rare efficacité. Côté interprètes, l’impeccable Nederlands Blazers Ensemble dans Zeibekiko II, qui parcourt 25 siècles de musique grecque, de la musique byzantine à la musique actuelle. Un ensemble tellement habitué à surprendre qu’on finit par éprouver quelque réticence à se laisser prendre, mais le plaisir demeure, qu’on aurait tort de bouder. (ABC Classic FM ; Radio 4 Nederland)

Plutôt qu’à Zeibekiko II, ma préférence ira néanmoins, cette semaine, au très bel Hommage à Schumann rendu à la Philharmonie de Berlin par le RIAS Kammerchor. Au programme Schumann, Robert, Clara, mais aussi Toshio Hosokawa, Maurice Delage et Luc Ferrari, compositeurs de différents hommages et autres pièces inspirées par Schumann. (Deutschland Radio)

Enfin, ma découverte d’un groupe que je ne connaissais pas, PSP – trio constitué de Simon Phillips, batteur, Philippe Saisse, claviériste et Pino Palladino, bassiste – interprétant une pièce, Vigilante, enracinée dans la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók. Autre exemple d’une approche actuelle, féconde, vivante du répertoire classique, bien au-delà du musée où on le cantonne habituellement. (Arte, One Shot Not, 11/03)

ENTENDU À LA TÉLÉ

lundi 15 mars

"C’est gratifiant de bien finir un concert qui commence mal, où il n’y a pas de complicité entre toi et le public. Si le public finit par t’aimer, c’est génial. En général, tu vas te soûler après." / Thomas Dybdahl / One Shot Not / Arte, 11/03.

"Maria Casares disait : je ne crois pas, mais par contre je crois que Zeus existe." / Pierre-André Weitz, scénographe, costumier, maquilleur.
"ce n’est pas la mort qui est tragique, c’est la vie, la vie telle qu’elle est, sans justification ni pardon. Il y a des douleurs que rien, pas même le théâtre, ne peut guérir. Mais il y a aussi dans la résignation une force de rupture, et de délivrance. La tragédie nous enseigne à aimer la vie, la vérité de la vie. Le théâtre nous apprend à dire oui, malgré tout." / Theatr & Co : Théâtre des origines / Arte, 14/03.

jeudi 18 mars

"Nous avons passé la soirée tous les deux [lui et son père] à la maison. Je n’ai pas pu lui dire que je faisais partie des Tokotai. Mais mon père m’a dit : s’il te plait, fais très attention à toi et reviens, s’il te plait reviens à ma maison. Ça a été une soirée très triste." / Ueshima
"Les généraux, les colonels, bref la hiérarchie, disaient : on vous suivra, alors partez devant. Ils les envoyaient à la mort, mais aucun haut-gradé n’a jamais décolé." / Akihisa Torihama, directeur du Musée d’Hotaru / Nous étions kamikazes / Arte, 17/03.

"On demandait à Raymond Aron, réfugié à Londres, s’il avait su alors ce qui se passait à l’Est. Il répondait : J’ai su, mais je ne l’ai pas cru, et puisque je ne l’ai pas cru, je ne l’ai pas su." / Claude Lanzmann / Le rapport Karski / Arte, 18/03.

vendredi 19 mars

"Les Japonais ont le sens de l’esthétique. Ils sont sensibles à la beauté. Pour eux, le SM n’est pas simplement du sadisme ou du masochisme, mais il comporte aussi un attrait pictural, visuel. Dans la culture orientale, on éduque les filles pour qu’elles deviennent des femmes élégantes, et polies. Mais en réalité, elles dissimulent un côté animal, érotique, elles ne se dévoilent pas en public. En Orient, il n’est pas très bien vu qu’une femme montre ses désirs. Alors, ce sont les hommes qui les mettent en situation. Par exemple, ils les ligotent avec une corde. Quand on leur en donne l’occasion, les femmes peuvent avoir une attitude très érotique, sans aucune raison d’en avoir honte." / Yukiyasu Shimada, producteur de cinéma et fan de SM.
"Si quelqu’un meurt avec des regrets, si quand il revoit sa vie sur terre elle ne lui plait pas, il n’aura aucun plaisir à connaître l’au-delà." / Kaoru Izima, photographe / Mourir d'amour, Arte.

dimanche 21 mars

"Quand t’as un pour cent d’doute, tu ne l’fais pas. Un pour cent, c’est pas beaucoup. » / Jean-François Lachance / Echappées belles – Québec / France 5, 20 mars.

"À la r’voyure."


UN WEEK-END SANS TÉLÉ, OU PRESQUE… (22/03/10)

Vendredi cinéma, Soul Kitchen, comédie de Fatih Atkin.
Samedi théâtre, Solo para Paquita, "comédie acide" de la Compagnie BVZK, texte d’Ernesto Caballero, mise en scène de Nora Granovsky.
Comédies, donc, farces dessinées à gros traits, enchaînant sketchs, gags pré-mâchés dignes de quelque divertissement télévisuel. Et auxquelles la dimension du grand écran, de la scène, ne donnent ni profondeur, ni signification supplémentaires.

De la télé quand même, ou du spectacle, du vrai, vu à la télé : Coupable/Non coupable. Performance où Flatz, artiste autrichien, cherche à "sensibiliser le public à la condition de détenu [..] flirte avec la mort [..] se cogne la tête contre des murs." Sanguinolent.
Retour au théâtre, le vrai, donc, tout au moins en apparence. Où l’on voit un artiste s’approcher d’un aquarium posé en fond de scène, petite, la scène, en hauteur, pas très haut, en fait. Y tremper le bout du doigt – suscitant un questionnement angoissé du public : va-t-il y aller ? – et finalement, s’y tremper complètement. Aïe aïe, spectacle de La barque théâtre. Coproduit, subventionné, soutenu…

Dimanche exposition. Pilot Light, Réflexions d’artistes contemporains sur le Sida, dont, après un volet à la Maison Folie de Moulins, que j’avais plutôt aimé, je découvre un autre volet, à l’Espace le Carré. Beau générique, artistes connus mais représentés chacun par une image, rarement davantage, ensemble plutôt maigrelet. Discussion avec le médiateur, suite à sa réaction lorsque je sors mon petit appareil afin d’immortaliser un modeste reflet dans la glace protégeant une photo de Nan Goldin. Droit de l’artiste, etc. Sujet qui me (pré)occupe depuis longtemps et dont je ne (re)dirai pas tout ce que je pense ici. D’autant que ma réflexion est loin d’être achevée à ce sujet. Comme à quelque sujet que ce soit. Juste ce qu’il m’a inspiré ce jour.
L’œuvre en question appartient certes à l’artiste, mais aussi au lieu où elle est présentée, dont le reflet interdit, autant que la glace qui le génère, d’appréhender l’œuvre pleinement, de se l’approprier, aussi modestement que ce soit.
Elle appartient à celui qui la regarde, qui la fait exister et qui aujourd’hui, qu’on le veuille ou pas, voit aussi par son appareil photographique. Phénomène qui vaut s’agissant de toutes sortes d’activités, de la contemplation des œuvres d’art visuel à la découverte de l’étranger. Lire à ce sujet, Demain, le touriste sera un voyageur sage, article paru dans Le Monde (le 17 mars).
Elle appartient enfin à ceux qui l’ont payée, en l’occurrence, s’agissant des œuvres exposées ici, à l’Etat, via le FRAC Nord-Pas de Calais, organisateur de l’exposition, donc au contribuable.
Tout cela amène à nuancer, voire contredire l’idée, reprise par mon interlocuteur, d’un art menacé par une société du tout-gratuit. Sans parler des dérives du marché de l’art, envol irraisonné des prix, qui ne peuvent que nourrir le sentiment sous-jacent que l’on a déjà payé, beaucoup payé. Même si évidemment, et injustement, mais à qui la faute sinon à un Etat qui ne joue pas son rôle de régulateur, on a trop payé pour certains, pas assez pour d’autres. Question qui renvoie au fonctionnement plus général de la société, à la politique...

Dimanche cinéma, La révélation. Où il est question du Tribunal Pénal International de La Haye. D’une institution qui, cédant à d’autres enjeux, s’éloignerait de la justice. D’individus qui, par une action personnelle, l’y ramèneraient.

Dimanche concert, surtout. Owen Pallett, violoniste d’aujourd’hui. En ce sens qu’au lieu de rabâcher sempiternellement un répertoire du/dépassé – qui doit son excès d’importance à l’énergie, aux moyens que nous y investissons, souvent pour de mauvais raisons – a une démarche essentiellement créative, vivante, positive. Recréant le répertoire au lieu de le figer, lui rendant sa fécondité, son éloquence originelles. S’en libérant pour aller au-delà. Un violoniste infiniment plus important, donc, que tous les Joshua Bell – à qui il fait penser, physiquement, malgré une demi-génération de différence – et autres violonistes du même acabit.

ps... : Dimanche élections, aussi. J’y reviendrai, peut-être. Dans la mesure surtout où le message de ces élections est de portée générale, et s’entend aussi en art.

. Solo para Paquita et Aïe aïe, vus à Villeneuve d’Ascq, La Rose des Vents, dans le cadre des Labomatic théâtres.
. Coupable/Non coupable, séquence du dernier numéro de Tracks (Arte).
. La révélation, film réalisé par Hans-Christian Schmid.
. Owen Pallett, en concert à Lille, L’Aéronef.


MONDE D’HIER, MONDE DE DEMAIN ? (24/03/10)

"la démocratie républicaine et parlementaire ne peut pas continuer à fonctionner avec des gens qui ne respectent pas la signature qu’ils ont donnée" [Nicolas Sarkozy, 10 septembre 2009]

"Je crois que les cinq à dix ans à venir seront la période la plus importante pour l’histoire de l’humanité depuis la révolution agricole. Nous allons vivre la transition entre un monde avec un nombre limité d’acteurs et un monde où tout le monde sera en mesure de contribuer au changement. Le rôle des entrepreneurs sociaux sera évidemment crucial, mais tout le monde, chacun d’entre nous, aura un rôle à jouer." [Bill Drayton, hier soir sur Arte, Mille petites révolutions]


UN JOUR AUSSI PEUT-ÊTRE (26/03/10)

"Dans une dizaine d'années, pour les gens qui prendront du retard dans le combat contre le climat, on parlera de crime contre l'humanité." (Michel Rocard, mercredi matin sur France Inter, cité par Franck Nouchi, hier dans Le Monde).

Un jour aussi, peut-être, pour les gens qui, plus de soixante ans après la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, s'obstinaient à pas l'appliquer, on parlera de crime contre l’humanité.


ABC (28/03/10)

. anglais, l’orchestre anglais. Qui, à l’instar du Maire de Londres pour l’éducation musicale, a son plan. Avec comme argument qu’avec peu il peut aller loin, changer la vie d’individus et de communautés dans tout le pays, et au-delà. / UK orchestral sector sets out five-year plan / Michael Quinn / The Stage.

. bénéfice ? Concert à Carnegie Hall, pour Haïti. Qui pourrait ne rien, ou presque rien apporter à la cause, tant les frais d’organisation d’un concert dans une telle salle sont importants. Et l’auteur de l’article de souligner qu’il n’existe aucune règle s’agissant de la prise en charge, dans ce cas, des frais inhérents à l’organisation d’un concert. Et qu’il n’est pas rare que le résultat en soit faible, voire négatif. Restent les retombées d’un éventuel impact médiatique. / Life’s a Pitch / ArtsJournal Weblog & More Cash to Go to a Hall Than to Haiti / Daniel J. Wakin / New York Times.

. "c’était mieux avant", version new-yorkaise / indienne. De Girija Devi, chanteuse. De Julius Rudel, directeur général et chef d’orchestre, durant vingt-deux ans, du New York City Opera. Où il aurait épuisé toutes les formes d’innovations, présentes et à venir. Rendant d’avance inutile la nomination de Gérard Mortier. "Pas sérieux", dixit le maestro. / City Opera’s Former Director Tracks the Tumult and Breaks Down the Buzz / Anthony Tommasini / New York Times & Musical aspirants want quick fame, money: Girija Devi / DNA India.

. festival, festivals. Où l’on nouerait des relations autrement plus fécondes que toutes celles qui se traitent via MySpace, Twitter et autre Facebook. / SXSW [South by Southwest Music Festival] Is a Band’s Social Network Like No Other / Eliot Van Buskirk / Wired.

. flop en 1966 / succès en 2010, Antony and Cleopatra, opéra de Samuel Barber. L’un de ces retournements dont l’histoire de la musique est friande. Que l’auteur de l’article explique par une vision de la grandeur antique sonnant un peu comme la musique de Ben-Hur. Ce qui lui vaut aujourd’hui des compliments, mais la destinait autrefois à la damnation. Plus originale, et savoureuse, est la vision que l’auteur révèle de l’histoire de la musique, faisant de Barber l’un des "trois B" parmi les compositeurs du XXe siècle. Aux côtés de Berio ? Boulez ? Non – compliment, compliments – de Britten et Bernstein. / Barber's 1966 opera flop now 2010's hot ticket / David Patrick Stearns, Inquirer Classical Music Critic / Philadelphia Inquirer.

. Konzertmeisterin, Albena Danailova. Première femme à accéder à la fonction de premier violon au Philharmonique de Vienne. Orchestre connu pour avoir, jusque dans les années 1980, refusé d’accepter des femmes en son sein. Connu pour d’autres choses aussi. / Vienna Philharmonic names 1st female concertmaster / CBC.

. méconnaissance des possibilités de chargement légal, "la plupart des consommateurs ne sachant pas où ils peuvent acheter de la musique en ligne". Raison pour laquelle ils continueraient de lui préférer le chargement illégal, et pour "ne pas engager de poursuite" contre eux. Constat et déduction qui, évidemment, ne font pas l’unanimité. / UK's BPI statement on awareness of online music services / mi2n.

. moustache du chanteur. De préférence une vraie moustache plutôt qu’un postiche, qu’il faut coller, teindre… Entre autres questions importantes qui se sont posées à Peter Coleman-Wright lors des répétitions de Bliss, opéra de Brett Dean, récemment créé en Australie. / In opera, there's no business like mo business / Michael Smith / Sydney Morning Herald.

. nouveau, l’orchestre symphonique nouveau. Un peu, beaucoup, ou pas du tout ? La réponse, en tout cas, du Sympho Orchestra à "la" question...
"Le concert de musique classique standard est un rituel qui est resté le même durant un siècle et demi. La façon dont la danse et le théâtre sont représentés n’a cessé d’évoluer jusqu’à aujourd’hui – même les musées sont constamment en quête de nouvelles façons de présenter leurs expositions de manière vivante. Mais la plupart des pratiques d’exécution de la musique classique restent résolument attachées au XIXe siècle." / "Nos concerts ont la durée d’un film, avec un maximum de stimuli, audios et visuels. Il ya un principe directeur qui conduit chaque concert et anime la musique, et le mélange tourbillonnant d’ancien et de moderne prend en compte l’absence de frontières dans notre société post-iPod."
... qui ne sonne pas vraiment nouvelle, et qu’il convient donc d’aller expérimenter sur place. / Sympho Orchestra. Circa now. A new kind of orchestra in New York… / Greg Sandow / ArtsJournal Weblog.

. nouveau, le professeur nouveau. / Building a Better Teacher / Elizabeth Green / New York Times. [J’y reviendrai lorsque j’aurai lu cet article très copieux]

. prééminence artistique, ce que veut dire prééminence artistique s’agissant de responsabilité sociale. / Artistic prominence and social responsibility / Anne Midgette / Washington Post.

. Rattle, Simon, dans son rôle de chef d’orchestre à Berlin. Bonus accompagnant la sortie australienne de l’interview évoquée lors de sa parution dans le Times. Où il est question de l’intérêt que le maestro porte à la personnalité musicale de chaque instrumentiste ; d’une profondeur de communication qui conduit à une pratique musicale incroyable ; de sa connaissance de ce dont l’orchestre est capable, et de la façon de l’obtenir ; de sa capacité, lorsque l’orchestre pense ne pas être capable de parvenir à un résultat particulier, à l’y amener autrement. / British conductor Simon Rattle has a role in cultural evolution / Richard Morrison / The Australian.

. temps de l’opéra. Temps que le spectateur doit, pour écouter intégralement un opéra, soustraire au temps ordinaire d’une vie souvent débordante. Temps que nécessite la préparation d’un opéra. Temps sujet, en particulier de l’opéra straussien. Temps déconnecté d’un monde digital tenu à l’écart… "Nous trouvons du temps à consacrer à l’opéra, ce qui est miraculeux, mais l’opéra (comme Proust aurait pu le dire) est aussi une façon de perdre du temps, de se reconnecter au temporel, de retrouver une perception plus humaine du passage des heures. De s’approprier le temps.” / Coda: Keeping Time / Philip Kennicott / Opera News.

. tout-petits, concerts pour les tout-petits, 6 à 18 mois, proposés par le Scottish Opera. Pas de texte, d’histoire ou d’intrigue, juste des sons susceptibles de plaire aux bébés. "Certaines personnes ont des idées arrêtées quant à ce qu’ils entendent par opéra. Nous pensons que ce projet montrera à quel point c’est une forme d’art solide et flexible." / Scottish Opera stars to perform Baby O for infants / The Times.

Tous articles à lire intégralement dans la revue de presse de l’IMC, 9/2010, 24 mars 2010 / http://www.mca.org.au/mwn_bulletin.php


12 (29/03/10)

MUSIQUE

Musique, musiques.

Daniel Gloger, contre-ténor, interprète d’Hölszky ou Strasnoy (SWR2) ; Mahan Esfahani, claveciniste, de Bull ou Byrd (BBC3) ; Ashley Wass, pianiste, de Liszt ou Bax (id.)…

"Que du bonheur".

Aussi Jan Lisiecki, interprète d’un Chopin un peu vert, mais il a à peine quinze ans (Radio Canada) ; Martin Grubinger, plus vieux d'une douzaine d'années, percussionniste à l’énergie communicative (Arte) ; Julian Day, meilleur producteur de radio, catégorie musique contemporaine, dont Radio New Zealand Concert rediffuse la série exhaustive qu’il a l’année dernière consacrée à la Tribune internationale des compositeurs, édition 2009. Une trentaine d’œuvres contemporaines, au total, entendues cette semaine, beaucoup en provenance de Berlin, MaerzMusik (Deutschland Radio). Et dont aucune ne m’a particulièrement frappé.

Un léger goût de routine.

Un chef d’orchestre, pourtant, que j’ajoute sans hésiter à "ma" liste des chefs les plus intéressants aujourd'hui. Järvi, Krystian, de loin le meilleur des trois. Dans un programme Bach-Stravinsky vivant, racé, coloré (à la tête du hr-Sinfonieorchester, en direct de l’Alten Oper de Francfort / Hessischer Rundfunk 2, 26/03/10).

Et deux compositeurs dont on fête l'anniversaire, Stephen Sondheim (80 ans le 22 mars), Pierre Boulez (85 le 26 mars).

ENTENDU À LA TÉLÉ

lundi 22 mars

"J’ai souvent pensé que le paradis était la vie de tous les jours, la vie de famille." / Siri Hustvedt / Ma vie, Siri Hustvedt / Arte, 21/03.

mardi 23 mars

"Il n’y a pas de génie en littérature." / Philippe Djian / Metropolis / Arte, 21/03.

"Il y a un côté ruissellement, chute d’eau dans un écran. On sait pas où elle va, ça passe sous le bureau" / l’écriture sur Internet selon Claro / id.

"Peut-être que je suis une ballerine." / Anne Teresa De Keersmaeker / id.

"Je n’ai pas de sentiment, je suis directeur de festival." / Wolfgang Wagner / Arte Journal, 22/03.

"Le jazz n’est pas mort, c’est juste qu’il a une drôle d’odeur, disait Frank Zappa." / id.

mercredi 24 mars

"Je crois que les cinq à dix ans à venir seront la période la plus importante pour l’histoire de l’humanité depuis la révolution agricole. Nous allons vivre la transition entre un monde avec un nombre limité d’acteurs et un monde où tout le monde sera en mesure de contribuer au changement. Le rôle des entrepreneurs sociaux sera évidemment crucial, mais tout le monde, chacun d’entre nous, aura un rôle à jouer." / Bill Drayton / Mille petites révolutions / Arte, 23/03.

jeudi 25 mars

"La vérité, c’est une façon de couper l’herbe sous le pied. La vérité a de l’humour, c’est une farce. Moi, j’aime faire rire, et la personne regarde le tableau, et en même temps se dit : oui mais il veut me dire autre chose […] Pas de peuple sans sa langue, pas de langue sans sa culture. Donc, il y a autant de cultures qu’il y a de langues. Je prends pour moi la phrase de Claude Lévi-Strauss qui dit que est contemporain ce qui se fait en 2010 chez tous les peuples. Donc les Dogons ont leur art contemporain, les Inuits ont leur art contemporain, tout le monde a son art contemporain, mais malheureusement l’art contemporain appartient à ceux qui ont le pouvoir." / Ben / Arte Journal, 24/03.

"Les gens disent que le rêve est une chose, et la réalité en est une autre. Et que les deux ne se rencontrent pas. Et le fait est que bien sûr ils se rencontrent." / Tim Burton / Arte Journal, 23/03.

"Si j’étais quelqu’un d’heureux, quelqu’un qui passe son temps à faire du shopping, je serais incapable d’écrire." / Georgi Gospodinov, écrivain / Arte Journal, 19/03.

"et je vais même pas annoncer le titre, vous allez reconnaître, c’est ce qu’on appelle un titre-culte, dans Taratata" / Nagui / Taratata 344 / France 2, 20/03.

vendredi 26 mars

"Vous allez vous applaudir, parce que vous avez grave assuré, le public, au niveau du tempo, des claps, et tout ça." / Nagui / Taratata 345 / France 4, 24/03.

"J’aime les chansons tristes." / Tom McRae / id.

" Autrefois, il existait une stricte subdivision du monde, nous avions d’un côté le kitsch, et de l’autre l’art, le kitsch et l’avant-garde, le bon et le mauvais, l’authentique et le faux. Cette vision binaire n’est plus possible / Prof Jurgen Grimm, spécialiste des médias / Certains l'aiment kitsch / Arte, 26/03.

"les gens rêveront toujours d’une vie plus simple qu’elle ne l’est vraiment." / Nane Weber, graphiste / id.

samedi 27 mars

"Ce qui est mystérieux, avec la masturbation, c’est que ça ne nous suffise pas. Ca, ça prouve qu’il y a quelque chose en l’homme, en fait, qui n’est pas fait pour la sagesse. Si on était fait pour la sagesse, en fait, nous serions des masturbateurs heureux." / Patrice Maniglier, philosophe / M la maudite / Arte, 27/03.

"Mon père, il a vendu un âne pour m’acheter la guitare. Et je suis devenu professionnel. […] J’en ai mille, des femmes. Mille. Des gosses, j’en ai trois cents. Je sais pas où ils sont. J’ai gagné des millions, maintenant j’ai pas un sou. J’y peux rien. Djobi djoba ! C’est tout !" / Manitas de Plata / Cut Up / Arte, 16/03.

"J’admire beaucoup les gens qui ont accepté de se perdre dans un labyrinthe. Joyce, par exemple, qui a d’abord écrit Dubliners, des nouvelles classiques, et qui a fini avec Finnegans Wake, dont a du mal à lire deux ou trois pages, avec ce jeu sur les langues si difficile à suivre parfois. Mais on voit qu’il a trouvé son univers, même s’il est parfois seul à l’intérieur, c’est son univers personnel. Je préfère ce genre de personnalités qui vont toujours plus loin, au risque de se perdre, à celles qui privilégient leur confort ou qui suivent la mode." / Pierre Boulez / À la recherche d'un temps futur / Arte, 28/03.

"l’art, c’est comme du coton, on le tient en l’air, on souffle, pfff, pfff, et quand ça retombe, c’est fini." / Thomas Schütte / Metropolis / Arte, 28/03.


AVRIL

SILENCE(S) (07/04/10)

Où* il est entre autres question

. du succès, dans les États Arabes Unis, d’une série de représentations de la Finta Giardiniera de Mozart, dont une était réservée aux femmes. (Great success for Mozart’s opera in Arabic / Middle East online)

. du silence, d’un compositeur qui fait un avec le silence, Arvo Pärt, des trente et quelques minutes de sa nouvelle symphonie, reprise à Sidney, temps fort du projet "101 Compositions for 100 Years" qui marque le centenaire du Conservatoire. (A composer at one with the sounds of silence / Sydney Morning Herald ; voir aussi, s’agissant du compositeur estonien : Arvo Pärt Special 1: How Sacred Music Scooped an Interview / Simon Broughton / The arts desk)

. de musique indépendante et de musique contemporaine, de l’influence réciproque de l’une sur l’autre, de ce que les Dirty Projectors, Owen Pallett ou Radiohead doivent à, réciproquement, Stockhausen, John Adams ou Arvo Pärt, de ce que Thomas Adès a tiré de la techno, Tansy Davies du funk ou Anna Meredith du beatboxing. "Musique pop et musique classique ne sont pas supposées être des mondes différents… si vous écoutez l’esprit ouvert, vous commencez à percevoir des ressemblances entre la musique d’il y a 250 ans et la musique d’aujourd’hui. C’est de l’avoir mise sur un piédestal en ivoire qui a conduit à la baisse de sa popularité, mais heureusement on l’a ôtée de ce piédestal et ramenée en notre monde." (Indie and modern classical music: the quixotic links / Tom Service / The Guardian (UK)

. d’un chef d’orchestre, Robin Ticciati, d’un concert à la tête du LSO qui a inspiré au critique des éloges à faire pâlir la plus partiale des biographies d’artistes. (London Symphony Orchestra, Ticciati, Barbican Hall / Edward Seckerson / The arts desk)

. du travail de Chanticleer auprès de jeunes chanteurs. "Dans un chœur, vous devez renoncer à une certaine individualité afin de permettre à votre groupe de présenter une image, – pas seulement sonore, mais aussi visuelle". (Ben Johns, cite dans Singing the Praises of Talented Teens / Jeff Kaliss / San Francisco classical voice)

. d’une compositrice, Moya Henderson, dont vient d’être créée une oeuvre inspirée de poèmes d’Anna Akhmatova, et qui nous livre son secret : "En tant que compositeur, si vous ressentez intensément ce que vous mettez en musique, cette émotion atteint le public." (Sorrow and serenity in the Stalin years / Louise Schwartzkoff / Sidney Morning Herald)

. du plus si jeune Simón Bolívar Youth Orchestra, qui aurait à craindre, une fois qu’il sera passé de la catégorie orchestre jeune à celle d’orchestre symphonique adulte, la comparaison avec les meilleurs de sa catégorie, qui doit aussi se méfier de la génération qui monte, et plus particulièrement du Teresa Carreño Youth Orchestra. (Move over Simón Bolívar: a new youth orchestra is on its way / Tom Service / The Guardian (UK)

. de la possibilité pour un compositeur, puisque l’orchestre symphonique (américain, celui dont il est question dans cet article), a de plus en plus tendance, pour assurer sa survie, à privilégier les chevaux de bataille du répertoire aux dépens de la musique nouvelle, puisqu’aussi son budget n’est constitué que pour un tiers de ses recettes de billetterie, et pour les deux autres tiers de financements divers, de la possibilité, donc, pour un compositeur parvenant à mobiliser des fonds, d’acheter un concert où sera programmée sa musique. (Hiring an Orchestra on Someone Else's Dime / Ralph Kendrick / New Music Box)

. de l’importance réelle de la musique pour "une génération qui pense qu’elle devrait être à libre disposition, comme l’eau du robinet", et de quelques initiatives visant à augmenter la valeur qu’elle lui accorde. (Behind the music: Does Music Matters really matter? / The Guardian (UK)

. des 1,2 million d’emplois que le piratage pourrait à l’Union Européenne, dixit son administration. (New EU study says 1.2 million jobs at risk in Europe due to piracy / IFP)

. d’un programme permettant à des enfants de huit ou neuf ans d’apprendre à composer. (Where the Littlest Composers Learn Composure / Phillip Lutz / New York Times)

. de la nécessité ou non-nécessité de lire le programme avant d’écouter l’œuvre. (We Don't Need No (Classical Music) Education / Arts Journal)

. des risques encourus par ceux qui écoutent du heavy metal en Syrie (Interrogated and harassed for listening to metal music / Romuald Stankiewicz / Bezkitu Radio)

. du marché anglais de la musique, second au monde et qui pourrait bien devenir le premier dans les 10 années à venir, c’est la BBC qui le dit. (UK 'can become top music nation' / BBC News).

* revue de presse de l’IMC, 10/2010 31, mars 2010.


13 (13/04/10)

MUSIQUE

“Write the music you want to hear.”*

Un violoniste canadien, trentenaire, mon violoniste préféré… Ce pourrait être Owen Pallett, pour sa créativité. C’est aussi, et depuis plus longtemps, James Ehnes, pour sa capacité à restituer pleinement le répertoire. Aujourd’hui Prokofiev, concert enregistré l’année dernière, et que je prends enfin le temps d’écouter (Radio Canada).

Une pièce pour flûte et bande, INA de Chaya Czernovin, à la matière intéressante, bruit, souffle, crayeux (SWR2).

Une autre pour saxophone et grand ensemble, Sarée in Kassel de Ian Wilson, où passent des souvenirs de Berg, accords arpégés du Concerto à la mémoire d’un ange, de Stravinsky, Ebony Concerto (Radio 4 Nederland).

Pêle-mêle, une vingtaine de compositeurs australiens programmés AT HOME, titre d’une émission d’ABC Classic FM, et à l’occasion du vingtième anniversaire de la programmation hebdomadaire, sur cette chaîne, d’une émission consacrée à la musique contemporaine ; un beau concert de l’Ensemble Gombert, enregistré à Melbourne, alternant Lassus et Gesualdo ; le Requiem de Verdi, enregistré à Salzbourg, sous la direction de Mariss Jansons ; Tarass Bulba, opéra de Mykola Lyssenko ; le concert d’Andris Nelson à la tête de l’Orchestre national de France ; Shuffle de Christian Marclay ; Eine Reise durch BachKLANGschaften, création radiophonique d’après Bach ; un numéro de Hear and Now consacré à Kurt Schwertsik. Respectivement sur ABC Classic FM, Bayern 4, Deutschland Radio, France Musique, Hessischer Rundfunk 2, Bayern 4 et BBC 3.

Ceci énuméré, l’évènement de ma semaine fut et, vraisemblablement, demeurera la Passion selon saint Jean de Bach, dirigée par Yannick Nézet-Séguin, que je suis allé voir et entendre à Rotterdam**. Ne serait-ce que parce qu’elle continue de vivre, de se développer en ma mémoire. Et que ce que je pourrais en dire aujourd’hui, qui couvrirait des pages, diffère déjà de ce que j’aurais pu en dire à la sortie du concert, et ne serait rien à côté de ce qu'elle m'inspirera demain, peut-être.
Musique-monde, englobant toutes les expressions, tous les sentiments imaginables. Du magma d’où émergent, cauchemardesques, les appels du chœur initial, à la joie qui éclate quelque numéros plus loin, “Ich folge dir gleichfalls”. Rupture de ton quasi-mahlérienne, joie qui m'a fait penser à celle qui s'exprime lors des enterrements à la Nouvelle-Orléans.
Musique qui, ainsi portée, contient tout ce qui se composera ultérieurement, le dépassant. D’une modernité inouïe par instants, d’un swing débordant à d’autres.
Révélation attendue, certes, mais dont la concrétisation a cette fois dépassé ce que j’en espérais.

* conseil de Kurt Schwertsik à H.K. Gruber
** Rotterdam, De Doelen, 2 avril 2010.


ENTENDU À LA TÉLÉ

lundi 29 mars

"Les Lillois, eux, prouvent qu’on peut toujours compter sur eux." / commentaire du match Lille-Montpellier de la veille / Journal / France 2.

"Nous avons besoin de professionnalisme avant tout. À partir de là, c’est au chef d’orchestre de définir le niveau de l’ambition. […] Je crois que la curiosité est une réelle force vitale. Nous devons alimenter celle des gens. […] la musique n’est pas compliquée. Ou alors, celle de Bach aussi est compliquée. [..] Mais [..] on peut simplement l’apprécier." / Susanna Mälki / L'Ensemble intercontemporain / Arte.

"Il est possible que la renommée réussisse à certaines personnes, mais je n’en connais aucune pour qui ça ait été le cas. Je ne connais personne qui se soit amélioré en devenant célèbre. On a de la chance quand le succès nous laisse en paix, quand on ne le connaît qu’une fois arrivé à un âge où on comprend son absurdité, et où on ne le laisse pas avoir de prise sur nous, où il ne modifie pas notre comportement. Mais j’ai vu beaucoup de gens être transformés par leur succès. Voilà pourquoi je ne trouve pas ça attirant du tout.
Ce qui me plait, ici [à Venise], c’est qu’on est tous les jours confronté à notre condition humaine, et qu’on doit accepter nos limites physiques. On marche tout le temps, on monte et on descend sans cesse. Je plaisante mais, si on veut quelque chose ici, on doit le porter, et je trouve ça bien. Qu’il y ait des limites. Mais je suis quelqu’un de très conventionnel." / Donna Leon / Arte.

"Qu’est-ce que j’fais dans la vie ? J’suis vivant." / Jacques Higelin / Thé ou café / France 2, 28 mars.

mardi 30 mars

"Est-ce que, par-delà le financement qu’ils ne veulent plus assurer, comme beaucoup de services publics, ils ne s’attaquent pas à des gens qui s’intéressent à l’élévation de l’âme, à l’émancipation de l’esprit, aux contacts sociaux, bref à tout ce qui condense l’éducation commune du jugement critique ?" / François Le Pillouër, Directeur du Théâtre National de Bretagne / Journal / Arte, 29/03.

"Les religions disent toutes la même chose, l’art aussi à sa manière." / Ravi Shankar / Arte, 29/03.

jeudi 1er avril

"Bon après, l’univers de Bouddha, pourtant j’aime beaucoup l’Asie et tout, mais, mais j’m’en fous. Moi j’crois pas en la pureté, j’crois pas en un monde idéal, c’est faux, ça, c’est un leurre total. C’qui m’a intéressé, c’est plutôt l’récit, c’est tout l’aspect initiatique de Siddharta, enfin c’est vraiment adaptable dans le monde où on est, quoi. À la fois rêver d’un monde idéal, où tout s’passerait bien, et en même temps se confronter à une réalité qui en empêche." / Claude Lévêque, scénographe de Siddharta, ballet chorégraphié par Angelin Preljocaj / Journal / Arte.

samedi 3 avril

"Ce qui est primordial, pour l’éthio-jazz, c’est de ne pas perdre le caractère et la couleur de nos humeurs. Je joue du 5 temps, mélangé à d’autres cultures, tout autour du monde. Mais surtout, la musique éthiopienne est imbattable au niveau des arrangements. C’est ce qui rend l’éthio-jazz si beau et majestueux." / Mulatu Astatke / Journal, Arte.

"Pour moi, l’essence de la musique, c’est la surprise, dans sa perception, sa présentation et sa réalisation. L’auditeur veut être surpris. Il ne veut pas être bercé dans la sécurité. Il faut le choquer, parfois. Donc je dois me surprendre aussi et cela conditionne mes choix. Quelle surprise, quelle nouveauté va éveiller mon intérêt pour la musique ? Je ne veux pas me répéter. Plein de gens le font très bien. Mais mon modus operandi à moi, c’est la découverte. Quand j’écoute de la musique, je sais qu’elle peut m’apprendre quelque chose. À la maison, je ne mets pas de musique pour me détendre. Je n’ai pas ce privilège. Je ne peux pas me détendre. Il faut que j’analyse la musique, même dans un ascenseur ou un aéroport. Dans l’ascenseur, par exemple, je repère un accord en ré mineur. C’est un peu une malédiction, mais je sais d’emblée si je peux utiliser cette musique. Donc je suis sans cesse à l’écoute. Même si parfois, je préfère le silence. Il y a deux jours, à l’aéroport de Philadelphie, j’étais dans une grande salle publique. La musique qui passait rendait tout le monde dingue. Le silence est de loin préférable, c’est la musique parfaite. Les musiciens ne font que créer un joli cadre autour du silence, et rien de plus. Mais parfois, j’aimerais avoir du silence." / Sting / One Shot Not / Arte, 01/04.

"En règle générale, notre boulot, ce n’est pas de définir ce que nous faisons, mais de l’faire. Et les gens peuvent essayer de nous cataloguer, mais ils n’y arriveront pas." / Roughton ‘’Rou’’ Reynolds / Enter Shikari / Tracks / Arte, 02/01.

"On n’s’intéresse plus à la qualité du produit. Les gens veulent du neuf, c’est tout. On va finir par s’acheter d’la mort en boîte. On va finir par s’acheter une bonne guerre. À force d’acheter des grille-pains, des bagnoles et d’la musique de merde, on va s’payer des tas de bombes nucléaires et faire péter la planète. Tu vois c’que j’veux dire ? On aura épuisé toutes nos ressources pour des conneries." / Daniel Merriweather / id.

"J’voulais apprendre la guitare, parce qu’une de mes copines de classe adorait Kurt Cobain et James Taylor. Et ça a marché." / Jamie Cullum / id.

"on sentait bien que ceux d’en-haut, nos dirigeants, les gens du gouvernement, vivaient mieux que le citoyen moyen. Mais il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un tel gouffre entre la misère noire dans laquelle vit l’immense majorité des gens et la richesse des membres de cette oligarchie, qui suce le sang du pays et le pille, qui s’engraisse sur le dos de la collectivité. Ça, ça n’existait pas." / une religieuse du couvent Saint-Jean le Précurseur, à Moscou / Une nouvelle vie au couvent / Arte, 12/03.

"Si c’est toi qui as peur, on va faire comment ? Quand je te dis ce que tu dois faire… Y’a rien qui peut t’arriver sans m’arriver aussi. Donc, tu restes tranquille, y a rien… Avant que moi, je vienne le matin, je prie chez moi, je suis croyant. Tout ce qui est mauvais dans la vie… je donne à Dieu. Donc, y’a rien qui peut arriver, quand on est ensemble. Si ça arrive, c’est un accident. C’est Dieu qui l’a voulu. Mais volontairement, non, ça ne peut pas. Avec moi-même, ça peut arriver. Mais ni toi ni l’enfant, je ne veux pas que ça arrive un jour." / un ouvrier sur un chantier forestier, au Gabon / L'usage du monde / Arte.

"car la combativité et l’énergie sans faille sont les conditions indispensables pour réussir à Londres." / Londres, sixième ville française / France 5, 21/02.

dimanche 4 avril

"Le problème de toute communauté humaine, c’est qu’il faut créer un consensus, et que le consensus, ça met des générations à s’élaborer." / Père Jacques Mérienne / Et Dieu dans tout ça ? / France 2.

"La vérité n’est intéressante que quand elle correspond à ce que les gens s’imaginent, j’espère qu’ils vont accepter ma verision des choses." / Patti Smith / Metropolis / Arte.

"Quand un projet m’intéresse, je l’réalise. Jamais je pense : oh là là, le financement n’est pas bouclé, ou bien : non, c’est trop dangereux de travailler pendant la guerre en Bosnie, ou en Croatie, ou dans les bidonvilles d’Afrique du Sud, je n’y pense jamais. Je pense : je vais l’faire. Et c’est plus facile qu’on n’croit.
Ce doit être une drogue, pour moi. Être là, voir les gens s’transformer, et avoir le privilège de faire naître la force créatrice de ce changement dans leur vie. Je n’sais pas d’où j’tire cette énergie. Parfois, je suis tellement fatigué l’matin que je m’dis : j’n’y arriverai pas. Et puis je vais dans la salle de répétition, et sans que j’m’en rende compte, six heures sont passées. Quoi de mieux !" / Royston Maldoom / id.


UN FILM (19/04/10)

C’est un film*, dont le réalisateur emprunte la matière à une réalité, celle des familles qui ont fui des conditions hostiles, dans l’espoir qu’ailleurs on leur accorderait de vivre. Matière dosée – cinéma oblige – afin que le positif et le négatif, le tragique et le comique s’équilibrent, se stimulent l’un l’autre, Traitée, au risque de la caricature, ainsi de cette assistante sociale au physique débordant, qui ne sait comment annoncer à ses interlocuteurs affamés qu’elle est à court de tickets, et qu’il va donc leur falloir se contenter d’un repas par jour. Afin que le spectateur comprenne, et que jamais il ne s’ennuie. Il n’y a pourtant pas lieu de jeter la pierre à l’assistante, ni de déplorer les réductions obligées auxquelles se livre le réalisateur.

Reflet d’une réalité particulière, où des individus s’épuisent à trouver une réponse à une question mal posée, le film vaut surtout comme représentation d’une réalité plus générale, la nôtre, d’un fonctionnement, celui de notre société, qui a depuis longtemps dépassé ce qu’Orwell ou Kafka avaient imaginé de pire. Une société où les individus sont divertis, opposés les uns aux autres, privés des conditions de vie, de la réalisation personnelle auxquelles ils ont droit. Comme si cette privation conditionnait le bien-être de ceux qui ont pour fonction de les représenter et qui, à l’exercice de celle-ci, préfèrent l’accaparement du pouvoir et l’accumulation des richesses qu’ils en tirent.

L’accueil des étrangers est évidemment une question complexe, à laquelle nous ne pouvons espérer répondre de façon adéquate que si, dépassant la réponse que cherchent à nous imposer ceux qui ont tout intérêt à ce que nous les traitions en boucs-émissaires, ne prenant en compte que le coût immédiat de cet accueil, nous considérons le profit potentiel supérieur, économique, humain, qu’il constitue pour notre société. Évident lorsqu'on regarde le film. C'est l'un de ses mérites.

* Les Arrivants, réalisé par Claudine Bories et Patrice Chagnard.


ÊTRE OU NE PAS ÊTRE… CONTEMPORAIN(E) (21/04/10)

La question qui tient lieu de titre à la tribune de Jérôme Ducros, récemment publiée dans Libération – "Y a-t-il une musique après la musique contemporaine ?" –, semblerait absurde, désespérante, si la situation de la musique – précisons d’emblée musique "classique" afin d’indiquer ce dont il est question ici –, n’était empreinte d’une confusion que l’auteur ne parvient guère à dissiper. Car la musique qui m’intéresse, me surprend, me touche aujourd’hui, n’est-elle pas essentiellement actuelle, vivante, contemporaine ? Musique qui comprend certes une partie de ce qu’on entend habituellement par musique "contemporaine", mais aussi bien d’autres musiques, y compris la musique du passé lorsque des interprètes, dépassant l’instrumentalisation dont elle est généralement l’objet, s'en emparent et me la rendent présente, vivante.

Au-delà du langage, de l’esthétique, des moyens mis en œuvre par le musicien, il n’y a guère que deux cas où une musique me laisse indifférent, voire provoque de ma part une réaction de rejet, celle où le musicien répète ce qu’un autre a dit avant lui, a fortiori lorsqu’il le fait avec moins de talent ; celle où il utilise des moyens qui me sont tellement étrangers, ou le fait de façon tellement dissociée que je ne parviens plus à me les approprier. Il est ainsi – concrétisation de mes limites ? – des musiques qui continuent de sonner "contemporaines" bien longtemps après avoir pour la première fois résonné à mes oreilles, et alors que le temps aurait dû me permettre de me les approprier.

Tout ceci pourrait ne constituer qu’une position personnelle, sans intérêt pour autrui. Sauf qu’il n’y en a pas d’autre possible, sauf à se contenter de copier celle d’autrui. Et qu’un important investissement personnel m’a permis de développer une ouverture, de m’approprier une matière permettant un partage, ou, moins intéressant, l’élaboration de propositions dépassant mes propres préférences, et où d’autres trouveront de quoi se nourrir.

Le problème de la musique "contemporaine", qui suscite la tribune de Jérôme Ducros, a beaucoup perdu de son importance, ne justifiant plus l’acharnement dont il continue de faire l’objet. Celui de la musique du passé, de la place démesurée qu’elle occupe dans notre vie musicale, me semble aujourd’hui plus crucial. Manifestation principale de "la" question, celle de la création, de la créativité, rare chez les compositeurs, rarissimes chez les interprètes, qui le plus souvent se contentent de répéter, rabâcher, sans renouveler, au-delà d’effets de communication, un fonctionnement dépassé.

Question : Une musique existe-t-elle si elle n’est pas contemporaine ?


UN SPECTACLE (22/04/10)

Pessoa était à l’affiche*, phare qui m’avait entraîné jusqu’à Lisbonne, il y a quelques années, et qui aurait suffi à m’attirer jusqu’à Villeneuve d’Ascq, hier soir, pour cette Ode maritime mise en scène par Claude Régy. Avec comme seule réticence ce sentiment, lorsque je consacre du temps à un retour en terres connues, que je prends du temps à la découverte de nouveaux territoires. Mais j’ai encore beaucoup à découvrir chez Pessoa.

Découverte ? Redécouverte plutôt, de ma détestation d’un certain théâtre. Poisson échoué dégueulant, bouche retournée, un texte affublé d’un ton dramatique, uniforme, arbitraire, qui le plus souvent le rend incompréhensible. Restituer le texte, tâche première de l’interprète. Et/ou le transformer, transcender, sans autre limite, condition à cela que le talent, la capacité de convaincre.

Aussi la question du spectacle, un spectacle est un spectacle, ou devrait l’être. Et s’il est envisageable de ne rien montrer, pénombre vaguement colorée, encore faut-il convaincre, faire en sorte que l’inconfort physique, auquel des dizaines de spectateurs remédièrent hier soir en se sauvant avant la fin, ne se transforme pas pour les autres en torture.

Justifiant, si cela est encore possible en 2010, ce rapport d’un spectateur ligoté au pied d’une estrade où un artiste délire à sens unique. Étant entendu que là comme ailleurs, plus qu’ailleurs, mission de l’artiste oblige, il est urgent de travailler à l’émergence de formes qui nous correspondent, retrouvant une utilité, nécessité perdues.

* Ode maritime, de Fernando Pessoa, mise en scène Claude Régy, avec Jean-Quentin Châtelain / Villeneuve d’Ascq, Rose des vents, mercredi 21 avril 2010.


COUÉFORMATION (23/04/10)

"Rufus Wainwright a créé un opéra tout à fait unique qui fait appel à des références personnelles et musicales des 19e et 20e siècles. C’est un nouveau jalon dans une carrière qui, ainsi que le faisait remarquer Alfred Hickling dans le Guardian, a déjà produit "une série d’album qui sont des mini-opéras à part entière". Avec sa propre musique, il pousse la forme dans deux directions à la fois : rendant hommage à son passé, tout en la faisant progresser vers son futur." (Mark Shenton)

C’est ce que dit le programme de Prima Donna, opéra de Rufus Wainwright, vu le week-end dernier à Londres*, et on aimerait le croire. Sauf que je n’y ai vu, entendu qu’un ersatz d’opéra romantique. Où la personnalité musicale de Rufus Wainwright se dissout, mélodies indigentes, et où l’apport des professionnels qui ont (auraient ?) dû l’aider à composer la pièce laisse souvent à désirer. On imagine le plaisir (!) que les musiciens ont eu à interpréter ces accompagnements mal fichus. Comment parvient-on, en ces temps difficiles, à monter un tel spectacle ? à lui trouver un public ? qui peut-être même sera ressorti satisfait ? C’est évidemment une question cruciale pour la culture, et son devenir.

D’une autre nature, vu également à Londres le week-end dernier, plus ancien, le spectacle imaginé par le chorégraphe Mark Morris sur L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato de Haendel**. Léger, frais, gentil***, et ce n’est pas de ma part une critique négative. Moment de plaisir, bonheur, déconnecté des réalités du monde. Bref, à l’opposé du spectacle tel que prôné par Gérard Mortier, qui fit venir Mark Morris à Bruxelles, et l'y présenta avec ce spectacle.

Vu enfin à Londres, entre autres choses, la nouvelle présentation de Saatchi. Plaisir, bonheur suscité par un art vivant, ancré dans le monde, j’y reviendrai.


* London Coliseum, samedi 17 avril 2010
** Sadler’s Wells, samedi 17 avril 2010
*** “There’s not a lot I can do about, like… world hunger, as far as choreography goes. So it’s more like people should be nicer to each other – better, kinder, clearer. Better. That’s all.” (Mark Morris, cite en 1994 par Joan Acocella)


UNE CARTE BLANCHE (24/04/10)

Un ton, une musique, une ouverture.
Musiques de compositeurs "locaux", du roubaisien Georges Delerue au voisin belge Jacques Brel, alternant avec d’autres, "exotiques".
Une rencontre conditionnée par "l’idée que l’on se fait de l’autre pays", mais aussi par "l’importance de nos racines dans la danse que l’on propose". Occasion de ne rien se refuser, en particulier de ces tubes dont de beaux esprits continueront de se demander ce qu’ils font dans l’œuvre d’un chorégraphe, à l’affiche d’un centre chorégraphique, mais qui fonctionnent. Grâce aussi à ce mélange de tendresse et d’ironie. Le ton Thomas Lebrun ? Pas si éloigné – dis-je une bêtise ? – de celui d’un Mark Morris, que j’évoquais il y a quelques jours. Une… gentillesse… qui fait du bien.

Carte Blanche à la Cie Illico / Thomas Lebrun / Danse à Lille / Centre de Développement Chorégraphique / Roubaix, Le Gymnase, 23/04/10.


COMMENT AMÉLIORER LES CHOSES (27/04/10)

JC’s not dead…

ça déborde (CP) tout me parle (LS) faut qu’ça migre (JPB) allez, allez, on s’révolte (CP) la poésie, c’est overdoser (JG) parler si je suis assez con pour écrire des poèmes ne pas mourir (PD) si j’l’avais pas, j’me vengerais, là j’adorais l’foot, j’adorais fout’ les gens par terre (GS) putain, mais quel bordel, cette maison j’écrivais d’la poésie contemporaine il n’y a aucune raison qu’on se fasse chier (AB) ça peut vite devenir (AJC) c’qu’on dit on se dit (JME) la musicalité l’animalité brute (SL) tu vas pas rester cloué à m’écouter gueuler (EA)

On avait la possibilité d’agit individuellement. Refuser les jugements de valeur. Le temps semble bon. Il m’a dit que l’une des choses qu’il avait remarquées parmi les gens qui prennent marijuana et LSD était qu’ils ne s’imposent pas la peine de se saluer ou de se dire au revoir. Accélération. Sortant des ténèbres de la psychanalyse, allant vers la psychologie ensoleillée du comportement (les gens saisissant leurs divans et marchant. a Nous faisons ce que personne d’autre ne fait. On gardera les feux de circulation – et leurs couleurs : rouge et vert. de vraies Corrections d’épreuves. Chanté en coulisses...

ça déborde (Charles Pennequin) je vis en poète. En considérant que tout me parle (Lucien Suel) faut qu’ça migre (Jean-Pierre Bobillot) allez, allez, on s’révolte (Charles Pennequin) la poésie, c’est se rendre à un endroit vivable dans la langue […] overdoser.. casser.. tomber dans l’escalier.. fusée qui décolle.. moment où ça échappe à l’attraction syntaxique (Jérôme Gagne) j’aimerais parler sans jamais m’arrêter […] si je suis assez con pour écrire des poèmes, alors je suis éternel [...] écrire est l’activité la plus économe pour ne pas mourir (Patrick Dubost) si j’me sers de l’écriture, ça m’sert bien, parce que si j’l’avais pas, j’me vengerais, là […] j’adorais l’foot, j’adorais fout’ les gens par terre (Gwénaëlle Stubbe) putain, mais quel bordel, cette maison […] au départ, j’faisais comme tout l’monde, j’écrivais d’la poésie contemporaine […] il n’y a aucune raison qu’on se fasse chier pendant des lectures de poésie (Antoine Boute) si vous lisez votre liste de courses devant un public, ça peut vite devenir impudique (Anne James Chaton) on n’est jamais sûr du langage, on n’est jamais sûr de c’qu’on dit […] on se dit la poésie c’est sérieux, bien sûr c’est sérieux, mais le rire aussi c’est sérieux (Jean-Michel Espitallier) la musicalité du langage est un support qui permet de rendre le poème actif […] je veux transmettre autre chose que l’animalité brute de la performance (Sébastien Lespinasse) tu vas pas rester cloué à m’écouter gueuler (Edith Azam)

"reading through" Journal, Comment rendre le monde meilleur (on ne fait qu’aggraver les choses), trans/création de Monique Fong, Maurice Nadeau/Papyrus [Lucien Suel : 6.4 lettres → 6e page / 4e phrase ; Jean-Pierre Bobillot : 4.6.8 → … 8e mot ; …]

Lucien Suel, Jean-Pierre Bobillot, Charles Pennequin, Jérôme Gagne, Patrick Dubost, Gwénaëlle Stubbe,Jacques-Henri Michot, Laurent Cauwet, Antoine Boute, Anne James Chaton, Jean-Michel Espitallier, Sébastien Lespinasse, Edith Azam, invités de Prendre son temps, Acte 12, Du bruit dans l’écrit / Villeneuve d’Ascq, Rose des vents, 23 & 24 avril 2010 (initiative de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Nord – Pas de Calais, en partenariat avec la Délégation Académique à l’Action Culturelle).

John Cage, compositeur, poète et plasticien américain (1912-...


THÉÂTRE, MOMENTS, 2. (28/04/10)

Entre toile peinte, fond de paysage emprunté à quelque peinture flamande d’autrefois et bric-à-brac d’un intérieur d’aujourd’hui à l’abandon, maison miniature et bout de piscine grandeur nature, un argument, "Cinq personnages se retirent loin du monde.. réalisent que le vrai danger est en eux..."
Rien de bien neuf, juste un savoureux, jouissif parfois, moment de théâtre et danse mêlés dont les Belges ont le secret. Danse émergeant du théâtre, inattendue, inexpliquée, tel un rayon de poésie du réel le plus sombre.*

Aussi, j’y reviendrai, un nouvel opéra, entendu d’une oreille à l’occasion de sa diffusion en direct de Melbourne. Première impression favorable, d’un opéra qui tient la route allant de Berg, Wozzeck, à ?
J’y reviendrai, donc, lorsque je l’aurai écouté de mes deux oreilles.**

* We was them
mise en scène Hans Van den Broeck
Villeneuve d’Ascq, 27 avril 2010.

** Bliss, opéra de Brett Dean
ABC Classic FM, 27 avril 2010.


MAI

ARTS ET RECHERCHE SCIENTIFIQUE* (04/05/10)

Arts et recherche scientifique, artistes, chercheurs, relation complexe(s).

Artiste, jouer à l’artiste, "il ne faut pas que le chercheur se prenne pour un artiste". Faut, faut pas, affirmation dissimulant quelque envie, regret caché ? Pas de développement en tout cas quant à ce signifie être artiste au temps de la reproductibilité illimitée et de l’outil accessible à tous.

Artiste et chercheur scientifique, difficultés à se comprendre, fonctionnements différents, impression de ne pas parler la même langue. Du subjectif, qui serait plus facile. De l’objectif, où le scientifique serait supérieur, qui élabore des dispositifs, constitue des dossiers, restitue. Différences réduites à quelques formules telles : l’artiste essaie de poser des questions, le scientifique de répondre aux questions. Ou : le scientifique essaie de simplifier pour comprendre, le créateur de complexifier pour sentir…

Incompréhensions, contaminations. Un chercheur affirme qu’il est capable d’aller voir un spectacle, de l’apprécier, mais pas d’en comprendre le mécanisme ; appliquant son fonctionnement à un domaine où il n’est pas forcément pertinent ; pourquoi faudrait-il comprendre le mécanisme d’une œuvre ? Un autre que l’art constitue un débouché pour ceux qui n’ont pas la capacité de devenir scientifiques, "pas envie de pointer"... La journée touche à sa fin et personne ne réagit.

Alors, l’art pour le chercheur scientifique ? Outre satisfaire l’éventuelle envie précitée, donner une visibilité à une activité passant plus inaperçue dans ses applications quotidiennes, ou redorer le blason d’une activité entachée par des applications plus critiquables, militaires ou autres. Et puis découvrir les innovations de demain, telles qu’imaginées par des esprits plus créatifs, tester une nouvelle relation à la technologie, préfigurer de nouveaux usages.

La science pour l’artiste ? Elargir son champ d’action, se forger de nouveaux outils. Conforter une légitimité fragile, en l’appuyant sur une recherche dont il affirme qu’elle est aussi sérieuse que l’autre, la scientifique. Subjectivité, mais "une subjectivité qui se travaille".

Artiste et chercheur scientifique sont ancrés dans un monde qui avance, avancent avec lui. Contribuant au renouvellement de la relation au public que l’on constate dans toutes les disciplines artistiques. Toutes, non, car un village continue de résister, celui du concert de musique classique, mais ceci est une autre histoire.

Si le scientifique a sur certains points quelque longueur d’avance, l’artiste a également des atouts à faire valoir, particulièrement dans une société du tout-spectacle. Ainsi lors de la dernière demi-journée, où l’artiste l’emporte par l’éloquence sur le scientifique qui lui-même… Un cours, une conférence aussi est un spectacle.

* Prendre son temps, Acte 13, Arts et recherche scientifique : expérimenter ensemble / Villeneuve d’Ascq, Université Lille 1, 28 & 29 avril 2010 (initiative de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Nord – Pas de Calais, en partenariat avec la Délégation Académique à l’Action Culturelle, dans le cadre du Contrat Local d’Éducation Artistique de Roubaix, Tourcoing, Villeneuve d’Ascq, Wattrelos).


UN ELDORADO (10/05/10)

de la musique nouvelle, classique ou "contemporaine", vivante, telle apparaît l’Australie que nous donne à entendre ABC Classic FM. Qui fait largement écho ces jours-ci – une vingtaine de concerts, rencontres retransmis – aux 2010 ISCM World New Music Days qui se tiennent à Sydney.* L’occasion d’un état de la création musicale. J’y reviendrai sous forme d’un compte-rendu de tout ce que j’aurai entendu de cette manifestation.

* Lire à ce sujet l’article** où Matthew Hindson, compositeur australien, constate que l’Europe n’est plus l’épicentre de la musique classique.
Après un XXe siècle où a longtemps prévalu une "bonne" façon d’écrire de la musique, la musique classique nouvelle se caractérise aujourd’hui par une certaine imprévisibilité. Les barrières tombent, les compositeurs sont plus nombreux, le choix musical plus large que jamais, et une bonne partie de la musique est écrite pour être diffusée en ligne, conçue pour être consommée chez soi ou sur la route, plutôt que dans une salle de concert. Ainsi un compositeur lithuanien peut, confortablement installé dans son salon, écouter des musiciens australiens interpréter de la musique australienne, et répandre l’influence de celle-ci, via sa propre musique, à l’autre bout de la planète.
Nous vivons dans un monde culturel où tout est possible, ce qui, selon Matthew Hindson, est une bonne chose pour l’expression artistique. Les accusations d’obscurité et de manque d’accessibilité, longtemps adressées à la musique classique nouvelle, n’ont, toujours selon Matthew Hindson, plus lieu d’être. La vieille Europe a cessé de dominer la créativité et l’innovation, et aucune raison ne s’oppose à ce que l’impulsion de la prochaine tendance de la musique contemporaine soit le fait d’un musicien de Corée, du Venezuela, d’Estonie ou d’Australie.

** à lire intégralement via le site de l’IMC (Issue 16, 05/05/10), ou directement sur celui du Sydney Morning Herald.


CONVICTIONS (10/05/10)

Conviction que tout ce qui n’évolue pas, perd de sa pertinence, de son utilité. Qu’il est indispensable pour éviter ce déclin, de sans cesse remettre en question, reconsidérer… réformer.

La réforme ne vaut pas en soi, mais par les objectifs de celui qui l’initie, la porte, et par l’efficacité des moyens qu’il consacre à sa réalisation. Les réformes engagées par ceux à qui nous avons confié la mission de conduire la France, sont mauvaises parce qu’elles engendrent plus d’injustice, plus de difficultés pour les plus modestes, et nous éloignent de la réalisation des fondements de notre vivre-ensemble : liberté, responsabilité, justice, droit de tout individu à disposer des moyens de se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner et se former.

Ceci posé, j’ose dire qu’une réunion comme celle à laquelle j’ai assisté jeudi*, me gêne dans la mesure où certes on y critique, à juste titre, mais où on n’y propose rien, absolument rien quant à la nécessaire évolution de l’existant. Comme si nous avions vécu jusque-là dans le meilleur des mondes possibles, qu’un méchant président s’était mis en tête de réduire à néant. Comme si tout changement était a priori négatif, comme si… Comme s’il ne nous fallait pas changer, toujours, davantage qu’on ne nous l’impose aujourd’hui, mais dans le bon sens.

Cesser de ricaner, de hausser les épaules, de nous offusquer, comportements qui mettant le réel à distance, nous privent de la capacité à agir sur lui. Cesser de jouer le jeu de ceux qui nous méprisent, et s’empressent de se débarrasser de nous dès que leur intérêt les y incite.

Dénoncer toutes les manœuvres qui cultivent nos égoïsmes tout en les réduisant à la satisfaction d’appétits primaires, faisant de nous de simples rouages de la machine économique ; qui entretiennent nos divisions pour mieux nous dominer, nous donnant en pâture des boucs-émissaires qui détournent notre colère des véritables responsables de nos difficultés ; qui nous divertissent…

Libérer l’art, la culture, l’expression artistique, culturelle, d’un excès d’instrumentalisation "bel outil de communication pour les élus". Travailler sans relâche à la reconnaissance d’un potentiel inégalable, pour peu qu’on les dégage des mauvaises habitudes qui guettent tout comportement humain, travailler à sa réalisation. Gratter là où nous tournons à vide, entre égoïsme déguisé et communication illusionnante.

Instaurer et garantir la liberté, valeur première. Libérer notre mémoire de ce qui, parfois, l’encombre sans la nourrir. Libérer nos comportements des a priori stériles, des tabous, faux-prétextes qui font le jeu des démagogues. Trouver par exemple d’autres d’arguments à opposer à la diminution du nombre d’élus locaux que la perte de la capacité, qui en résulterait, d’être proche, investi dans les dossiers, lorsque déjà l’on se prive de celle-ci en multipliant les casquettes. Libérer les individus de la précarité, de l’intermittence, toutes ces situations qui les empêchent de se réaliser. Leur permettre de devenir ce qu’ils sont, citoyens, électeurs, etc.

Prendre les choses sérieusement, à bras-le-corps, maintenant, ou jamais.

* au Vivat, Armentières, où il était question des réformes actuelles de l’état et de leurs conséquences sur la culture et la vie en général (06/05/10).


RED LB (15/05/10)

"He admitted in a calmer moment, with giggles, that in his extreme youth he would join anything if they would put his name in print—Committee for Greek, Polynesian, Eskimo, or Transylvanian Freedom."*

Bref moment de détente pour un "Wunderkind" inscrit sur la liste noire de CBS, privé de New York Philharmonic, écarté de la direction du Boston Symphony, vivant sous la menace constante de "révélations" aux conséquences potentiellement dramatiques. Et qui doit, pour obtenir le renouvellement de son passeport, signer un document attestant qu’il n’est pas communiste. Ce qui ne calme pas le FBI, désormais sur les traces d’un éventuel parjure.

Leonard Bernstein voit néanmoins sa situation s’améliorer au milieu des années cinquante. On a besoin de lui sur le front culturel de la guerre froide, et son statut médiatique contribue également à une certaine intouchabilité. Il connaîtra d’autres périodes plus ou moins tendues. Au gré des événements qui agitent la marche du monde, et des élections qui amènent à la Maison Blanche des personnalités dont il est plus ou moins proche, de John Kennedy à Richard Nixon, qui lui est délibérément hostile. Au fil de ses engagements, aussi, dont certains, tel celui au bénéfice des Black Panthers, lui valent de nouveaux ennuis.

Barry Seldes s’attarde longuement sur l’échec de Bernstein à composer le grand opéra américain longtemps projeté, qu’il attribue non pas à l’incapacité du musicien à consacrer à sa composition le temps et l’énergie nécessaires, mais au fait qu’il n’ait jamais trouvé de livret à la hauteur de son projet.

Un portrait attachant, complétant utilement, grâce aux éléments nouveaux dont il est nourri, issus des archives du FBI ou des archives personnelles du musicien, l’image que nous avions jusqu’à présent de Bernstein. Même si on a pu lui reprocher un manque certain de nuance. L’auteur est manifestement acquis à la cause de son sujet, et sa présentation du contexte n’est pas exempte d’un certain manichéisme.

Barry Seldes, Leonard Bernstein, The political life of an american musician (* extrait de Jerome Toobin, Agitato).


UN TOUT NOUVEL OPÉRA POUR LES JEUNES* ? (15/05/10)

J’étais mercredi** à Gand, pardon, Gent, au Vooruit, afin d’y découvrir l’opéra d’Elena Kats-Chernin***, The Rage of Life (créé quelques jours plus tôt à Antwerpen).

Un opéra mettant en scène des jeunes : Leif refuse de croire à la mort d’Helena, agressée pour avoir découvert la corruption d’hommes politiques. Leif est interné dans un hôpital psychiatrique. Leif et Helena sont agressés par des SDF. Leif et Helena se retrouvent dans un autre monde.

Un "opéra" ? ou plutôt une comédie musicale ? comme en compose un Stephen Sondheim. Habilement, stimulant la réflexion, procurant davantage de plaisir intellectuel que musical. La musique y paraît secondaire, comme "composée" par une machine fournissant, scène après scène, l’accompagnement requis par l’anecdote, la péripétie ou le sentiment du ou des personnage(s) présent(s). Sans continuité ni identité marquante.

Un sujet dans l’air du temps, sans être précisément de celui-ci, facilement accessible. Même si, chant lyrique obligé, on ne perçoit guère le texte. L’œuvre, en cela, se rattache davantage à la tradition de l’opéra qu’à celle de la comédie musicale, l’anglophone, où le texte chanté, question de voix, de voix employée, de travail de la voix, est généralement compréhensible. Pourquoi, avec les possibilités techniques qui sont aujourd’hui les nôtres, ne pas réintroduire à l’opéra des voix qui, n’étant plus surdéveloppées comme le sont généralement les voix lyriques, seraient capables de restituer à égalité, et de façon également satisfaisante, texte et musique ?

The Rage of life ? Sentiment d’à quoi bon. Elena Kats-Chernin ne se pose pas les questions que se posait un Bernstein, elle compose. Bémol à mon intérêt pour l’Australie, terre d’accueil et d’épanouissement de notre culture musicale, classique, contemporaine, etc., mais qui ne l’emmène pas vers d’autres horizons ?

Un opéra "pour les jeunes" ? Les spectateurs présents à Gand n’étaient pas tout à fait le public que l’on voit habituellement à l’opéra. Sans pour autant constituer un public de "jeunes". Qu’il faut vraisembablement aller chercher ailleurs que dans une salle de concert, fût-elle celle du Vooruit, où l’on est assis, inconfortablement… air connu.

J’étais mercredi à Gand, à la recherche perpétuelle de l’œuvre, de la musique, du son nouveaux… du "tout nouvel opéra", pour les "jeunes", et pour les autres.

* ainsi était annoncée l'oeuvre dans la communication.
** mercredi 12 mai 2010.
*** compositrice australienne originaire d’Ouzbékistan.

ps : La Traviata à la gare de Zurich, Don Giovanni, une expérience de télévision, Don Quichotte mis en scène par Laurent Pelly, Tannhäuser par Nikolaus Lehnhoff, Arte présentait le week-end dernier, à l’occasion des Journées européennes de l’opéra, un best of productions récentes tendant à accréditer l’idée d’une tradition en marche. Mais c’est un autre spectacle, présenté quelques jours plus tôt, toujours par l’indispensable Arte, La Grande-Duchesse de Gerolstein mise en scène par Christoph Marthaler, qui a attiré mon attention. Exemple trop rare d’un spectacle d’opéra où la musique a bénéficié de la même approche (re)créatrice que la mise en scène, faisant voler le tabou de l’intouchabilité du texte musical. Une voie d’avenir pour le spectacle d’opéra, comme le recours à des voix "normales" ou le développement de nouveaux rapports artistes/spectateurs, allant jusqu’à la remise en question de ces fonctions respectives.


WHAT CAN BE DONE TO MAKE CLASSICAL MUSIC MORE RELEVANT TO TODAY’S CULTURE?* (17/05/10)

La musique classique peut-elle séduire un public de jeunes ? La question que pose John von Rhein, critique du Chicago Tribune, en écho à un atelier de Greg Sandow, est cruciale aux Etats-Unis**, où le nombre d’adultes fréquentant les concerts classiques a diminué de 30% depuis 1982. Elle se pose aussi pour d’autres tranches d’âge, la diminution n’épargnant que celle des 65 ans et plus. "Le problème aujourd’hui ne se limite pas à intéresser des personnes de vingt ou trente ans, mais aussi de quarante ou cinquante, et eux, de toute évidence, ne sont pas près de venir à un concert classique."

L’auteur de l’article évoque la nécessité de revoir complètement la façon dont la musique classique est empaquetée, commercialisée, présentée, ce qui ne fait guère avancer la question, les responsables concernés s’étant depuis longtemps engagés dans cette voie. Il évoque surtout, plus intéressant, le rôle spécifique des jeunes musiciens classiques pour amener davantage de personnes de leur âge à partager l’expérience, en trouvant de nouveaux moyens de communiquer leur passion pour leur musique, et en s’ouvrant aux outils digitaux qu’offre la nouvelle culture.

Et de reprendre l’exemple, cité par Greg Sandow, de Peter Gregson, violoncelliste britannique de 22 ans, qui donne des récitals dans des salles et clubs équipés d’écrans vidéos. Tandis qu’il joue, les spectateurs commentent sous forme de textos ou de tweets, qui sont projetés sur l’écran, instaurant une conversation en temps réel. Ce qui, dixit l’auteur, pose la question de ce que l’on peut réellement absorber d’une expérience musicale quand simultanément on tweete sur son téléphone portable. Ecouter ou tweeter, il faut choisir ? La bataille, comme bien d'autres – il y en a même qui écoutent de la musique en pianotant sur leur ordinateur –, semble perdue. Quant à la guerre ?

[à suivre]

* article à lire intégralement sur le site de l’IMC (revue de presse 16/2010, 5 mai 2010) ou sur celui du Chicago Tribune.
** "La musique classique, au moins aux États-Unis, apparaît coincée et démodée." (Greg Sandow, auteur des autres citations entre guillemets)


DUDAMANIA ET AUTRES CONSIDÉRATIONS (23/05/10)

Le sujet Dudamel semble inépuisable, au point que je pourrais facilement lui consacrer une revue de presse, une chronique, un feuilleton. Qui débuterait aujourd’hui par une considération...

Souvent je constate qu’un avis, une opinion, un sentiment que je pensais mien, exclusivement, est en fait partagé par d’autres. Ce dont je n’avais pas connaissance, conscience. Ce constat renvoie à d’autres, que l’on a fait, ou pourra faire dans tous les domaines de l’activité humaine. Pour peu que l’on ne cède pas à l’illusion du visionnaire, homme d’exception dont le génie se résume, bien souvent, à donner une forme éloquente à l’air du temps, d’autant plus éloquente que l’on consent à l’écouter.

Évoquant récemment, à propos de son transfert d’une agence à une autre, le nouveau directeur musical du Philharmonique de Los Angeles, je terminais sur une question, un doute quant à sa capacité à devenir "le plus grand de tous" (les chefs d’orchestre). Et je m’apprêtais à développer cette opinion lorsque j’ai trouvé, dans un article de John von Rhein*, critique du Chicago Tribune, repris dans la revue de presse de l’IMC en date du 19 mai, une opinion semblable à la mienne, quoique plus étayée, car John von Rhein a assisté à des concerts de Duhamel, alors que je n’en ai jusqu’à présent vu et entendu que via divers canaux audio-visuels. Je cite John von Rhein : déconnexion, parfois, entre les objectifs musicaux et les moyens utilisés pour les atteindre ; idées inabouties, manquant de profondeur musicale, le problème tenant moins à quelques instincts fautifs qu'à la façon de les canaliser ; exécutions techniquement imparfaites… Et ceci, anecdotique, peut-être, mais qui constitue un bon indicateur, où il est question d’un public tombant dans le piège de la "Pathétique", applaudissant après le troisième mouvement...

Je ne considère pas comme un problème le fait d’applaudir entre deux mouvements d’une symphonie, ou même d’applaudir au milieu d’un mouvement, y voyant plutôt l'expression d'une spontanéité trop souvent absente du concert classique. Mais c’est par contre un signe de la musicalité, de la qualité d’un chef d’orchestre que de faire ressentir au public, même le moins averti, l’unité d’une œuvre, sa trajectoire, et de la transformer en un voyage inouï que l'on ne saurait interrompre avant d'en avoir atteint la dernière note.

Le chef est celui qui, alchimiste de l’orchestre, réalise cela. C’est aussi celui qui, charismatique, engagé, médiatique, sait, par d’autres moyens, non strictement musicaux, entraîner, convaincre, en particulier les politiques et autres financeurs potentiels. Celui-là est pour moi plus grand chef d’orchestre que celui-ci. Yannick Nézet-Séguin** plutôt que Gustavo Dudamel. Ceci dit sans ignorer que Dudamel a 29 ans, et largement le temps, si la gloire le lui laisse, de passer du statut de chef d’un orchestre de jeunes à celui d’un orchestre professionnel, possédant un autre potentiel, qui réclame d’autres qualités de la part de celui qui ambitionne d’être le catalyseur de sa réalisation. Sans ignorer non plus que si Nézet-Séguin est un chef dont j’ai pu apprécier en direct la formidable musicalité, il y ajoute vraisemblablement des qualités relevant du "second chef", moins médiatisées que celles de Dudamel, raison pour laquelle je les connais moins.

* 'Dudamania' hits Chicago. But is all the hype over Los Angeles' new maestro justified? / John von Rhein / Chicago Tribune.
** dirigeant dans la même catégorie que Nézet-Séguin, et entendus ces jours-ci : Andris Nelsons (BBC 3 mardi), Robin Ticciati (ce soir, en direct de Stockholm).


ÉCHAPPÉS (27/05/10)

… elle chante le cygne, en dessine les courbes, précise, tendue vers l’horizon de sa partition…

triste spectacle de ce journaliste annonçant, avec une joie non dissimulée, l’échec de l’apéro Facebook et le succès de la transformation des Champs-Elysées en jardin. Ce n’est pas l’alcoolisme des jeunes qui affole nos représentants – et qui en d’autres circonstances ne suscite pas une telle logorrhée – mais une manifestation échappant à leur contrôle, sortant du cadre d’une société de consommation dont ils se servent pour nous dominer. Et qui pourrait bien en annoncer d’autres, plus dangereuses pour eux.

… il déroule le mouvement lent du concerto de Ravel, réalisant le délicat équilibre de mécanique et de liberté qui fait que jamais le fil ne se casse – chair de poule, nouvel épisode de ma relation de longue date avec cette musique – elle lui répond, cor anglais réincarné en piano, étonnamment crédible…

explication du journaliste aux déchaînements récents d’une violence gratuite, le fait que nous vivons désormais dans "une société où il faut avoir pour être, une société où la possession est la valeur suprême". À qui la faute ? Sinon à ceux – voir ci-dessus – qui ont encouragé le développement de cette société et qui, si la situation venait à s’aggraver, y trouveraient le prétexte d’une accentuation de leur domination.

… obsession de la grenouille. Morte d’avoir cru que l’on pouvait tolérer jusqu’à un certain point, ignorant qu’il n’y aurait pas d’autre point avant celui de son annihilation…

Exemple formidable, et qui me touche, du musicien qui se donne, se réalise dans le geste musical, aboutissement provisoire de toute une vie. Symbolique aussi, mobilisateur pour qui y participe, ne serait-ce que par l’audition.

Grande est la tentation, dans une société qui plus que jamais divise, catégorise, inégalise, de revendiquer un statut privilégié pour la culture, ses acteurs, les artistes et les autres. Mais ce serait une fois de plus, de trop, histoire de la grenouille, tentative désespérée de parer à de nouvelles défaites annoncées, se compromettre avec une société fondée sur une injustice congénitale. Exiger le statut d’hommes et de femmes à part entière, réalisant le potentiel qui, chez bien d’autres, encouragés en cela par la société actuelle, demeure inéveillé. Obtenir la reconnaissance du fait qu’un artiste n’est ni plus ni moins qu’un autre, qu’il a droit à l’existence au même titre que tout être humain. Affirmer que nous avons plus que jamais besoin de culture. Et que c’est se priver d’un formidable exemple d’émancipation, de réalisation personnelle, et en priver ceux dont on a la responsabilité, que de céder à la tentation de réduire l’artiste, le musicien à n’être que le pourvoyeur de quelque "supplément d’âme".


CELIBIGÂTERIE** (28/05/10)

Quelque chose peut, dans certaines conditions exceptionnelles, devenir théâtre, et ce quelque chose, c’est un texte, un sujet…* Mais un texte, un sujet... ne sont pas du théâtre

Blowing, de Jeroen van den Berg, mise en scène de Frédéric Laforgue, Hard Places, de Farhad Sorabjee, mise en scène de Chris White... tels que présentés ici, ne sont pas du théâtre. Peut-être qu’ils le deviendront, peut-être pas.

Suite de "non", suivie d’un "oui" ? Le soir d'après, sixième, où sera révélé, "le théâtre, c’est ..." ? Le dernier opus du maître des lieux, Jean-Marc Chotteau, ainsi que le projet retenu, qui aura la chance d'être monté sur le plateau du Salon de Théâtre.

* suite à compléter au fil des Eurotopiques, festival européen de projets théâtraux (10, présentés en 5 soirs), 2ème édition, "Frontière(s)", jusqu’au 5 juin 2010 à Tourcoing, au Salon de Théâtre.

Sergiu Celibidache disait : "Quelque chose peut, dans certaines conditions exceptionnelles, devenir musique, et ce quelque chose, c’est le son."


MUSIQUE ET/OU ARGENT (30/05/10)

L’argent, la façon dont on le dépense, est un marqueur efficace de l’évolution de nos pratiques musicales, telle qu’y fait écho, semaine après semaine, la revue de presse de l’IMC.

Ainsi nous dépensons de moins en moins pour acquérir de la musique enregistrée sur des supports dont on pensait, il y a peu encore, qu’ils dureraient éternellement. La multiplication de nouveaux canaux de diffusion, plus pratiques, moins coûteux, a relativisé l’importance de ces supports, nous laissant le sentiment de nous être faits abusés par des marchands qui surévaluaient leurs produits, et qui, faute d’avoir su renoncer à ces pratiques, sont en train de disparaître. Au nombre des nouveaux canaux, ceux par lesquels des musiciens diffusent gratuitement leur création, façon d’affirmer que la musique peut aussi avoir une valeur autre que marchande.

Si nous dépensons moins d’argent pour acquérir de la musique enregistrée, nous en dépensons davantage pour aller écouter de la musique vivante. Ceci étant à relativiser puisque, particulièrement dans le cas des festivals, on constate que le programme musical y est de moins en moins la première des raisons pour lesquelles nous nous y rendons. Le choix se faisant de plus en plus en fonction de ceux qu’on y retrouvera, avec qui on affirmera un style de vie, participera à toute une gamme d’activités, pouvant n’avoir qu’un lointain rapport avec une musique réduite au rang de prétexte. Et pour participer à ces activités extra-musicales, pour ailleurs faire partie des happy few qui auront droit à un traitement de faveur, voire même approcher l’artiste, on est prêt à payer beaucoup.

- What does a music festival say about you? / Denise Winterman, BBC.
- When just an ordinary ticket won't do / Bernard Zuel, Sydney Morning Herald.
- The ongoing devaluation of music / Jakomi Mathews, The Music Void.
- Giving it all away / Danny Scott, Times online.
(revue de presse de l’International Music Council, n° 19, du 26 mai 2010.)


JUIN

DE LA JUSTICE (04/06/10)

Fin du film [Les mains en l’air, voir ci-après], rencontre avec le réalisateur [Romain Goupil], réponse aux questions des spectateurs. À celui qui lui demande si son film changera quelque chose à la condition des sans-papiers, il répond que ce film n’est rien, que ce qui compte c’est la réflexion, la discussion que peut-être, il provoquera chez les spectateurs. Cet instant où le film, soudain, fait écho à ce qu’on porte en soi.

J’ai beaucoup apprécié le film, mais cette impression, je l’ai ressentie une fois le film achevé, durant la rencontre. Lorsque commentant la discussion du couple interprété par lui-même et Valeria Bruni-Tedeschi, lui proposant de faire intervenir l’un de ses amis politiques afin de régulariser la situation de la petite fille qu’ils hébergent, elle refusant d’utiliser tout passe-droit, Romain Goupil affirme que ce n’est pas de la charité qu’il faut, mais de la justice. Et là, je me sens particulièrement en accord avec lui. Pas de charité, pas de care, pas de ces petits arrangements avec un problème, qui n’y apportent aucune solution. Juste la reconnaissance des droits de l’individu, qui permette à chacun de vivre sa vie, pleinement.


TANT DE BELLES CHOSES (10/06/10)

Il y a dans le film de Juan José Campanella, Dans ses yeux [voir aussi plus loin], une séquence où le personnage principal, un policier, dit en substance que voir par les yeux d’une autre personne, permet de mieux se voir soi-même. C’est un principe voisin, mieux se voir en regardant autrui, qu’illustre Le ventre des femmes, remarquable documentaire de Mathilde Damoisel, diffusé ces jours-ci sur Arte.

Qui nous éclaire sur le drame des 300 000 Péruviennes stérilisées, souvent de force, en application du diktat de la Banque mondiale et d’autres institutions internationales, qui ont fait du contrôle des naissances la condition de l’aide qu’elles apportent à un pays, un contrôle souvent appliqué au mépris des droits fondamentaux des individus. Sur nous-mêmes, dont la situation est certes moins dramatique, mais tout aussi dépendante de pouvoirs supranationaux, économiques et autres.

Qui nous éclaire sur certains fonctionnements, ainsi de l’érection du chiffre en critère absolu. Absurde lorsqu’il est demandé aux médecins péruviens de réaliser un certain nombre de stérilisations. Tout aussi absurde, même si là aussi les conséquences sont moins dramatiques, lorsqu’il est demandé à des policiers – il en était question hier soir dans l’émission que leur consacrait Arte – de dresser un certain nombre de contraventions. Inversion, perversion du service public, où le public est réduit à servir une politique qui ignore ses intérêts.

Y’a tant de belles choses à voir en France, air connu, aussi ailleurs, aussi de moins belles. Et s’intéresser à celles-ci, ce qui implique souvent que l’on pratique à leur égard une sorte de discrimination positive, nous permet, en retour, de mieux appréhender nos vies, et la façon dont nous pourrions les améliorer.


HUMEURS (15/06/10)

Il est des silences plus parlants que celui dont les chefs d’orchestre équipent désormais en série leurs fins d’exécutions. Le silence qui suit Mozart, etc., ou plus généralement, le silence au moyen duquel ils cherchent à nous faire croire que nous avons entendu Mozart. Plus parlant, donc, le silence qui suit le troisième mouvement de la "Pathétique", course à l’abîme débouchant brusquement dans le vide d’après. Et où j’entends, lorsqu’un chef en fait ressentir la nécessité à son public, l’un des signes qui le distinguent du tout venant des chefs d’orchestres. Tout récemment, Andris Nelsons à la tête du City of Birmingham Symphony Orchestra. Ceci dit, je m’empresse d’ajouter que je suis le dernier à m’offusquer que l’on puisse applaudir au beau milieu d’une œuvre, si on en ressent la nécessité, et tant pis pour ceux que cela choque.

Coup d’oreille, hier soir, au concert de clôture du Concours Reine Elisabeth, concerto de Chopin, qui m’a semblé n’être plus qu’un long tunnel. Le monde de la musique se serait donc découvert un nouveau tunnelier ? d’autant plus remarquable qu’il n’y avait guère pas de montagne à franchir. J’ai donc éteint et je suis passé à autre chose. Ceci n’est pas un avis définitif, qui aurait à s’appuyer sur une audition complète. Ce n’est pas davantage un début d’opinion sur l’intérêt des concours. Quoique, le simple intitulé d’un concert Saint-Saëns / Chopin / Brahms puisse déjà donner à penser.


LES MEILLEURES PHOTOS (17/06/10)

Les meilleures photos sont toujours celles que l’on ne prend pas, faute d’appareil, d’image, et que l’on conserve en soi, incommunicables, et qui s’effacent pour une autre mémoire, plus durable que tous les supports, informatiques ou autres.

Remontant le Boulevard Pierre de Coubertin, des "piranhas d’Amazonie", des "requins vivants", défilé de camions transportant un aquarium d’une ville à la suivante. De l’eau s’échappe d’un des camions, vague qui m’éclabousse, presque.

Chute de neige en juin.


MUSIQUES (17/06/10)

"Undeterred by these warning signs, strapped European governments are calling for the "Americanisation" of cultural support. They are trumpeting the virtues of private financing and urging organisations to raise more money independently."

extrait d’un article où András Szántó dresse un tableau détaillé de la débâcle financière qui mine les fondations de la culture aux Etats-Unis. D’où il ressort que le modèle américain est loin d’être la solution que certains responsables européens préconisent en réponse aux problèmes de financement que la culture rencontre aussi de ce côté-ci de l’Atlantique.

Funding: the state of the art / The Art Newspaper, repris dans la revue de presse de l’IMC, du 16 juin 2010.


P… (23/06/10)

*

ps : "racailles !", "petits merdeux !", "mecs avec un pois chiche à la place du cerveau"… Parce qu’ils font la différence, eux ! Entre "Casse-toi, pauv' con !" et "Va te faire enculer, sale fils de pute !" Les mêmes valeurs, le même rapport à l’argent, aux autres, etc.
Et ces "pékinois" en route vers Ushuaïa, qui n’ont d'autre mot à la bouche que "putain, putain, putain !" La France, la France de, de… de qui déjà ? De Gaulle ? Non, c’était après, après De Gaulle. Avant... avant quoi ?

* Perito Moreno, décembre 2008.


AOÛT

DU CINEMA ? (24/08/10)

Maigre récolte estivale, cinématographiquement parlant. Peut-être ai-je oublié le "film de l’été", génial, si marquant, vu il y a quelques semaines ? Peut-être en verrai-je un autre, dans quelques jours, auquel j’attribuerai ma palme ? En attendant, celle-ci reviendra à l’un des derniers films vus, Cleveland contre Wall Street, de Jean-Stéphane Bron. Formidable leçon sur le fonctionnement de l’humanité, sur la crise financière récente, son coût humain.

Qui inspire à l’observateur des traces de la Première Guerre Mondiale dans le Nord de la France, un rapprochement que d’aucuns trouveront surprenant, voire scandaleux. Hier comme aujourd’hui, et l’actualité franco-française la plus récente nous le rappelle, des peuples entiers, pour ne pas dire l’immense majorité des humains, sont condamnés au pire sur ordre de quelques individus qui s’arrogent les pleins pouvoirs sur leurs "semblables", afin d’en tirer un profit personnel, égoïste, maximal. Les condamnant à la mort brutale, prématurée des combattants de la Première Guerre Mondiale, ou à la mort lente de tous ceux qu’ils réduisent à de simples rouages de la machine économique.

Et l’époque n’incite guère à l’optimisme, qui voudrait qu’un jour ces individus comprennent qu’ils auraient plus encore à gagner d’un respect des droits de l’homme, de tous les hommes. Sujet du prochain film ?


UNE SORTE D'EMPLOYE MUNICIPAL (30/08/10)

"En fait, Bach n’avait pas à sa disposition de très bons chanteurs, de très bons instrumentistes. La plus grande partie de sa vie, il était à Leipzig, il était une sorte d’employé municipal, il faisait faire le latin aux gosses, et il composait sa cantate pour le dimanche…"
[Jean-François Zygel, La Boîte à musique, 26 août]


SEPTEMBRE

EXTRAIT DE… (16/09/10)

"nous ne possédons pas la vraie réalité : nous pouvons simplement, par un travail infini, améliorer les représentations que nous en avons [volume 2, page 523]

Entre la manière dont nous considérons les êtres humains et celle dont nous examinons les objets, il y a une différence significative. La mimique de quelqu’un à qui l’on parle devient quelque chose d’extrêmement inquiétant quand on ne la considère plus comme un long échange de signaux entre deux âmes, mais comme un simple phénomène extérieur. Pour les objets, nous sommes accoutumés à les voir tout à fait muets et immobiles, et quand leur rapport avec nous paraît s’animer, nous pensons avoir affaire à une angoissante vision. Pourtant, c’est nous-mêmes qui les considérons de telle manière qu’aux petites modifications de leur physionomie ne répond nulle modification de notre sentiment ; pour changer cela, il suffit que nous ne considérions plus le monde du point de vue intellectuel et que ce ne soient plus les instruments de nos cinq sens mais nos sentiments moraux qui soient touchés par lui. Dans de tels instants, où un spectacle nous enrichit et nous comble, l’émotion devient si forte que plus rien ne semble réel qu’un état de flottement qui de l’autre côté des yeux se condense en objets, et de ce côté en pensées et en sentiments sans que ces deux aspects puissent être distingués. Ce qui comble l’âme est ressorti ; ce qui n’en a plus la force s’est dissous sous nos yeux. [676]

Attendre à tout instant l’instant suivant n’est qu’une habitude ; si on établit un barrage, le temps déborde comme un lac artificiel. Les heures s’écoulaient sans doute, mais en largeur plutôt qu’en longueur. Le soir vient, mais le temps n’a pas passé. [683]

Toute notre existence n’est qu’une analogie. Nous nous créons un système de principes, de dédommagements et ainsi de suite, qui couvre une partie du possible. [764]

A chaque pensée, à chaque invention nouvelle, l’esprit héroïque traditionnel lutte pour la priorité, bien que l’histoire de ces disputes nous ait montré depuis longtemps que chaque idée nouvelle naît toujours dans plusieurs cerveaux à la fois ; cet esprit, pour on ne sait quelle raison, préfère se représenter le génie comme une source plutôt qu’un fleuve où beaucoup d’éléments ont débouché et qui en relie beaucoup d’autres, bien que les plus géniales pensées ne soient rien de plus que la modification d’autres pensées géniales, de modestes additions [..] au lieu de vouloir être originaux, les gens devraient apprendre à s’approprier ! [774]

De manière tout à fait générale, ni la connaissance ni l’observation ne suffisent jamais à comprendre réellement les hommes ; pour cela une sorte d’entente est encore nécessaire, à l’image de celle qu’on a avec soi-même, et dont il faut leur donner par avance la preuve. [969]

La connaissance des êtres m’importe peu, répondit Ulrich. La seule chose qu’on doit savoir d’un être, c’est s’il féconde nos pensées. Il ne devrait pas y avoir d’autre connaissance des humains ! [976]

l’effet majeur d’un roman doit être dirigé vers le sentiment. Les pensées ne doivent pas y figurer pour elles-mêmes. Elles ne peuvent pas non plus, ce qui représente une difficulté particulière, être développées comme le ferait un penseur ; elles sont des "composantes" d’une forme." [1042]

… mon livre "de l’été" : Robert Musil, L’Homme sans qualités, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet et par Jean-Pierre Cometti et Marianne Rocher-Jacquin pour les textes inédits.


ON VA À ROYAUMONT COMME ON VEUT, À PIED… (18/09/10)



Ni en voiture, ni même à genoux, mais en chemin de fer, puis à pied, donc, cinq kilomètres, quand même. Chaque année, vers la fin de l’été, je retourne à Royaumont, dans l’espoir d’y découvrir le compositeur de l’avenir.

Quinze pièces au menu, quinze compositeurs originaires de douze pays, dont certains, tels le Pérou ou l’Australie, suscitent une curiosité particulière, voire, de ma part, un a priori favorable, nourri de mon attachement au pays.

Quinze compositeurs, donc, de 22 à 33 ans, qui tous ont en commun d’avoir participé à la Session de composition. Deux ensembles, Linea et Les Cris de Paris, deux lieux, le réfectoire des moines et la salle des charpentes. Moyens dont aucun compositeur, ou presque, ne tire de parti véritablement novateur. Se bornant, s’agissant des lieux, à un timide encerclement du public par quelques chanteurs (Eimermacher), exception confirmant la règle de la bonne vieille disposition frontale. Et des musiques qu’ils pourraient concocter à partir de tels ingrédients, aux sonorités, aux rythmes imaginés par les grands anciens, Ligeti (Borzelli, Hanna) ou Bernstein (Cacciatore, Cieri). Certains, cependant…

Plus intéressante que la complexité un peu gratuite d’un Dahm, dont la pièce requiert la participation de deux instrumentistes, mais aussi d’un chef et de deux tourneurs de pages ! – influence de Ferneyhough, indéracinable professeur de la Session de composition ? – ou, celle d’un Garcia Vitoria, se reflétant dans un texte pour lequel j’accorde à son auteur la palme de la présentation la plus fumeuse, il y a par exemple la séduisante inventivité d’un Cieri, mettant en musique un texte tiré de la première version de l’Orfeo de Monteverdi, dont la musique originale ne nous est pas parvenue. Séduction de papier que ne transforme pas tout à fait la musique.

La sympathie, l’adhésion, et au-delà, la mise en résonance, sont souvent affaire de peu de chose. Certes pas le procédé auquel se réduit la pièce de Borredà, musique d’inspiration grégorienne qui, bien que produite à voix nues, semble hachée au moyen de quelque manipulation électronique, ou du fait d’une défaillance technique, mais plutôt celui auquel a recours Borzelli, moins sophistiqué mais plus efficace, qui demande à ses chanteurs de placer leurs mains autour de leur bouche, chacun de façon différente, produisant une différentiation des voix que renforce la perception visuelle du processus. Ou de Durupt, dont les chanteurs utilisent, eux, pour modifier leurs voix, des feuilles d’aluminium. Ou encore d’Arroyo, enrichissant sa pièce de sons dont je ne me suis pas rendu compte immédiatement qu’ils étaient produits par des bouteilles de plastique que les instrumentistes écrasent, plus ou moins, sous leur pied.

Arroyo, Juan Arroyo, compositeur péruvien né en 1981, dont le parcours académique, du Conservatoire national de musique du Pérou au CRR de Bordeaux, m’a d’abord fait craindre qu’il ait pu perdre en route une originalité favorisée par son éloignement des foyers de la musique contemporaine, est des quinze compositeurs, celui qui m’aura le plus convaincu. Premier dans la présentation alphabétique qu’en donne le programme, dernier interprété, il nous a donné à entendre une Partita, pour onze joueurs, pardon instrumentistes, "suite de gestes inspirés du sport populaire qu’est le football ". Qui à certains moments m’est apparue comme la transmutation musicale de ces gestes tels que les auraient enregistrés un micro placé à l’intérieur même du corps des joueurs, favorisant les bruits de corps, de souffles, gommant les cris, les hurlements de la foule. À d’autres, comme celle des trajectoires de ces balles qui, dans quelque jeu vidéo, arrivent de tous côtés, de plus en rapidement, et qu’il s’agit de renvoyer. Transmutation qui, ici comme chez Groven – où elle semble à double sens, illusion d’entendre des sons instrumentaux se muant en sons de nature se muant à leur tour en sons instrumentaux, illusion car ce sont toujours des instruments qui les produisent – dépasse le caractère gratuit qu’elle peut avoir ailleurs. Fécondité, imagination du compositeur suscitant celle de l’auditeur, qui échappe heureusement au contrôle du compositeur. Même si celle de Juan Arroyo semble sans bornes, qui me fait attendre avec un peu d’impatience la pièce pour sextuor de flûtes à bec, sextuor de flûtes Paetzold et dispositif électronique qu’il est en train de composer.

Je quitte Royaumont, la Tourelle est toujours debout, qu’aucun avion, qui en provenance ou à destination de Roissy, parfois à Royaumont, joint sa voix à celle de la musique, n’est venu percuter. Et puisqu’il me reste une heure avant l’arrivée du prochain train, je décide de rejoindre à pied la gare de Viarmes. Cinq plus cinq kilomètres à pied, ça vaut bien l’ascension de la Colline sacrée à genoux, non ? Quant au graal… Mais je ne suis pas bredouille, j’ai mon compositeur, de l’avenir ?



compositeurs, musiques entendus :

Juan Arroyo (Pérou, 1981), Partita
Adrián Borredà Gomar (Espagne, 1983), Funerales de Dersu
Silvia Borzelli (Italie, 1978), M/P fragments
Maurilio Cacciatore (Italie, 1981), Kyrie
Carlo Ciceri (Italie, 1980), Atto V [Purché non sbranino il dio]
Robert Dahm (Australie, 1981), Schattenzeichen
Laurent Durupt (France, 1978),Haiku de Ryokan
Hanna Eiermacher (Allemagne, 1981), Rollende Wolken gezogener Flügel
Marc Garcia Vitoria (Espagne, 1985), Plastic Trio
Marielle Groven (Canada, 1984), Inondation
Mena Mark Hanna (Angleterre, 1984), that One Thing, breathless, breathed
Igor Maia (Brésil, 1988), Caminantes
Osamu Kawakami (Japon, 1979), Tarantula Hawk
Antonin Servière (France, 1977), Barbaricum atque, immane gemunt {…}
Kate Soper (États-Unis, 1981), The Sleep Side


IL EST TEMPS (19/09/10)

Il est désespérant, cet avenir que nous concoctent les maîtres du monde, financiers et politiques complices. Usant d’arguments censés nous le faire admettre comme le meilleur, le seul des mondes possibles. Nous culpabilisant, la fameuse dette, nous avons trop dépensé, il faut maintenant nous serrer la ceinture. Nous, les 99,99 % d’êtres humains qui subissons leur pouvoir. Désespérante, cette mise à la casse de tout ce qui nourrit, donne un sens à nos vies. Et qui apparaîtra un jour comme infiniment plus dévastatrice que toutes les catastrophes qui occupent aujourd’hui nos écrans.

Conviction personnelle plus forte que jamais, nourrie de mon expérience – je développerai –, que c’est une erreur de croire que l’on puisse remettre le monde en marche en réduisant, voire supprimant la culture. Alors qu’il est évident, pour celui qui la vit, et constate jour après jour ce qu’elle apporte à tous ceux qui y participent, que nous ne saurions nous en priver sans dommages graves. Ce n’est certainement pas de moins, mais de plus de culture que nous avons besoin. Meilleure aussi, certainement, je veux dire une culture vivante, qui se renouvelle, se mette en question, se recrée sans cesse. On peut toujours faire mieux, dans la culture comme en tout autre domaine de l’activité humaine, mieux, plus et mieux ! moins, pas question !

Des voix se font entendre, qui peut-être contribueront à faire de ce qui se trame aujourd’hui une catastrophe que nous aurons su éviter. Peut-être pas, mais alors nous n’aurons pas démérité de notre humanité.

mercredi 15 septembre, publication dans Le Monde* de l’appel des "économistes atterrés", qui démontent , retournent les arguments censés justifier l’évolution actuelle, injuste, inefficace, destructrice. Et en particulier celui selon lequel nous avons trop dépensé, et qu’il nous faudrait maintenant renoncer à tout ce qui rend nos vies humaines.

D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.

A mesure que deviendront évidentes les conséquences désastreuses des politiques aujourd’hui adoptées, le débat sur les alternatives montera partout en Europe. Des luttes sociales et des changements politiques interviendront à un rythme différent selon les pays. Des gouvernements nationaux prendront des décisions innovantes. Ceux qui le désireront devront adopter des coopérations renforcées pour prendre des mesures audacieuses en matière de régulation financière, de politique fiscale ou sociale. Par des propositions concrètes ils tendront la main aux autres peuples pour qu’ils rejoignent le mouvement.


Excès d’optimisme ?

samedi 18 septembre, Lille, Médiathèque de Fives, D’azur et d’acier**, lu par l'auteur, Lucien Suel, qui ainsi s’achève :

« DU PASSÉ, FAISONS TABLE RASE ! » Moins d’une centaine d’années après, ces fortes paroles de L’Internationale se sont retournées contre les prolétaires qui les chantaient dans les luttes « finales ». Des paroles, prises à la lettre par certains « progressistes », et par ceux qui font « travailler » l’argent. Ils ont réussi à ruiner nombre de traditions et notamment la tradition ouvrière, dans le but de changer les personnes vivantes, de créer des êtres « libérés », hommes sans attaches, sans passé et sans avenir, sans fierté, individus uniquement dédiés au présent et à la consommation compulsive. Mais il reste encore un peu de passé qui ne veut pas passer.

Il reste du passé qui refuse de trépasser, qui ne veut pas finir sur le billard, sur la table de dissection. Il est temps d’écarter la table rase. Il est temps d’envahir les places vides. Il est temps de parler ensemble de notre passé et de notre présent. Il est temps de parler de notre futur, d’un autre futur à vivre.
[pages 120-121]

Il est temps, de...

* Le Monde du 15 septembre ou, pour la version complète : http://economistes-atterres.blogspot.com/
** Lucien Suel, D’azur et d’acier, (EDITIONS) LA CONTRE ALLEE, 2010, www.lacontreallee.com


BRÈVES DE WEEK-END (20/09/10)



Dernière nuit, Last Night, THE Last Night of the Proms. Telle qu’entendue en différé sur BBC 3. Envolée, la magie distillée depuis deux mois par Andris Nelsons, Robin Ticciati, Edward Gardner, Yannick Nézet-Séguin et autre Vladimir Jurowski. Orchestre terne, approximatif, la faute d’un chef qui ne dirige pas dans la même catégorie qu’eux, et qui signe sa prestation du discours le plus raide, le plus dépourvu d’humour jamais entendu en cette circonstance.

"… il savait par les accents de sa lyre charmer les animaux sauvages…"
Il, Orphée, il y a quelque chose d’Orphée en Martin Hollebecq. Qui adoucit, affine, allège, anime la pierre sans rien lui ôter, ou presque, de son poids, de sa dureté. L’invitant fermement à un dialogue intérieur, éveillant en elle son double contraire. Travail du sculpteur recourant à des techniques violentes, à l’opposé de sa nature apparente.

Toile peinte de Manuel Ruiz Vida, container. Terril de terre, noire. Quelques chaises, des spectateurs, certains assis par terre. Arrivent deux musiciens, deux danseuses en tenue de bain, plus que de danse. Soudain l’une plonge, tête la première, dans la terre, l’autre la relaie, toutes deux s’y roulent, mêlent. Tentant un autre dialogue, inabouti celui-ci. Petit spectacle, dix minutes, aussi immédiatement surprenant que riche de développements potentiels.

S’approprier, dit-il, s’approprier. Il y a dans le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, une séquence que je ne me suis toujours pas appropriée. Celle où l’on voit Frère Luc apporter deux bouteilles de vin, une cassette, introduire celle-ci dans un radio-cassette, l’enclencher, Lac des cygnes. Réaction, joie, émotion, larmes des moines. Scène excessive, en complète rupture avec tout ce qui a précédé. Imperméable à toute critique, entre autres celle selon laquelle elle ne serait là que pour donner plus de force à la catastrophe, l’enlèvement qui suit immédiatement. Alors, qu’est-ce que les cygnes, cygne blanc, noir, viennent faire à Tibhirine ? La question continue de résonner bien après que neige et brouillard aient effacé moines et ravisseurs confondus.


- Martin Hollebecq, exposé à Roubaix par la Galerie Émeraude (Le Touquet)
- compagnie Maestria, spectacle à Lille, lasécu, espace d’art contemporain
- Robert Musil, L’homme sans qualité : "au lieu de vouloir être originaux, les gens devraient apprendre à s’approprier !" (voir ci-après)


550 ÉLÈVES (22/09/10)



"La musique permet une transformation totale de l’individu, la réalisation des valeurs humaines. L’homme a une telle capacité d’intégration. C’est fantastique, le lien social que ces enfants tissent, qu’ils transmettent à leur entourage. Une merveille !"*

"Aujourd’hui, nous avons avec nous près de 550 élèves […] Les enfants qui passent entre nos murs deviennent des citoyens. Ils croient en leur potentiel, il n’y a pas de risque qu’ils cèdent à la tentation du crime, car ils sont bien intégrés à la société. On sait bien que 100% de nos élèves ne deviendront pas tous des musiciens professionnels, mais ce dont on est sûr, c’est que les 100% deviendront des gens biens, et ça c’est le but de notre travail."**

"… Madame la Présidente*** [coupure, hésitation ? virgule ? écrite ?] de Lille Métropole Communauté Urbaine…" (le Préfet du Nord lisant le discours de Frédéric Mitterrand, ministre reparti vers la Capitale avant même le début de l’inauguration du LaM, Lille**** Métropole Musée d’Art Moderne, d’art contemporain et d’art brut).

* Mestre Baccarelli et ** Edilson Ventureli, respectivement fondateur et directeur de l’Institut Baccarelli. C’est à Héliopolis, la plus grande favela de la ville de São Paulo****, le pays dont Luiz Inácio Lula da Silva est président, pour quelques jours encore. C’était hier soir sur Arte.
*** Martine Aubry
*** C’est en France.
***** C’est au Brésil.




OCTOBRE

L’ART, LA VIE, PÊLE-MÊLE (09/10/10)

pas du tout d’accord, et manifestement je ne suis pas le seul, avec l’idée selon laquelle des propos répréhensibles deviendraient acceptables dès lors qu’ils seraient mis en musique, parce que alors ils relèveraient de la liberté d’expression, artistique, etc. [à propos d’un groupe de rap]

retour à la scène de Bertrand Cantat. Sentiment de gêne, attisé par la forme que lui donnent les médias. Il a payé, certes, accompli la peine qui lui avait été infligée, mais ne peut en rester là. Ayant été jugé responsable d’un événement aussi grave que la mort d’une personne, un artiste n’a d’autre choix que d’en faire la matière de son art.

Hors-la-loi, Les petits mouchoirs… Me revient à l’esprit cette affirmation d’un spécialiste de l’art : "Il y a de plus en plus d’acheteurs, mais toujours aussi peu de chefs-d’œuvre ou de grands artistes, peut-être quinze à vingt par génération."*
Deux films, deux réalisateurs, Rachid Bouchareb, Guillaume Canet, qui ont en commun de n’avoir pas transcendé la matière, d’avoir laissé leurs acteurs faire leur numéro, bref, de n’avoir pas fait œuvre de cinéaste. Combien de réalisateurs par génération ?

combien de chefs d’orchestre ? Rengaine, certes, mais les exemples abondent, et encore tout récemment, qui nous rappellent combien ils sont rares, ceux qui maîtrisent leur art. Et nombreux ceux qui font office, occupent la fonction de, pour diverses raisons. Souvent un rapport de force, généré sur d’autres champs, qui leur a permis de s’emparer de celui-ci, et des avantages, y compris symboliques, qui lui sont liés. Parfois à la satisfaction de leurs partenaires, qui eux-mêmes…

"démocratisation, démocratie", culturelles. Partagé quant à ces nouveaux modèles, en l’occurrence celui des maisons folie, à la fonction qu’ils remplissent effectivement. Vieux modèles relookés, ce que donne à penser le fait que les prescripteurs, eux, n’ont pas changé. Ou porteurs d’autre chose, où l’autre, tous les autres auraient leur place ? [à propos d’un séminaire, européen, intitulé "nouveaux lieux culturels en Europe", organisé par Banlieues d’Europe, qui s’est tenu mercredi, 6 octobre, à Lomme, Maison folie Beaulieu, et au cours duquel la question, "démocratisation ? démocratie ?", fut posée, mais pas vraiment traitée]

toujours cette impression qu’on nous distrait, par mille moyens, petites phrases et autres lapsus, nous détourne de ce qui importe. Ainsi de notre asservissement au tout économique, dont je vois le signe dans cette appropriation de la joie par une marque d'automobile [BMW]. Le sentiment le plus important, le plus personnel, serait donc lié à la possession d’une voiture ? Et bientôt on déposera un brevet, qui interdira de l’exprimer, voire de l’éprouver, à quiconque n'aura pas préalablement acquis l'objet en question ?

pub, toujours : "Jusqu’où iriez-vous pour utiliser toute votre mutuelle ?" [Vauban Humanis] Parce c’est cela, une mutuelle, dans notre société du tout économique. De l’argent qu’il s’agit de récupérer. Moyennant quoi nous sommes perdants, à tous les coups. Puisque mathématiquement, et compte tenu du fait qu’une mutuelle a un coût propre, des bénéfices à réaliser, nous ne récupérerons qu’une partie de notre argent. Sauf si, plus malin (égoïste ?) qu'autrui, nous grapillons une partie de l’argent auquel il a droit autant que nous. Ou que, plus malade... Bien loin du comportement qui consisterait à tout faire pour ne PAS utiliser notre mutuelle, et si la situation nous y oblige, à pouvoir compter sur elle, sans restriction.

d'accord, pas d'accord ? répondre ?


* Lorenzo Rudolf, cité par Danièle Granet et Catherine Lamour dans Grands et petits secrets du monde de l’Art.


PERMETTRE À CEUX QUI N’EN ONT PAS LES MOYENS, D’ACCÉDER À L’ART (11/10/10)

Belle phrase, non ? Ou pas ? Selon la personne qui la prononce ? La personne ?
Le cadre, tout d’abord : Lille, Palais des Beaux-Arts, samedi, entre 11h et midi.
L’occasion : l’ouverture de deux expositions, "Eugène Leroy, l’intimité" et "Les grands espaces, L’expérience du grand format dans la photographie contemporaine".
C’est en traversant cette seconde exposition, entre présentation à la presse et vernissage, que j’entends la fameuse phrase "permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens, d’accéder à l’art".
Un monsieur parle, à un autre, qui écoute, note.
Et m’appuyant sur une précision du programme – "Photographies de la Collection Société Générale" – j’imagine. J’imagine que le monsieur qui parle est un responsable de la Société Générale, et que celui qui écoute est un journaliste. Et que dès demain nous apprendrons dans la presse que la Société Générale rend les 26 €, coût pour chaque Français de la remise fiscale que l’État a accordée à la banque en compensation des pertes générées par son fameux trader. Et qu’ainsi chaque Français pourra aller – à 5,5 € l’entrée, il pourra même y aller plusieurs fois – admirer les photos de la Société Générale.
Merci qui ?

12/10 :
Il y aurait évidemment bien d’autres choses à dire à ce sujet, des rapports de l’art et de l’argent, de l’action des banques, qui contribuent au développement du marché de l’art, à la transformation de l’œuvre d’art en objet de spéculation, qui la rend inaccessible à "ceux qui n’ont pas les moyens". Utilisant pour cela l’argent du contribuable, celui que l’on déduit de leurs impôts lorsqu’ils constituent des collections et autres fondations. Tout cela réduisant leur prétendu altruisme à une simple mesure de justice. Liée à cela, la question de l’art auquel on accède. Quelle œuvre, choisie par qui, selon quels critères ? De sa possible appropriation par un autre public, dont les critères peuvent être différents, et tout aussi, sinon plus légitimes que ceux des prescripteurs.


NOTES (12/10/10)

Il y a chez Gustavo Dudamel un enthousiasme qui emporte la musique, la bouscule, et en tient lieu lorsqu’elle s’absente. Il y a aussi de belles choses, comme dans ce concert enregistré récemment à Lucerne, à la tête du Philharmonique de Vienne. En particulier une très belle version du Divertimento de Bernstein, dynamisme concentré, couleurs, atmosphères. Très supérieure à celle enregistrée par le compositeur, à la tête du même orchestre, il y a un peu plus d’un quart de siècle. La version qu’il nous aurait donnée de l’œuvre dans les années 50, s’il ne l’avait pas composée en 1980.

Je n’avais pas prévu d’aller au cinéma, voir l’Or du Rhin retransmis en direct du Met, mais le buzz, nouvelle mise en scène, peur de constater, trop tard, que j’aurais raté le premier épisode d’une aventure passionnante...
Nouvelle mise en scène, donc, scénographie de Robert Lepage. Décor unique, gros machin évoluant au fil des scènes. Apparaissant tel une pâle imitation, pataude, sans poésie du barrage de Bayreuth 76 ; s'articulant en plusieurs niveaux où poser les chanteurs, que l'on aurait tout aussi bien pu réaliser au moyen de quelques praticables habilement manipulés ; disparaissant sous des jeux de lumière plus clinquants que suggestifs…
Comme souvent au Met, les chanteurs assurent, sous la direction d’un James Levine sans finesse ni excès d’émotion. Qui enchaîne ce jour-là l’Or du Rhin à New York et la Deuxième Symphonie de Mahler à Boston ! Pas du genre à renoncer à diriger un opéra parce que l’histoire de son héroïne lui fiche le cafard.
Espérons que Yannick Nézet-Séguin – c’est de lui que Juliette Hurel dit, dans une interview à Qobuz, qu’il renonça à diriger la Voix humaine à Barcelone "à cause d’une trop grande fatigue, mais surtout parce que l’histoire de cette femme abandonnée et brisée écrite par Jean Cocteau l’atteignait si profondément qu’elle lui fichait un cafard monstre" – que Yannick Nézet-Séguin, donc, sera moins sensible au destin de Don Carlo et qu'il nous rendra la musique dont nous fumes privés par James Levine (le 11 décembre en direct du Met).


ENTRE (12/10/10)

Entre Louis Garrel et Guillaume Canet, mon cœur de cinéphile ne balance pas longtemps, qui me fait préférer le Petit tailleur du premier aux Petits mouchoirs du second. Un essai à transformer, mais qui révèle un appétit des choses du cinéma, promesse de bonheurs cinématographiques à venir. Et m’est aussi sympathique par l’adéquation des moyens au projet artistique. Pas un film de deux heures mal ficelé, mais un moyen-métrage d’une quarantaine de minutes, qui laisse un goût de trop peu. Cette même adéquation qui caractérise deux autres films vus récemment, aussi réussis l’un que l’autre dans leurs genres respectifs, Un Homme qui crie, conte moderne de Mahamat Saleh Haroun et Kaboom, de Gregg Araki, auquel Le Monde du 5 octobre décerne la "Palme du film queer".

Arnaud Merlin consacrait hier son billet, sur France Musique, au concert de rentrée de l’Ensemble Intercontemporain, à la Cité de Musique. Concert dont la durée devait être d’une heure et demie, et qui dura une heure de plus, du fait d’interminables changements de plateaux. Interruptions mortifères, problème récurrent dont on s’étonne que l’on continue à s’en accommoder, particulièrement à notre époque de l’image et d’Internet, alors que l’on aurait pu, que l’on aurait dû, combinant programmations intelligentes et moyens techniques appropriés, en venir à bout depuis longtemps. Les exemples abondent, de l’immobilisme de la musique classique, en France plus qu’ailleurs. Mais celui-ci est particulièrement significatif, s’agissant d’une musique, d’interprètes et d’un lieu réputés être à la pointe du mouvement, du renouvellement, de la vie de la musique. Un dynamisme de façade ?


AVANT-BUZZ (13/10/10)

Ce n’est pas le buzz, à ce jour inexistant, qui m’a incité à aller voir, hier soir, L’œil invisible, film de Diego Lerman. Plutôt le pays dont il y est question, l’Argentine, l’un de ceux avec lesquels je me sens en particulière affinité. Aussi, je l’avoue, un goût pour le rare, le différent, ce qui n’attire pas la foule, ou ne l’attirera que plus tard, peut-être. Alors, un film argentin qui ne sortira en France qu’en mai 2011 !
Je n’ai pas été déçu ! Car au-delà de ces critères, d'un intérêt relatif, L’œil invisible est un film remarquable, qui s’attache au quotidien d’une surveillante d’un lycée du Buenos Aires des années de la dictature. Un film à la réalisation stricte et séduisante, à l’image de son héroïne. Pendant sud-américain des films d’un Michael Haneke, auquel il ne manque qu’un soupçon de noirceur, de dureté pour égaler les meilleures réussites de celui-ci.


… A PLACE… (14/10/10)

There’s a place for us,
Somewhere a place for us.
Peace and quiet and open air
Wait for us
Somewhere.

There’s a time for us,
Some day a time for us,
Time together with time to spare,
Time to look, time to care
Some day!

Somewhere
We’ll find a new way of living,
We’ll find a way of forgiving
Somewhere.

There’s a place for us,
A time and place for us.
Hold my hand and we’re halfway there.
Hold my hand and I’ll take you there
Somehow,
Some day,
Somewhere!


20ème anniversaire de la disparition de Leonard Bernstein.


62… (14/10/10)

Ainsi donc on agiterait la question du bouclier fiscal pour détourner notre attention de celle de l’âge légal du départ en retraite. Vraisemblable. Tout comme on agiterait la question de l’âge légal du départ en retraite pour détourner notre attention de celle du système dans sa globalité, injuste, inefficace, à repenser de fond en comble. Et que deux années de plus ou de moins ne changeront pas. Pas plus que mille et quelques propositions d’amendement, dont l’utilité semble se réduire à nous faire croire que l’on travaille pour nous.
Et si une bonne fois pour toutes on s’attaquait à LA question, celle de la mise en œuvre de nos droits fondamentaux. Garantissant à chacun "un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires". Déclaration universelle des droits de l’homme, 62 ans cette année. 62 ans !
Question dont la résolution entraînerait de fait celle de beaucoup d’autres, dont la question des retraites. Mais jamais on ne traite les problèmes dans leur globalité, préférant les aborder par petits bouts, qu’on emmêle de façon inextricable, sûrs ainsi de ne jamais parvenir à une solution véritable. Qui remettrait en question les privilèges de tous ceux qui tirent parti du statu quo, et se sont appropriés les moyens de faire en sorte qu’il en soit bien ainsi. Alors rien ne change, ou presque, rien n’avance, sinon à la marge. 62, 63, 64… Combien d’années encore avant que l’on reconnaisse à tout individu ses droits fondamentaux, base suffisante et nécessaire de tout progrès pour l’humanité ?

De la joie, toujours, celle qui s’épanouit sur le visage des jeunes danseurs que Pina Bausch remercie l’un après l’autre, offrant à chacun une rose, avant de s’éclipser hors de scène, comme elle le fera peu après de la vie. Dernière image, touchante, du documentaire d’Anne Linsel et de Rainer Hoffmann, Les Rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch.
Film un rien laborieux, alourdi par quelques séquences obligées, mais riche de moments exceptionnels, qui rendent compte de l’éveil des jeunes au contact d'une forme artistique qui leur était a priori étrangère. Formidable leçon quant la capacité de l’art, lorsqu’il est vivant, créatif, à éveiller le meilleur de ceux qui s’y frottent, quels qu'ils soient, quels que soient l’habit, les gestes qu’il leur faut emprunter pour l’occasion.


NOTÉ (16/10/10)

Formidable Alain Duault ! Sur le service public, donc, dès après minuit ! Qui chaque semaine essaye de nous faire plaisir, c’est lui qui le dit. Et sachant que nous avons aimé ce document diffusé il y a quelques mois, Second Concerto de Brahms, Daniel Barenboim au piano, Sergiu Celibidache à la baguette, est allé "fouillé dans les archives". Et y a "retrouvé un autre document, tout aussi passionnant", l’autre concerto de Brahms, par les mêmes interprètes [VHS TELDEC]. Retrouvé "aussi un autre document formidable, un concert entièrement consacré à Maurice Ravel par le grand Sergiu Celibidache" [dvd IDEALE AUDIENCE]. Formidable, irremplaçable service public, qui conserve dans ses archives ces documents, vidéos et autres dvs, depuis longtemps disparus des étals des marchés, qu’il peut dès lors nous repasser tels des trésors d’archive. (France 3, Toute la musique qu'ils aiment, 15 octobre 2022).

"Je pense qu’il faut arrêter de croire qu’on peut systématiquement diagnostiquer une maladie. La plupart des gens qui souffrent du dos, n’ont pas de maladie, leur dos ne présente pas de dégâts importants. C’est plutôt parce que le dos ne travaille pas comme il le devrait qu’il s’est sans doute crispé, et que les muscles sont trop faibles et ne fonctionnent plus correctement. Ils ont perdu en coordination. Il faut donc arrêter de chercher des dégâts et s’occuper de ces problèmes fonctionnels. […]
Je ne dis pas que le mental ou le contexte social provoquent les douleurs du dos. Je suis convaincu que quand a mal au dos, il y a un problème physiologique au départ. Mais la façon de gérer ce problème peut influer sur la douleur. De même que le contexte social, les contraintes diverses et le travail. Ca ne veut donc pas dire que le mal de dos est dans la tête, ou qu’il est causé par le contexte social, mais l’influence de ces deux facteurs est impossible à ignorer.
Je pense vraiment que ce qu’il faudrait, c’est revenir à une façon de soigner les gens plus humaniste. Il faut reconnaître que ce n’est pas la colonne vertébrale qui a des problèmes, mais les gens. On ne peut pas traiter seulement la colonne vertébrale, il faut traiter les gens, et pour ça il faut justement lever un peu le pied sur les traitements. Il vaut mieux commencer par aider les gens à gérer leurs problèmes." (Prof. Gordon Waddell, Médecin orthopédiste, Glasgow / Arte, X:enius, mal de dos : mal du siècle ?, 12 octobre 2010).


SOI(E,ES,T) (20/10/10)

en parcourant la Route de la soie / Lille, Tri Postal
questions, réflexions à discuter, améliorer

1. impression de déjà vu – Londres, Saatchi Gallery (différences, pourtant : l’accès à la Saatchi Gallery est gratuit, et les photos y sont autorisées)

2. titre certes accrocheur, mais sans autre justification que géographique, pays dont sont originaires les artistes, que traversaient autrefois les marchands

3. du lien entre politique, argent et marchandisation de l’art (Pinault, Saatchi, etc.) – pot d’inox contre pot de verre (à bière, plutôt que pot de grès)

4. d’une politique qui fait de Lille et environs, le satellite de Londres ou Paris ; de ses lieux culturels, les clones des Saatchi Gallery (jusqu’au blanc des panneaux dissimulant les murs, gris, du Tri Postal), Musée d’Orsay et autre Louvre

5. accessibilité, air connu, les gens d’ici accéderaient ainsi à des œuvres qu’ils ne seraient pas aller voir ailleurs, empêchés par une barrière, plus culturelle que financière ?*

7. de l’articulation de cette politique, culturelle, avec la politique générale ; d’un art qui nous parle de problèmes, d’ailleurs, qui ont peu de rapport avec ceux que nous ne parvenons pas à régler chez nous ; des personnes qui, à quelques mètres du Tri Postal, dorment sur le trottoir

8. sujet d’une commande à venir de Saatchi ? qui serait exposée à Bagdad ?**

9. de cette mode, manie, un rien ridicule, qui frappe aussi la culture : réduction d’un nom à ses initiales, un sigle, une… marque – Tripo, LaM, MUba, pour MUsée des Beaux-Arts ! (de Tourcoing)

10.versant marchand, people, bling-bling (inox contre verre), d’une politique qui a comme autre versant le Fresnoy, "lieu" qui sait conjuguer art, culture, création, innovation, accessibilité, pertinence sociale…

* car la possibilité offerte à un habitant de Lille et environs, de voir la copie à domicile, lui coûte peut-être plus cher que d’aller voir l’original à Londres. Surtout si l’on considère que se rendant à Londres en bus, il n’aurait que celui-ci à payer, alors que l’exposition lilloise lui coûte, au-delà du prix du billet, sa part des financements publics qui en permettent la réalisation, voire des financements privés qui auraient pu aller à des actions dont il aurait profité davantage
** il n’est évidemment pas question pour moi de remettre en question l’importance de la culture : ce n’est pas de moins, mais de plus de culture que nous avons besoin, une culture plus libre, vivante, ouverte, pilier d’une politique générale basée sur le respect des droits fondamentaux des individus, la liberté, la justice… mais ceci est une autre, et vieille, histoire.


J’VEUX ÊTRE UN ACTEUR. (20/10/10)

"Quelque chose qui n’est pas du théâtre mais le devient, du seul fait d’être présenté sur une scène […] des acteurs qui imitent le réel, le théâtre, font ce qu’on leur avait dit de ne jamais faire sur une scène […]"
Séduisante mise en bouche, grosse d’avancée, de renouveau, promesse d’un art vivant. Souvent déçue, mais c’est une règle que connaît bien l’infatigable chercheur d’art. Lire, écouter, voir tous azimuts. Ce dont je ne sais rien, ou presque, a priori. Aimer un peu, souvent, pas du tout, beaucoup, rarement, passionnément.
Et puis un soir, une proposition, certes, mais aussi mon état d’esprit, certainement, tout se met à fonctionner.
Huit acteurs, indifférents voire moqueurs à l’égard du public, menaçant d’annuler sous prétexte qu'il manque quelques abonnés à l’appel. Le spectacle commence, et ce ne sont plus huit acteurs, mais huit personnes ordinaires que nous avons en face de nous, réunies autour d’une raclette. Qui parfois, insensiblement, brutalement, dérapent, passant d’une réalité ordinaire, présentable, à une autre, qu’habituellement l’on cache. Un homme et une femme bondissant sur la table, se jetant dans un échange amoureux torride – "J’veux être un acteur", hurle un jeune spectateur – éclipsé de justesse par le noir. Huit vieillards déboutonnés – joie bruyante d’un autre spectateur, presque ordinaire – qui s’essaient à tous les excès. S’engouffrent dans une voiture, qui s’échappe par l’arrière de la scène, ouvert sur la rue, où passent des voitures, la vie, l’autre, la vraie ? "Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’est-ce qui est théâtral, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Quand est-ce qu’ils jouent, quand est-ce qu’ils ne jouent pas ?"
Fin de cette "satire d’une pétrification des sensibilités, muettes de peur"*, jouissivement bousculées par ces Chiens de Navarre : une raclette (création collective des Chiens de Navarre, dirigée par Jean-Christophe Meurisse, hier soir à Villeneuve d’Ascq, Rose des vents).
J’ai aimé, beaucoup.

* Mouvement ; autres citations trouvées dans le programme et sur le site des Chiens de Navarre.


SYMPHONIE ATACAMA (22/10/10)

Tel une symphonie, premier, deuxième thèmes interagissant, se transformant, nous entraînant dans "un voyage, une exploration".
Symphonie Atacama, ce désert chilien où des astronomes profitent de conditions exceptionnelles afin d’observer les étoiles, capter des signaux émis il y a des milliards d’années, premier thème ; où des femmes recherchent les corps de leurs parents disparus sous Pinochet, dont beaucoup furent abandonnés ici, deuxième thème.
Qualité de la matière, de la construction, un rien attendue ici ou là, comme tel accord, tournure d’une symphonie classique.
Nostalgie de la lumière, film de Patricio Guzmán, que celui-ci présentait à Lille, hier soir.
Répondant à l’issue de la projection aux questions des spectateurs.
Question : "Quel âge, il a, Pinochet, actuellement ?
Réponse : "Il est mort il y a huit ans, il est en enfer, maintenant."
Affirmant la nécessité, pour un réalisateur de documentaires, de "faire des films bien construits, avec un développement, de la poésie, d’être à la hauteur du sujet".
Pour un pays, de se souvenir : "Si un pays perd la mémoire, il perd l’énergie pour [je résume] faire l’amour, voyager."


JOUER DE LA MUSIQUE (23/10/10)

Capacité à unifier un orchestre tout en le diversifiant à l’infini. Souple, vivant, aux couleurs, nuances inouïes. Transmutant en une scène de Jérôme Bosch le cinquième mouvement d’une symphonie qui n’a jamais aussi bien porté son titre de Fantastique.
Une approche dominée, semble-t-il, par la joie de faire de la musique, the joy of music, le plaisir. Jusqu’à glisser ici ou là ce qui peut apparaître comme une private joke, allusion à la Pastorale dans la Scène aux champs, à la musique russe dans la façon, extrêmement subtile, qu’il a d'énoncer le thème du Dies Irae. Clin d’œil à celui qui le précéda au Philharmonique de Rotterdam, et qui aujourd’hui dirige au Met, où lui-même sera le mois prochain ?
Chef d’un siècle nouveau, ne retenant du siècle passé, de ses querelles entre anciens et modernes, baroqueux et autres traditionnalistes, que ce qu’ils faisaient de mieux, parfois : jouer de la musique.
Yannick Nézet-Séguin, hier sur diverses radios allemandes, qui retransmettaient ses débuts à la tête du Philharmonique de Berlin.


PAPE DE TOUTES LES RUSSIES (24/10/10)

Vrais chevaux et bougies de papier, faux sang et coups de poing façon guignol, conséquence du passage au grand écran d’une mise en scène conçue pour être vue de loin. Conçue ? mise en scène mi-figue mi-raisin, qui fait feu de tous bois sans affirmer une direction artistique. Alternant ombres chinoises à la Kentridge et théâtre de foire. Mêlant costumes d’hier et costumes de toujours. 200 artistes en scène, 600 costumes – on est au Met, quand même, quoique, la modestie du mobilier de jardin dont doivent se contenter les Polonais de l’acte 3 semble être la conséquence de quelque aléas budgétaire – la question est, c’est le metteur en scène qui le dit, d’organiser les changements de costumes entre les différentes interventions des uns et des autres. Dans la fosse, il semble que le chef d’orchestre ait enclenché le pilote automatique, sauf que, la prise de son ne favorisant guère ce qui s’y passe, on ne saurait affirmer avoir entendu toutes les couleurs, les nuances qu’il y aurait éveillées. Quant à l’interprète du rôle-titre, il l’incarne avec une conviction certaine.

En voyant, écoutant, hier soir, Boris Godounov retransmis en direct du Metropolitan Opera de New York. Direction musicale Valery Gergiev, mise en scène Stephen Wadsworth, avec, dans le rôle de Boris Godounov, René Pape.


VU (27/10/10)

… "l’univers d’un artiste CULTE, coffret CULTE en EDITION LIMITEE et en EXCLUSIVITE Fnac, Glenn Gould, Frédéric Chopin, Luciano Pavarotti… Alexandre Tharaud "baroque", trois cds DE LEGENDE réunis dans ce coffret EXCEPTIONNEL, édition COLLECTOR avec livret INTEGRAL, interview, photos EXCLUSIVES… TIRAGE LIMITE"… etc., etc., etc.

On vit VRAIMENT une époque formidable, non ?

Aussi vu à la Fnac : un coffret format lp, gros non d'un voire de deux Ring/s INTEGRAL/AUX mais de soixante cds, "Leonard Bernstein, The Symphony Edition... LIMITED EDITION", of course!


C’EST UNE MAISON ROUGE (28/10/10)

La réflexion qui me vient en parcourant dimanche dernier, 24 octobre, la nouvelle exposition* présentée à La Maison Rouge, est que peu d’œuvres tiennent debout sans le soutien du commentaire qui les accompagne. Que quelques-unes seulement, se prêtent à une pluralité de sens, d’histoires, où la mienne trouve une place à côté de, mêlée à celle de l’artiste. Début de l’art.

L’une des pièces qui suscite d'emblée mon intérêt est celle de Stéphane Thidet, Sans titre. Monticule qui, forme, couleur, noire, évoque un terril à taille humaine. Dont la matière pourtant, tend vers autre chose que je n’identifie pas immédiatement. Intérêt attisé par la lecture du commentaire, où il est question du matériau utilisé, "deux tonnes de confettis noirs", et du concept développé par l’artiste : "La déconnexion entre la forme (qui renvoie à la rudesse du travail minier) et la matériau (connotant insouciance et fête, mais aussi légèreté) crée un effet de surprise et un paradoxe grinçant." Et conclue : "La forme apparemment stable et menaçante est en fait susceptible de se modifier au moindre courant d’air."

Autre pièce à la matière fertile, quoiqu’il lui faille le starter du commentaire pour déclencher la réflexion, celle d’Aurel Schmidt. Qui mêle peinture pure et "matériaux impurs, intimement liés à sa personne (sang, urine, dentifrice, café…)", y insérant "de délicats dessins de résidus de poubelle". "Apparence raffinée" et "réalité des plus prosaïques", pôles opposés d’où naît une tension qui fait parler l’œuvre.

Aussi la chaise retournée de Bruce Naumann qui, retenue par des filins presque invisibles, semble flotter dans l’air. Pesante et aérienne, incongrue, d’une éloquence que le commentaire ne fait que préciser, qui fait référence à la torture politique.

Plus anecdotiques quoique relativement efficaces, pièces dont le commentaire semble épuiser le potentiel : Common Sense de Martin Parr, 10 par 25 photos petit format aux couleurs vives, représentant des produits de consommation courante et, au-delà, "un mode de vie régi par les excès causés par l’abondance et les habitudes de consommation de la société d’aujourd’hui" ; Burnt White Flag, drapeau partiellement brûlé de Gardar Eide Einarsson ; Myths, masques africains retournés de Lorna Simpson ; et une pièce de Maurizio Catelan mêlant enseigne lumineuse de BAR et sigle des Brigades Rouges.

D’un intérêt discutable, Wrecking Ball, installation de Jeff Koons où je ne trouve rien de l’alchimie auquel le guide fait allusion.
D’un intérêt aussi discutable, quoique compensé, dans un premier temps, par sa dimension musicale : About being different de Casco Araujó. Montage d’extraits instrumentaux de Peter Grimes, d’images de Newcastle Gateshead, et d’interviews de pasteurs ayant vu l’opéra de Britten, à qui l’artiste a demandé ce que "cela signifie d’être différent dans une petite communauté". Résultat : un documentaire maladroit, plat, dont je ne m’explique pas la présence dans un tel cadre.

* Les recherches d’un chien, pas d’images, "photos interdites".


NOVEMBRE

PÊLE-MÊLE (07/11/10)

Trésor musical vivant. L’expression me vient hier soir en écoutant Colin Davis diriger le Requiem de Fauré, l’Orchestre, le Chœur de la Radio Bavaroise, Arleen Auger et Andreas Schmidt. Servant, restituant chaque note, chaque ligne pleinement, déployant, tutoyant l’infini. Évident [Bayerische Rundfunk, 3 novembre].

Certains probablement, écoutant cette exécution, l’auront trouvée lente, trop lente. À l’image de cette journaliste qui, il y a quelques jours dans Le Monde, accusait Andris Nelsons du "pire", qualifiant son tempo de "très lent", précisant, et j’imagine que là est la raison du problème : "Trop lent pour les "23 cordes solistes" de l'Orchestre de Paris qui peinent à soutenir le son et l'attention, quand l'intonation n'est pas aux abonnés absents." J’imagine, car je n'ai pas assisté à ce concert. Lent ? Trop lent ? Je n’ai jamais trouvé qu’Andris Nelsons dirigeait trop lentement, mais qu’au contraire, comme Colin Davis et une poignée d’autres chefs, il permettait à la musique, par des tempos lents, relativement lents, de se déployer. Mais c’était à la tête d’autres orchestres… [Andris Nelsons alterne le pire et le meilleur pour son baptême du feu avec l'Orchestre de Paris / Marie-Aude Roux, Le Monde du 1er novembre]

Images jolies, scènes léchées jusqu'à la dernière goutte, où la réflexion s’égare un peu. Et les larmes de cinéma, dont le réalisateur assaisonne son propos, ne facilitent pas son assimilation. Un peu dommage [Vénus noire, film d’Abdellatif Kechiche, 2 novembre].


COURSE(S) (07/11/10)

Hospice Comtesse, non la Salle des malades, où s’étale la peinture de Pierre Olivier, mais une autre, derrière, à l’étage, sombre. Deux rangées de photos que l’on distingue à peine, quelques fauteuils de jardin disposés face à une sorte de comptoir, manifestement rescapé d’une utilisation antérieure. De l’autre côté du comptoir, un écran au noir et blanc d’outre-tombe, seule trace d’un spectacle qui fut. Et demeure d’une énergie, d’une pertinence extraordinaires. Trois, quatre, cinq spectateurs, un seul à la fin. Kantor n’est pas Saatchi.

Quelques heures plus tard, quelques sièges, spectateurs, onze, a compté le critique de Libération. Agglutinés autour d’une pianiste qui interprète Schubert. Moment de grâce dans un film que j’ai par ailleurs trouvé un peu bavard, voire, tant pis pour la critique "unanime", laborieux. Bergman avait peut-être de bonnes raisons de lui refuser une carrière, au-delà du petit écran pour lequel il l’avait conçu.



Entre Kantor et Bergman, un passage éclair à la Maison Folie Moulins. Et un autre, plus long, à la Maison Folie Wazemmes. "De tous temps, ces thèmes – Copies ou originaux ? Originaux ou reproductions ? Faux artistes ? Faux d’artistes ? Pseudo-vrais artistes ? Vrais pseudo-artistes ? Quelle est la part des faux !? – ont agité les esprits : l’original ? la copie ? le plagiat ? La notion d’authenticité est souvent au cœur de polémiques concernant l’art, l’œuvre, la démarche artistique… Mais aujourd’hui, l’unicité de l’œuvre peut-elle être encore une caution garantissant son authenticité artistique ?"
Afin, sinon de répondre à ces questions, de nourrir le dossier, les initiateurs de l’exposition ont demandé à des artistes "d’aujourd’hui" de créer à la manière de, se réapproprier, détourner, etc. Et obtenu d’eux une série de pièces qui s’élèvent rarement au-dessus de l’anecdote, et ont au moins pour mérite de mettre en valeur les travaux d’élèves d’écoles d’art de la région (jusqu’à et y compris Paris), tirés sur feuilles A4 et scotchés sur les piliers de béton proches de la sortie du bâtiment. Je reviendrai à l’exposition avec des images, me bornant aujourd’hui à celle-ci, relativement éloquente.



- La Classe morte, seule version intégrale existante aujourd’hui du spectacle – culte, "spectacle culte", c’est écrit sur la carte postale – / Tadeusz Kantor, L’époque du garçon / Lille, Hospice Comtesse.
- Alter Ego, visages de la marionnette actuelle / Lille, Maison Folie Moulins.
- Rémy Pagart, alias Ymer Tragga, Onomatopet, d’après Roy Lichtenstein, Whaam! & André Warot, Boîte de porn fakes, d’après Andy Warhol, Campbell’s Soop Cans / Fake you! / Lille, Maison Folie Wazemmes.
- En présence d’un clown, film réalisé par Ingmar Bergman.

aussi : entendu ce week-end, le dernier enregistrement de Nikolaus Harnoncourt, autre Trésor musical vivant. Qui fait ici du Requiem allemand de Brahms un monde de sonorités, expressions inouïes. Surprenant, même pour qui connaît son Harnoncourt par cœur. Cohérent, y compris par rapport à ce que l’on sait de Brahms et de ses intentions.
JOURNAL 2011 (juillet-décembre) 08/10/2009 - 08:48:15
JUILLET

JMC (27/07/09)

Jay Gottlieb m’a raconté, un soir, une réception, se met au piano, joue Cage, Dream. Merce Cunningham est là, qui pleure.
aussi :
nous sommes repartis en tournée, beaucoup plus loin que précédemment, toujours en voiture, et cette fois-là nous avons fait du cross-country… C’était l’année des terribles tempêtes de neige. John et moi, nous avions emprunté une voiture à Sonja Sekula, et nous sommes partis en janvier… Là encore, ayant tout préparé nous-mêmes, et tout entassé dans la voiture… Nous avons complètement dérapé à deux reprises… la première, la malle arrière s’est ouverte et tous les costumes en sont tombés… Une autre fois, nous avons fait trois tours sur nous-mêmes, et avons dévalé un ravin… Une tournée mémorable… !
Nous conduisions toute la nuit, et donnions le concert le lendemain, dans des conditions invraisemblables. Un soir j’ai dansé dans un musée à Columbus, Ohio. Nous devions repartir immédiatement et conduire toute la nuit pour aller sur la Côte Est. C’était moi qui avais organisé la tournée, aussi rien ne marchait comme il fallait… Mais on a réclamé notre présence à une sorte de soirée après le spectacle. Nous y sommes allés, et là les gens se sont mis à nous insulter, à nous dire que tout était horrible, la danse aussi bien que la musique. Après quoi, nous n’avions plus qu’à conduire jusqu’au lieu du prochain engagement… Quelque dix ans plus tard, John rencontre un homme qui lui dit : « J’étais à cette soirée de Columbus, Ohio ; est-ce que vous vous en souvenez ? » Et John : « Si je m’en souviens… ! » L’homme lui dit : « Je ne l’ai jamais oubliée, d’une certaine façon, ma vie en a été changée. »
(Merce Cunningham, le danseur et la danse, entretiens avec Jacqueline Lessehaeve, Pierre Belfond, 1988)
/
La danse, c’est vraiment la fusion avec la musique [...] je travaille le thème, après je cherche tout de suite la musique qui va coller à la situation […] il faut qu’il y ait l’osmose avec le mouvement, le corps devient musique […] (Marie-Claude Pietragalla / La Boîte à musique de Jean-François Zygel, France 2, 31/07)


UN DIPLÔME DE MUSICIEN ? (29/07/09)

Le Monde publiait il y a quelques jours un point de vue* où Julie Brochen et Daniel Mesguich dénonçaient l’"administrativité" galopante qui frappe actuellement l’enseignement de l’art dramatique en France.
On peut, moyennant quelques adaptations mineures, l’appliquer à l’enseignement de la musique. Je développerai s’il y a lieu.

* "Un diplôme de comédien : ridicule !", par Julie Brochen et Daniel Mesguich / Le Monde, 27/07.


RÉGÉNÉRATION ? (29/07/09)

Il m’arrive souvent de penser que, pour s’être trop occupé du musée aux dépens de la vie, sinon à dose homéopathique, l’orchestre symphonique finira par disparaître.
À moins qu’une nouvelle génération de chefs à peine trentenaires – les Robin Ticciati, Andris Nelsons* ou Yannick Nézet-Séguin, pour ne citer que ceux qui m’ont encore étonné ces jours-ci – n'entreprenne de le régénérer ?
/
Héritier de Furtwängler, assis dans le fauteuil de Celibidache, il a déclaré que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi, qu’il lui fallait plus de liberté pour choisir les chefs d’orchestre invités. Question de cohérence musicale, a-t-il affirmé, afin qu’aucun chef invité ne vienne défaire le travail accompli sous sa direction. Rien à voir, on l’aura compris, avec quelque troc, genre "je t’invite, tu m’invites", ou "je viens diriger ton orchestre, tu programmes mon concerto"... Plus personne n’agit ainsi, les chefs d’orchestre moins que tout autre, qui sont gens d’aujourd’hui.

* formidable concert, il y a quelques jours dans le cadre des Proms. Partenaire à la hauteur du toujours furieux, et musical Stephen Hough dans le 2e Concerto de Tchaïkovsky, interprète idéal de l'Oiseau de feu de Stravinsky.


« AVIGNON » (29/07/09)

Hervé Guibert : "Dans l’écriture je n’ai pas de frein, pas de scrupule, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu (les autres sont relégués, en abstractions de personnes, sous formes d’initiales), tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite appréhension : ne suis-je pas en train de les trahir en les transformant ainsi en objets de vision ? Cette question, heureusement, est vite chassée par une autre idée : qu’en dévoilant ainsi à d’autres, à des corps étrangers, passants et peut-être indifférents (je peux aussi les imaginer complices), des corps familiers, des corps aimés, je ne fais qu’une chose – et c’est une chose énorme je crois, c’est en tout cas le but de toute mon activité, de toute ma prétention créatrice – : témoigner de mon amour.

L’analyse suscite la réflexion, voire l’adhésion, même si, me concernant, j’inverserais bien "corps étrangers" et "corps familiers".

Le livre-cd*, qui la reprend, déçoit un peu, dont le contenu me semble filer entre les doigts.

Le livre** auquel elle est empruntée, ne comporte que trois pages de texte et une cinquantaine de photos. Il n’en constitue pas moins, pour moi, un livre fondamental. Entre autres pour cette photo titrée « Amsterdam » où l’on voit un homme de dos regardant un tableau. Et à laquelle il me semble que celle-ci, après bien d’autres, réalisées ou non, fait écho…

***

... m'interrogeant quant au rapport de l’art à la vie.

* Hervé Guibert, l’écrivain photographe*, qui comprend des textes lus par Juliette Gréco, Jean-Louis Trintignant, Anouk Grinberg et Cyrille Thouvenin, Naïve, 2009,
** Hervé Guibert, Le seul visage, Les Éditions de Minuit, 1992,
*** Arte, 2009.


AOÛT

FIL ROUGE (11/08/09)

"L’une des choses qu’il faut garder à l’esprit, c’est que l’art – comme la science – est inaccessible à ceux qui crèvent de faim. La société devrait parvenir à un point où vous pourrez subvenir à vos propres besoins physiques vitaux de façon à permettre à votre esprit de penser à des choses comme l’art ou la science. C’est pourquoi artistes et savants doivent avoir l’œil sur l’environnement économique, car si les choses deviennent dures, ils ne pourront plus faire leurs merdes. Lorsque l’économie décline, l’empressement des gens qui contrôlent l’argent est de le réserver pour une recherche qui consiste à tuer. Au fond, soit ça vous tue, soit ça vous laisse pauvre. Vous ne ferez votre beurre que si vous êtes un meurtrier à grande échelle."*

… Frank Zappa aura constitué l’un des fils rouges de mon été, égrenant ses albums, exprimant une créativité à l'aune de laquelle la création musicale, tous genres confondus, fait aujourd'hui pâle figure. Trop engoncée dans ses habitudes.

* Frank Zappa, cité par Christophe Delbrouck dans Frank Zappa et la dînette de chrome


SEPTEMBRE

ESTRANGER (09/09/09)

estranger, s’estranger, à soi
enfoncer de la distance
écarter l’étau


APOCALYPSE(s) (08/09/09)

Pâlichonne, l’Apocalypse selon France 2. Sans un élément nouveau, sinon la couleur – et alors ! –, sans une réflexion, qui nous permettraient de mieux appréhender, comprendre la Seconde Guerre mondiale. Nous rendant mieux à même de comprendre ce que nous vivons aujourd’hui. Mais tel n’est pas le but. Il y a les bons, les méchants, les victimes, de la guerre, de la crise.

Je m’intéresse beaucoup à la Première Guerre mondiale. Non que je l’estime plus intéressante que la Deuxième, mais parce qu’arpentant le Nord de la France et la Belgique à vélo, je suis depuis longtemps confronté aux traces qu’elle y a laissées. Cimetières, tombes de ceux à qui l'on vola leur existence.

Ma récente visite de l’Historial de Péronne, ma lecture de Barbusse, m’ont permis de prendre conscience à quel point cette guerre, tragique pour certains, a été profitable à d’autres.

Leçon pour aujourd’hui ? Où non seulement on continue de refuser à une bonne partie de l’humanité l’exercice de ses droits fondamentaux, mais où de plus en plus on la prive de ceux dont elle jouissait encore.


SILENCE (09/09/09)

Il en est du silence où s’abîme la Cinquième de Sibelius comme de celui d’où naît Tristan, peu d’interprètes osent le jouer pleinement. Salonen est de ceux-là, qui la dirigeait mercredi à la tête de l’Orchestre de la Radio Suédoise, concert retransmis en direct depuis Bruxelles via Stockholm. Où le silence joua un rôle plus grand encore, du fait d’un incident technique qui avala les derniers accords, comme il nous avait précédemment privés d’un autre passage de la symphonie. Sans amoindrir le souffle de l’interprète. Gergiev, dirigeant ensuite le même orchestre dans la Cinquième de Tchaïkovski, faisait pâle figure, qui semblait avoir activé le pilote automatique.


BIG BROTHER (10/09/09)

Il y a quelque chose d'indécent dans l’arrogante litanie des animateurs, présentateurs ou journalistes, agents du formatage généralisé de notre humanité, qui ces jours-ci nous observent depuis leurs abribus.


LOUNGE (11/09/09)

Plutôt sympa, Arte Lounge, la nouvelle émission d’Arte qui associe artistes du classique et d’ailleurs, dans le cadre décalé d’un cabaret. Et qui, moins pédago-pédante que la Boîte à Musique de Jean-François Zygel, procure le même plaisir simple.


ELLY (11/09/09)

Début de la projection, pouffement à ma gauche, où viennent de prendre place quatre ou cinq anglophones. Réalisent qu’ils ne comprendront pas grand-chose à ce film iranien sous-titré en français. Quant aux francophones… Film attachant, néanmoins. Un seul de mes voisins quittera sa place, mais y reviendra. (À propos d’Elly, film réalisé par Asghar Farha)


INSTRUMENTALISATION (12/09/09)

"You see behind me a symphonic orchestra. Every single one of the instruments has an entirely different background and history. They come from different places on the globe, they have different developments, they sound differently, look differently, don’t actually interact at all. And yet, if we would to lose one single one of the instrumentalists on the stage, we would feel an incredible lack. And so, when the next time that your soul sinks, assailed with some sort of horrid indication that people can’t get along together, please remember the orchestra, which is a very powerful symbol that the things which unite us are far stronger that the things which seem to keep us apart."
Ainsi David Robertson terminait-il un discours qui apparaissait d’autant plus forcé qu’il concluait un concert où le chef était loin d’avoir tiré le meilleur de l’orchestre. Quant à la pertinence de l’instrumentalisation… (Last Night of the Proms, Londres, BBC 3)


CADRAGES (12/09/09)

Où il est question d’un employé, de son licenciement, de son amour, pour une femme, blonde. Cadrages soignés, lignes minutieusement agencées. J’ai beaucoup repensé, en voyant le dernier film de Manoel de Oliveira, Singularités d’une jeune fille blonde, à un film d’Aki Kaurismäki, J’ai engagé un tueur. Et pas seulement parce que je l’avais vu la veille.


CONSANGUINITÉ (12/09/09)

Pèlerinage annuel à Royaumont, en TGV, puis train, puis à pieds, pour finir. Dans le but d’y écouter la quinzaine d’œuvres produites par les compositeurs de la session de composition Voix nouvelles, vingtième édition. Dans l’espoir, aussi, d’y découvrir de nouveaux compositeurs, démarches, musiques. Une, deux peut-être de ces pièces ont attiré mon attention, taux normal. L’ensemble me donnant plutôt l’impression de toujours entendre, réentendre la même chose. Et, parcourant les biographies des compositeurs, je me disais qu’il y avait là le résultat d’une certaine consanguinité, tous ayant plus ou moins étudié dans les mêmes institutions, auprès des mêmes professeurs. Tout comme je me disais, il y a quelques semaines, réécoutant Sibelius à l’occasion de mon déplacement en Finlande, qu’à l’essor des nationalités était lié celui d’une des plus riches époques de l’histoire de la musique, l’une de celles qui demeurent le plus vivaces. Question d’ouverture ?


STIMULI (09/09/09)

Trois articles m’ont intéressé dans la récente livraison de l’IMC.

Le premier traite de façon assez pertinente du rôle des parents pour combler le vide laissé par les coupes dans les programmes d’éducation artistique et musicale. (Use your imagination / Don Aucoin / Globe Staff, 01/09/09)

Le second de Bach précurseur du dodécaphonisme. (Discovery Reveals Bach's Postmodern Side / Liane Hansen / National Public Radio, 06/09/09)

Le troisième de l’apport spécifique, stimulant, de la musique contemporaine – it is precisely the unfamiliar and unexpected in the arts that activates all parts of the brain in ways that no other stimulus can – et de l’importance du contexte dans sa diffusion auprès du public. (Food for thought but mind the composer / Robyn Archer / The Australian, 01/09/09)


TAXER (12/09/09)

"Près des deux tiers des Français seraient contre la taxe carbone. Mais il y aurait une taxe nazis ou une taxe racisme, deux fléaux aussi condamnables que le massacre de la planète, on serait contre également si ça touchait à notre portefeuille. Si l’ISF est un impôt qui recueille l’assentiment de la majorité, c’est que la majorité ne le paie pas. Si on demandait à nos voisins européens si les Français devraient payer une taxe carbone, ils n’y verraient pas d’inconvénient. Mais si on commence à regarder la popularité des taxes, on en arrivera vite à supprimer l’impôt sur le revenu lui-même, et dans tous les pays..."

J’arrête là, car je sortirai probablement de la légalité en citant intégralement l’article de Mathieu Lindon – "Carbonique ta mère" – paru dans Libération. Pourtant tout y est du même tonneau, drôle et pertinent, qu’il y soit question de la "taxe adultère", de la "taxe gourmandise" ou de la "taxe vol", ou encore, des "tickets-éternuement". Et au-delà, de la nature humaine, des sondages d'opinions, de la politique et d’autres choses encore.

À lire dans l’édition du 12 septembre, et apparemment, c’est même accessible aux non-abonnés, via Internet.


AUTRE APOCALYPSE ? (15/09/09)

"écologie, école de la complexité"

Sincère, engagé, passionné, soucieux de bien dire, et risquant ainsi, malgré la beauté des images, de rebuter les accoutumés du prêt-à-mâcher...
... tel m’est apparu, hier soir à Lille, Nicolas Hulot, venu présenter son film, Le syndrome du Titanic.

Alimentant la question : Puisque avec 10% de l’argent que l’on consacre à l’armement, on pourrait éradiquer toute la misère du monde, réduisant les menaces dont celle-ci constitue le terreau et qui justifient que l’on s’arme, pourquoi ne le fait-on pas ?

Et aussi celle-ci, qui me taraude : Puisque sans obliger les nantis à renoncer à leurs avantages, ou si peu, à la marge – il n’est pas question ici d’égalité mais de justice – on pourrait enfin reconnaître à tous les êtres humains leurs droits fondamentaux, pourquoi ne le fait-on pas ? A cause d’une perversion de l’être humain, de certains en tout cas, pour qui abondance de biens ne serait rien si ne s’y ajoutait le malheur des autres ?

Bonne chance à Nicolas Hulot, et à nous tous !


HUMEURS (19/09/09)

Tombé, par hasard en ouvrant la télé, sur le morne spectacle de Beigbeder… La rentrée littéraire n’a-t-elle rien de mieux à nous offrir, qui mériterait qu’on nous le resservît ainsi à toutes les sauces ?

Enthousiasmé comme je le suis par un film tous les cinquante, ou cent ou vingt, je ne sais pas, enthousiasmé, donc, par District 9. D’un dynamisme, d’une drôlerie qui ne fléchissent pas au long des une heure cinquante que dure le film. D’un peaufiné qui n’égale pas celui des superproductions américaines, mais qui le rend d'autant plus crédible.

Scandalisé par cette publicité, également vue au cinéma, où il est dit que BMW fait bien plus que fabriquer des voitures, que BMW crée de la joie ! A quand, succédant à l’appropriation des savoirs ancestraux, le dépôt d’un brevet réservant la joie aux seuls possesseurs d'une BMW ?


FAISEUX (21/09/09)

Grands diseux, petits faiseux. La formule est critique à l’encontre de ceux-ci et son utilisation donnera à penser que, peut-être, je suis déçu que les diseux en question se soient révélés aussi petits faiseux. Non. J’ai juste eu quelque difficulté à supporter leur logorrhée, peut-être parce que je suis moi-même du genre taiseux. Quant à en déduire une position qui serait mienne sur l’échelle du faire… (après avoir vu Humpday)


JOIE (23/09/09)

Oui, je sais, j’ai employé l’expression récemment, c’était au printemps à propos de Good morning England. C’est l’automne, et elle me revient à l’esprit alors que je sors de la projection de Taking Woodstock, film de Ang Lee. Et pas parce que le héros, lui, contrairement à ceux de Humpday… non.
Comme Good morning England, ce film réveille une page glorieuse de notre passé musical récent, de notre histoire. Et succédant aux dix minutes obligées de publicités, dont celle où BMW détourne la joie à son profit, il nous fait mesurer à quel point nous avons régressé depuis 1969. Dépassant 1984 et toutes les prévisions d’Orwell.


ÉTRANGER (28/09/09)

il y a tant de choses qui nous rapetissent, chez nous, et je crois vraiment que l’être humain est plus à son avantage comme étranger. (Lucie à Miky, 19 juillet 1924 / Kjell Westö, Les sept livres de Helsingfors)


DÉSAMORCÉ (29/09/09)

Film* captivant de Kathryn Bigelow au sujet des démineurs américains en Irak. Captivant, moyennant une certaine capacité d’extrapolation lorsque, comme moi hier, on constate, arrivé au cinéma, que ce n’est pas la version originale qui est à l’affiche, mais la version doublée en français. Autre de ces contradictions qui ne peuvent manquer de surprendre dès qu’on y réfléchit un peu. Entre le désir du public d’en avoir toujours plus s’agissant de l’image et sa capacité à se satisfaire d’un son réduit à presque rien. Que reste-t-il, en effet, des sentiments extrêmes du démineur lorsqu'ils sont passés au filtre du doublage en français, maladroit de surcroît ? A peine une histoire, et quelques effets. Très en deçà de ce qu’est le cinéma : de l’image ET du son.
* The Hurt Locker


DE BOHÈME EN BANLIEUE, ET AU-DELÀ (30/09/09)

Vu avec un jour de retard – je regarde toujours la télévision en différé, ce qui me permet de regarder ce que je veux, quand je veux, peux, le regarder par morceaux, en repasser un, sauter un autre – vu, donc, sur Arte, la Bohème en banlieue. Démonstration de l’absurdité du traitement qui est généralement imposé, aujourd’hui, à l’opéra. Avec, souvent, les meilleures intentions, toucher un nouveau public, etc. Transformant une partie de l’œuvre, le théâtre, laissant l’autre, la musique, intouchée. La Bohème en banlieue, pourquoi pas ? Mais il est absurde, transposant l’action dans des appartements, cages d’escaliers, cours d’immeubles et autres cadres de vie commune, de laisser telle quelle une musique qui a été conçue pour le théâtre, et qui ne survit à cette transplantation qu’au prix d’un déploiement technique encombrant. Alors qu’il faudrait la retravailler en fonction du nouveau contexte, la recréer afin de lui redonner sa fécondité originelle.

Le même soir – j’avais laissé tourner l’enregistreur – Arte diffusait l’une de ces émissions que je regarde aussi souvent que possible, même lorsque le contenu annoncé laisse mon appétit en sommeil. Car même alors, il n’est pas rare que j'y trouve de quoi me nourrir. Ainsi de ce numéro de La Nuit, Die Nacht, dont le thème était : la fin de la vie. De cette séquence qui m’a "scotché", monologue d’un homme, acteur ? "jouant" son propre rôle ? parcourant le registre d’une chambre funéraire où sont consignées les particularités, dispositions propres à chaque corps attendant là le "départ". Détails intimes, touchants, auxquels leur imminent effacement donne une poignante acuité.


OCTOBRE

JÉSUS N'AVAIT PLUS D'ORTEILS (13/10)

Jésus était accroché près de la porte de l’église à droite, à la hauteur de la bouche, si bien que les grands pouvaient lui baiser les pieds en entrant et en sortant. On soulevait les enfants en les tenant par la taille. Tant que ce fut nécessaire, ma Mama ou mon grand-père me portèrent, mon père ne le fit jamais. Jésus n’avait plus d’orteils, les baisers les lui avaient enlevés. Dans mon enfance, Tata m’avait dit :
Ces baisers restent. Lorsqu’on meurt, au jour du Jugement, ils brillent autour de la bouche. Une fois reconnu, on entre au paradis.
De quelle couleur est-ce qu’ils brillent, demandai-je.
En jaune.
Et les baisers qu’on se donne à nous.
Ceux-là, ils ne brillent pas parce qu’ils ne restent pas, dit-il.
Quiconque habitait dans les environs de l’église Saint-Théodore avait sur les lèvres quelques poussières des orteils de Jésus. Quand je voulus remplacer la fille à la longue natte et que mon Tata ne démordit pas de sa chair, j’espérai que les baisers de cette fille resteraient eux aussi, qu’ils brilleraient d’un éclat sombre au Jugement dernier, parmi les baisers donnés sur les orteils, et trahiraient le menteur.


Herta Müller, La Convocation, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, éditions Métailié.


NOVEMBRE

11%
À PROPOS D'UN SONDAGE
(25/11/09)

Ainsi je fais partie des 11% de Français qui se disent avant tout citoyen du monde. Pas beaucoup, même si ce chiffre monte à 20% lorsqu’on permet aux sondés de donner plusieurs réponses.

Et puis, j’ai toujours préféré appartenir à une minorité plutôt qu’à la majorité, appartenance plus ou moins imposée, choisie, en tout cas assumée. D’autant mieux que cela n’a jamais, pour moi, entraîné de conséquences dramatiques.

Le monde, comme un but, un idéal, sachant que je n’aurai jamais le temps d’en connaître chaque endroit suffisamment pour me l’approprier. Et que mon goût, mes limites, me portent davantage vers certains endroits que vers d’autres. Rat des villes plutôt que rat des champs.

21% des sondés disent se sentir avant tout habitant de leur ville. J’appartiendrais plutôt à un ensemble de villes, qui certes tendent à se ressembler, du fait de l’évolution du monde, mais conservent néanmoins une individualité qui sous-tend, élargit mon horizon.

Dix villes en particulier, dont je me sens citoyen, et qui constitueront l’une des entrées prochaines de ce site. Dix villes où j’ai vécu, plus ou moins brièvement, où je me sens chez moi. Nombre un peu arbitraire, liste à laquelle certaines villes doivent d'appartenir plutôt que d’autres, parce que je m’y suis rendu plus récemment, ou plus longuement (je suis allé à Berlin, mais il y a très longtemps, et je ne suis pas resté suffisamment à Tokyo ou Barcelone).

"Mes" capitales, donc (rangées par ordre alphabétique) : Amsterdam, Barcelone, Bruxelles, Buenos Aires, Helsinki, Istanbul, Londres, Montréal, New York, Saint-Pétersbourg.

À suivre.

* sondage "Les Français et l’identité nationale" / Institut TNS Sofres / La Croix, 24 novembre 2009.


NOTÉ EN PASSANT



Alberto Manguel, dans le Livre d’images, évoque Picasso.
Dona Maar, que Picasso provoquait jusqu’à ce qu’elle fondît en larmes. Alors il sortait son carnet et son crayon et faisait un croquis de la femme qui pleurait.
Guernica, dont le centre d’intérêt, à gauche, est une femme étreignant son enfant mort, le visage convulsé de douleur. Le visage de cette femme qui pleure sans larmes est celui de Dora Maar.
Plus loin : La conjonction de Dora Maar et de Guernica soulève un nouveau paradoxe, la suggestion qu’on peut transformer un acte de cruauté personnelle délibérée en une image publique qui condamne la cruauté. Comment est-il possible que, dans une œuvre d’art, un acte de haine (ou d’amour) soit métamorphosé en un symbole de son contraire ? Et par quelle histoire la nouvelle image passe-t-elle avant de devenir un élément du vocabulaire iconographique de notre temps ?*
Écho au constat que j’ai fait, très tôt dans ma carrière, de la coexistence chez bien des artistes, mais aussi des politiques et autres personnalités, des mauvais traitements infligés à leur entourage et de l’affirmation publique de valeurs humaines, auxquelles on peut penser qu’ils croyaient. Coexistence, lien nécessaire ? violence dont seuls quelques-uns prendraient conscience qu’elle doit être dépassée afin de réaliser leur humanité ? et, encore plus rares, auraient la capacité, le courage de travailler à ce dépassement ?

* Alberto Manguel, Le livre d’images (pages 242-244), traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Babel, Actes Sud, 2001.


LA CONSCIENCE RESTE À CRÉER, À POUSSER TOUJOURS PLUS LOIN* (21/11/09)


**
vers la fin des années 70, du jour au lendemain on a fait monter de trois cents à trois mille, puis à cinq mille couronnes la valeur des objets exempts de droits de douane qu’il était permis de rapporter d’un voyage à l’étranger ; à ce prix, vous pouviez revenir habillé de pied en cap sans qu’il vous en coûtât un sou, pour autant que vous dénichiez sur place un bienfaiteur qui ne vous demandât qu’à vous couvrir de trésors. Et cela marchait ; les Tchèques écumaient l’Europe ; ceux qui ne voyageaient pas se débrouillaient – petits trafics de devises, de marchandises ; bientôt, dans la rue, tout le monde portait des vêtements qu’on ne pouvait avoir achetés dans les magasins du pays, et des lecteurs de cassettes au cou, des chaînes stéréo, des magnétoscopes à la maison, et les serpillières Vileda pour essuyer le carreau : la masse de ces objets qu’on réussissait à se procurer au surplus, hors de toute distribution officielle, était effarante. Et voilà pourquoi les Tchèques ne bougeraient jamais : ils ne vivaient comme qui dirait pas si mal, et se croyaient malins avec ça !*
Passage, parmi d’autres où il est question de littérature, d’homosexualité, de musique ou de liberté, d’un livre, d’une voix qui m’a touché. Ce passage plutôt qu’un autre, parce qu’au-delà du témoignage sur un moment de l’histoire tchèque, j’y lis une parabole sur le monde actuel, sur notre renoncement toujours plus total à notre liberté. Auquel nous incitent, nous contraignent les instigateurs de la marchandisation du monde.
Les mêmes qui, il y a quelques jours, menaient discours battant les célébrations du vingtième anniversaire de la chute du mur, assimilant celle-ci à la victoire de la liberté. Alors que sans relâche ils travaillent à notre enfermement, conditionnement, réduction à de simples rouages du système économique.

* Vaclav Jámek, Traité des courtes merveilles, Grasset, 1989.
** Moscou, Goum, 27 octobre 2009 (autres photos de Russie dans Images, 08 Russie, octobre, 2009.)


AU SORTIR DE PELLÉAS* (27/11/09)

Madame (petite, vieille, pas assez pour avoir assisté à la création, certes, mais qui profère à propos de ce que l’on vient d’entendre des propos vieux de 107 ans, ou presque) : "mièvrerie, longueur, pas étonnant puisque chaque phrase est répétée trois fois !"

Monsieur (moi) : Formidable musique, d’une constante exactitude, jamais trop, ni trop peu. Où le musicien suscite l’émotion au moyen de tournures, de mixtures simples et subtiles, conventionnelles aux oreilles de qui ne sait entendre, efficaces au cœur des autres. Les trois derniers soupirs de Mélisande !**

Formidable interprétation de Stéphane Degout, la diffusion sur grand écran permettant, au-delà du musicien, d’apprécier pleinement l’acteur. Un feu d’émotions qui apparaît ici, davantage que le coup d’épée de Golaud, comme la cause de la disparition prématurée du personnage qu’il interprète.

Bon, j’avoue, je suis fan de Stéphane Degout, je l’étais déjà avant que sa carrière ait vraiment débuté. Mais n’est-il pas l’interprète idéal de Debussy qui, si j’en crois Wikipedia, déclarait : "J'ai voulu que l'action ne s'arrêtât jamais, qu'elle fût continue, ininterrompue. La mélodie est antilyrique. Elle est impuissante à traduire la mobilité des âmes et de la vie. Je n'ai jamais consenti à ce que ma musique brusquât ou retardât, par suite d'exigences techniques, le mouvement des sentiments et des passions de mes personnages. Elle s'efface dès qu'il convient qu'elle leur laisse l'entière liberté de leurs gestes, de leurs cris, de leur joie ou de leur douleur."

N’est-ce pas cet équilibre parfait d’une musicalité impeccable et d’une expression libérée que restitue Stéphane Degout ? Mieux qu’une Nathalie Dessay à la hauteur de sa réputation. Mieux surtout que les autres chanteurs, le chef d’orchestre ou le metteur en scène, bons, mais plus… conventionnels, et dont aucun ne transcende véritablement le texte.

* Debussy, Pelléas et Mélisande
direction Bertrand de Billy
mise en scène Laurent Pelly
production Theater an der Wien
diffusion hier soir en salles de cinéma

** Acte V, "Est-ce vous, Golaud ? Je ne vous reconnaissais presque plus." / "Oui, oui, je te pardonne... Que faut-il pardonner ?" / "Qui est-ce qui va mourir ? Est-ce moi ?"


TORSION
2 FILMS
(28/11/09)

De tous les films vus récemment, deux m’ont touché, qui l’un et l’autre se caractérisent par une certaine torsion du réel.

Processus conscient, assumé, voulu, je ne saurais le dire s’agissant de Panos H. Koutras, réalisateur de Strella, et je n’ai pas cherché d’éventuels déclarations, témoignages et autres commentaires qui m’auraient aidé à en juger. Il semble tout d’abord que le film n’évitera pas le naufrage où l’entraîne la surcharge de son scénario, entre clin d’œil appuyé à la mythologie, découverte par le héros que la femme à laquelle il s’est attaché est en fait son fils transsexuel, et accompagnement du désespoir de celui-ci, dehors, sous la pluie, par une longue citation de Callas. Et puis, alors que le réalisateur ne cesse d’en rajouter, il me semble, il m’a semblé, en tout cas, que tous les liens qu’il tisse, de plus en plus improbables, se fondaient en un sentiment amoureux unique, un bonheur qui les transcende et auquel chacun participe. Y compris le spectateur.

Il est aussi question d’amour, et de religion, dans le film de Bruno Dumont, Hadewijch. D’une maîtrise incontestable, d’une rigueur, même, qui fait penser à Bresson. Et qui comme chez Bresson – caractère abstrait, démonstratif du scénario, qui rejoint ainsi le mythe bien plus sûrement que celui de Strella ; stylisation de la diction ; etc. – transcende la matière originelle, le réel, avec une efficacité certaine.
citation : Les religions se rencontrent parce que la substance est la même, c’est la culture qui nous rend différents. [..] Quand on parle de l’amour, c’est l’amour dans le corps d’un musulman, dans le corps d’un juif ou dans le corps d’un chrétien, ça n’a aucune espèce d’importance. [..] Et donc là, je suis parti de l’actualité, tout simplement. J’ai placé l’amour aujourd’hui, et dans la société française, il y a une proximité entre les chrétiens et les musulmans… (Bruno Dumont, Arte Culture, 25/11)


DÉCEMBRE

CINÉMA / RÉALITÉ (15/12/09)

Une réalité dure, âpre, que la réalisatrice travaille sans jamais donner l’impression d’interférer. Simple, touchant, efficace.
Qu’un seul tienne et les autres suivront, film réalisé par Léa Fehner.

Une autre réalité, plus intime, tout aussi dure, traitée de façon tout autre. Théâtre filmé au plus près des acteurs, où rien ne semble échapper au réalisateur, sinon la capacité de (m’)émouvoir.
Persécution, film réalisé par Patrice Chéreau.

Un témoignage sur une personne remarquable, exemplaire.
Lettre à Anna, film documentaire réalisé par Eric Bergkraut.

Une comédie éloignée du réel, certes, mais néanmoins agréable, et sympathique.
Les Joies de la famille, film réalisé par Ella Lemhagen.


COUP DE COEUR

Wolfgang Tillmans (Moscou, octobre, Venise, novembre 2009)

Parcourant la Biennale de Venise, un peu rapidement, je l’avoue, je pénètre dans cette salle sans savoir ce que s’y trouve*. Et éveille mon intérêt, immédiatement, avant même – cela me prendra quelques secondes – que j’en identifie l’auteur comme celui qui a déjà suscité mon intérêt, quelques semaines plus tôt à Moscou. Preuve qu’il y a chez lui quelque chose qui me touche, dont l’approfondissement m’éclairera sur moi-même ; preuve aussi que la rapidité d’une visite n’empêche pas la découverte, la reconnaissance, la possibilité d’un approfondissement à venir, qui s’appuiera sur le souvenir et les photos que l’on aura pu prendre.

L’installation occupe une vaste salle aux murs blancs, où Tillmans a disposé des photos révélatrices de ce qui suscite son intérêt, les complétant de documents présentés dans plusieurs vitrines.

"… deux centres d’intérêt radicalement différents : d’un côté, une exploration des éléments chimiques fondamentaux de la photographie comme une pure écriture de la lumière – c'est-à-dire comme une sorte d’"alchimie" – sans lien avec un monde au-delà d’elle-même ; de l’autre côté, l’interaction sociale entre les êtres humains, y compris lui-même…" (extrait du catalogue)

* à voir dans Textes, Venise, Biennale, 53e Exposition international d’art.


LEFT BEHIND (16/12/09)

Article* de Greg Sandow, dans la revue de presse de l’IMC**.
Où il traite de la situation de la musique nouvelle dans le monde de la musique classique, "bizarre", "malsaine", surtout comparée au rôle de la création dans d’autres arts.
Greg Sandow évoque la littérature, James Joyce, Elliott Carter. Compare l’écriture du premier, moderne, impénétrable, certes, mais enracinée dans la culture quotidienne, à celle du second, ou de n’importe quel compositeur moderne, privée d’un tel enracinement. Raison selon lui du faible impact de la musique, de son peu d’influence comparée à celle de Joyce, sur les artistes, les intellectuels, sans parler du grand public. La musique est supposée avoir une valeur intrinsèque, que le public reconnaîtra plus tard, ce qui est loin d’être prouvé.
Greg Sandow évoque aussi le cinéma, l’influence de Truffaut ou Godard, très supérieure, selon lui, à celle de Boulez.
"La musique moderne a divorcé de la culture de son temps, et même de la culture artistique d’avant-garde qui se développait dans d’autres domaines. Ou, en d’autres mots, elle est restée en arrière, se constituant en une communauté emmurée, attitude dont le monde de la musique classique n’a cessé de souffrir depuis."

* Greg Sandow on the future of classical music :
Left behind / Arts Journal
www.artsjournal.com/sandow/2009/11/left_behind.html

** IMC Music World News, Issue 40/2009 25 November 2009


EN FRANCE (16/12/09)

"On ne brûle pas la niche de son chien en hiver"*, mais en France, l’État organise le ramassage des cartons afin que les réfugiés ne s’en servent pas pour reconstruire leurs niches, dont il a aussi organisé la destruction.
* Valentin / Les Choix de Valentin, film documentaire de Marine Place.

aussi :

femme de 45 ans

M’énerve, cette habitude qu’ont les journalistes de préciser l’âge et la situation des victimes. Où, au-delà d’une dramatisation attrape-client, je vois l’attribution à l’accident, au meurtre du jour, d’un indice de gravité qui est directement fonction d’une échelle de valeur où le jeune-policier-père-de-famille occupe la position la plus haute et le vieil-émigré-sans-famille la plus basse. Un être humain est un être humain et toute victime a droit à la solidarité sans faille de la société. Point.

identité

L’identité, telle que je la vois, a pour fondement les droits fondamentaux de l’individu tels que définis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, signée par la France en 1946 et toujours pas appliquée, et le respect de quelques principes fondamentaux au premier rang desquels la liberté et la justice. Et puisque que l’éradication de toute la misère du monde aurait, disait-on récemment, coûté beaucoup moins d’argent que le sauvetage des banques, et aurait été, selon moi, infiniment plus profitable à l’humanité, j’imagine qu’il n’y aurait pas meilleure affectation des sommes collectées au titre du grand emprunt, qu’à la mise en œuvre immédiate et sans condition des droits et principes que je rappelais pour commencer.


LIBERTÉ (17/12/09)

"La liberté est un long travail." (Anna Politkovskaïa)


COMME UN GRAND PIANO (24/12/09)

*

Il était question récemment, lors d’une revue de presse télévisée écoutée d’une oreille, raison pour laquelle je n’ai pas noté, et jusqu’à présent pas retrouvé à quel journal il était fait référence… un sondage, une étude qui mettait en lumière les conditions de vie dont avaient bénéficié et continuaient de bénéficier les plus de cinquante ans – accès à l’emploi, à la propriété de leur logement, etc. – qui en faisaient des privilégiés par rapport aux plus jeunes. Qui mettait aussi l’accent sur leur égoïsme et leur sentiment d’avoir mérité tout ce dont ils profitaient. Vrai, certainement, sauf que l’égoïsme me semble concerner, sous différentes formes, l’ensemble de notre société.

Aussi dans l’actualité, mais là j’ai la référence – Libération, mardi 22 décembre – "Hervé de la Martinière fait plier Google". Première réaction de l’utilisateur d’Internet que je suis, la même qu’à l’époque des discussions hadopiennes. Sentiment qu’au lieu de transformer le progrès technique en une avancée pour le plus grand nombre, on s’accroche à des fonctionnements périmés, au bénéfice de quelques-uns. Mais de la Martinière contre Google, c’est toujours un marchand contre un autre. Et la victoire de l’un sur l’autre ne règle pas le problème fondamental qui réside, me semble-t-il, dans l’application du modèle marchand à l’ensemble de nos fonctionnements. L’accession de tout individu à la totalité du patrimoine culturel de l’humanité est l’un de ces objectifs qui font de notre époque l’une des plus prometteuses qui soient, potentiellement. Encore faut-il, pour arrêter notre course à l’abime et avancer vers la réalisation de ces promesses, parvenir à imaginer, et à mettre en œuvre d’autres fonctionnements. Autres que ceux relevant du commerce, du marché, sources de tant d’aberrations. À suivre.

Aussi, entendu un formidable concert de… – oui, je sais, on dira, c’est pas nouveau, il radote, mais bon – un formidable concert, donc, de Yannick Nézet-Séguin. Concert un peu ancien, mais diffusé ces jours-ci par ABC, radio australienne. De Yannick Nézet-Séguin à la tête de l’orchestre de la Staatskapelle de Dresde. Donnant de la Troisième Symphonie de Bruckner une version d’une ampleur inouïe, rappelant Carlos Kleiber, et aussi Gustav Mahler déclarant que la symphonie devait embrasser le monde.**

Vu Tetro. Ampleur, souffle, ici aussi. Maîtrise, liberté d’un réalisateur incluant au gré de son inspiration scènes de ballet, d’opéra en une sorte d’œuvre d’art totale. Une apothéose du spectacle, qui est en même temps une remise en cause radicale du monde du spectacle. Qui, tel un mauvais sortilège, s’évanouit à l’avant-dernière scène, pour laisser place à un dénouement de pur cinéma.

"Ma voix est un instrument de musique. […] J’essaie d’étendre mon registre. Je chante très haut, jusqu’au do dièse, mais je voudrais descendre plus bas à mesure que je vieillis, comme sur un grand piano." (Sting / Taratata)

* Patagonie, Perito Moreno, décembre 2008.
** à voir et à entendre sur… Internet, via le site de Radio 4, radio néerlandaise, la Neuvième Symphonie de Mahler par Yannick Nézet-Séguin à la tête de "son" Orchestre philharmonique de Rotterdam ( http://player.omroep.nl/?aflid=10206740 )


I’LL BE HOME (25/12/09)

*

I'll be home for Christmas

"Ma" musique de Noël.
Et aussi Casse-Noisette, deux autres de mes "tubes" : Acte I, n° 8, "Dans la forêt de pins" ; Acte II, n° 14, a) Pas de deux.
Musiques d’une extrême simplicité, matériaux à partir desquels s’est construite "ma" maison. Souvenirs de noëls américains : Washington, Maison Blanche ; New York, Balanchine, Nutcracker ; Patagonie…

I'll be home for Christmas
You can count on me
Please have snow and mistletoe
And presents under the tree

Christmas Eve will find me
Where the love light beams
I'll be home for Christmas
If only in my dreams


If only in my dreams

* Patagonie, Noël 2008.
JOURNAL 2005/2009 30/07/2009 - 10:54:15
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